Ben-Hur

Lewis Wallace · Chapitre 24 sur 47

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Ben-Hur

Chapitre XXIV

 

 

Tandis que Ben-Hur rêvait sous les palmiers du cheik Ilde-rim, Messala passait sa soirée au palais du Mont Sulpius, en compagnie de quelques jeunes Romains de qualité.

Ils s’attardèrent si bien à boire et à jouer, que les premiers rayons du soleil, en pénétrant dans la salle où ils se trouvaient, éclairèrent une véritable orgie. La plupart de ces nobles patri-ciens, plongés dans le sommeil de l’ivresse, étaient étendus sur les divans où des esclaves les avaient jetés sans cérémonie.

Messala, cependant, n’était pas parmi eux. À la pointe du jour il s’était levé et, après avoir jeté loin de lui sa couronne de feuillage, il avait quitté la salle en drapant sa robe autour de lui. Cicéron ne serait pas sorti du sénat avec plus de gravité, après une nuit passée à débattre d’importantes questions.

Trois heures plus tard, deux courriers entraient dans sa chambre et chacun d’eux recevait de sa main un pli cacheté, destiné à Valère Gratien, le procurateur, qui résidait toujours à Césarée. L’un des courriers devait s’y rendre par mer, l’autre par terre, et tous deux reçurent ordre de faire diligence. Il fallait vraiment que cette lettre fût bien importante pour que Messala en envoyât ainsi deux copies, par des chemins différents.

« J’ai à t’apprendre d’étonnantes nouvelles, écrivait-il, des nouvelles qui, bien qu’elles ne soient guère encore que des con-jectures, ne justifieront pas moins à tes yeux, je n’en doute pas, la hâte que je mets à te les communiquer…

» Permets, avant tout, que je rafraîchisse un peu tes souve-nirs. Rappelle-toi une famille qui vivait, il y a bien des années, à

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Jérusalem, l’ancienne et opulente famille des princes Hur. Si ta mémoire était en défaut sur ce point-là, je crois que certaine ci-catrice te rappellerait une scène dans la rue de Jérusalem.

» Mais poursuivons ! Afin de châtier duement l’attentat à tes jours – fassent les dieux que, pour le repos de nos cons-ciences, on ne prouve jamais qu’il s’agissait d’un accident ! – la famille fut arrêtée, ses membres dispersés et ses propriétés con-fisquées. Cette action fut approuvée par César, qui était juste et avisé – puissent des fleurs couvrir éternellement son autel ! – il n’y a donc pas honte à mentionner les sommes qui nous furent allouées. Pour ce qui me concerne, je ne cesserai d’être recon-naissant de la part que tu m’as faite, – du moins tant que j’en jouirai.

» Je mentionne, toujours en procédant par ordre, le fait que tu disposas des différents membres de la famille des Hur, d’après un plan que nous avions conçu en même temps et qui semblait devoir servir à nos fins, lesquelles étaient de les réduire au silence et de les livrer à une mort inévitable, quoique natu-relle. Tu te souviendras, certainement, de ce que tu fis de la mère et de la sœur du malfaiteur, aussi je ne résiste pas au désir de te demander si elles sont mortes ou vivantes, car je te sais trop aimable pour ne pas pardonner cette indiscrétion à un ami, qui te le cède à peine en fait d’amabilité.

» Mais je reviens à un sujet qui me concerne plus particu-lièrement, et je prends la liberté de te rappeler que tu envoyas le criminel principal aux galères. Or, à en juger d’après la limite de vie qu’atteignent les rameurs, nous serions en droit d’admettre qu’il est mort, ou, pour mieux dire, qu’une des dix mille Océa-nides l’a pris pour son époux, depuis au moins cinq ans.

» Si tu veux me passer un moment de faiblesse, toi le plus vertueux et le plus tendre des hommes, je te dirai que par égard pour l’affection que je lui portais autrefois, j’espérais qu’il était tombé dans les bras de la plus tendre d’entre elles. Quoi qu’il en soit, sa mort me paraissait si certaine que j’ai joui pendant cinq

– 228 – ans, avec une parfaite tranquillité, de la fortune que je lui dois en partie, – ceci dit sans vouloir diminuer la reconnaissance qui te revient.

» J’arrive à la partie intéressante de ma lettre. La nuit der-nière, tandis que je présidais une fête, organisée par quelques jeunes gens nouvellement arrivés de Rome, j’appris une étrange histoire. Maxence, tu le sais, arrive aujourd’hui pour prendre le commandement d’une expédition contre les Parthes. Au nombre des ambitieux qui doivent l’accompagner se trouve un fils du défunt duumvir, Quintus Arrius. Je me suis informé de lui, et j’ai appris que lorsque Arrius partit pour aller combattre les pirates, il n’avait pas de famille, et qu’au retour de sa cam-pagne, il ramenait avec lui un fils, son héritier. Maintenant, prépare-toi à m’entendre avec le calme qui convient au proprié-taire d’une fortune comme la tienne ! Ce fils dont je parle n’est autre que celui que tu envoyas aux galères, ce Ben-Hur qui de-vrait, en bonne justice, être mort depuis cinq ans et qui, au lieu de cela, nous revient avec de l’argent, des honneurs et, très pro-bablement, la qualité de citoyen romain. Tu es assez haut placé pour ne point t’alarmer de cette nouvelle, mais moi, ô mon bien-faiteur, je n’en saurais dire autant, et je me sens fort en danger, point n’est besoin que je t’explique pourquoi, – qui le compren-drait mieux que toi ?

» Que dis-tu de cela, ô mon Gratien ?

» Tandis qu’Arrius, le père adoptif de ce revenant, livrait bataille aux pirates, son bateau coula, et seuls de tout l’équipage, ce jeune homme et lui échappèrent à la mort. Les of-ficiers qui les recueillirent, accrochés à une planche, racontent que le compagnon du tribun portait le costume d’un condamné aux galères.

» Ceci me paraît une preuve suffisante ; de peur que tu te moques de mes craintes, je te dirai encore que hier, par une chance dont je rends grâce à la fortune, je rencontrai ce mysté-rieux fils d’Arrius face à face ; je ne le reconnus pas au premier

– 229 – abord, mais je ne t’en déclare pas moins qu’il est ce Ben-Hur qui fut, pendant bien des années, mon compagnon de jeu. Or, ce Ben-Hur, s’il est un homme, doit, au moment où je t’écris, son-ger aux moyens de se venger de moi – j’en suis certain, car, à sa place, j’en ferais autant – de se venger, dis-je, de moi, qui lui ai enlevé sa patrie, sa mère, sa sœur, sa position et sa fortune, que je nomme en dernier lieu, bien que ce soit à tes yeux la chose principale parmi toutes celles que nous lui avons fait perdre.

» J’ai tout lieu de croire, ô mon bienfaiteur, qu’en considé-ration de tes sesterces en péril, tu ne songes plus à te moquer de moi et que tu seras prêt à te demander quel parti il serait bon de prendre en cette occurrence. Je me représente que je te vois re-cevoir cette lettre et la lire. Je vois ton visage devenir grave, puis tu souris ; l’instant d’après, sans hésiter, tu t’écries : il faut agir comme ceci, ou comme cela. Je te connais, tu es habile comme Mercure et prompt comme César.

» Le soleil vient de se lever ; dans une heure, deux cour-riers partiront d’ici, portant chacun une copie de cette lettre ; l’un ira par mer, l’autre par terre, tant j’attache d’importance à ce que tu sois promptement et sûrement averti de la présence de notre ennemi. J’attendrai ta réponse ici. La durée du séjour de Ben-Hur dépendra naturellement du consul, qui ne pourra guère repartir avant un mois.

» J’ai vu le Juif hier, à Daphné ; s’il n’y est plus en ce mo-ment, il est certainement dans le voisinage, de sorte qu’il me se-ra aisé d’avoir l’œil sur lui. Si tu me demandais où il se trouve à cette heure, je pourrais même te dire, sans crainte de me trom-per, qu’on le trouverait au Jardin des Palmes, chez ce traître de cheik Ilderim, qui ne saurait plus nous échapper longtemps. Ne sois pas surpris si la première mesure prise par Maxence con-siste à s’emparer de l’Arabe et à l’envoyer à Rome, sur une ga-lère.

 

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» Et maintenant que tu sais tout, j’attends ton conseil, ô très illustre ami, et je reste ton serviteur le plus affectionné, qui se flatte d’être en même temps ton disciple et ton imitateur.

» MESSALA. »

Au moment où les deux courriers de Messala quittaient sa porte, Ben-Hur entrait dans la tente du cheik Ilderim. Il avait pris un bain dans le lac avant de déjeuner et portait une courte tunique sans manches. Le cheik le salua sans quitter son divan.

– La paix soit avec toi, fils d’Arrius, s’écria-t-il avec admira-tion ; il ne se souvenait pas d’avoir jamais vu la force, la con-fiance, la beauté virile lui apparaître avec plus d’éclat. Les che-vaux sont prêts, ainsi que moi, l’es-tu également ?

– Je te remercie, ô cheik, du bon vouloir que tu me té-moignes. Je suis prêt.

Ilderim frappa dans ses mains.

– Je vais te faire amener les chevaux. Assieds-toi.

– Leur a-t-on mis le joug ?

– Non.

– Alors, permets que je m’en charge. Il est nécessaire que je fasse connaissance intime avec tes arabes. Il faut que je sache leur nom, afin de pouvoir les appeler ; il faut aussi que je com-prenne le caractère particulier de chacun d’eux, car ils sont comme les hommes, – s’ils sont hardis, on se trouve bien de les reprendre ; s’ils sont timides, il vaut mieux les louer et les flat-ter. Ordonne à ton domestique de m’apporter le joug.

– Et le char ? demanda le cheik.

– Pour aujourd’hui, je me passerai du char. À sa place, fais-moi amener un cinquième cheval.

Ilderim appela immédiatement un domestique.

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– Fais apporter quatre harnais, lui dit-il, et une bride pour Sirius. Sirius possède mon amour, et j’ai le sien, ô fils d’Arrius. Nous avons été camarades pendant vingt ans, sous la tente, dans les batailles, dans toutes les phases de la vie du désert. Je vais te le présenter.

Il s’approcha du rideau qui partageait la tente et le souleva, pendant que Ben-Hur pénétrait dans la division réservée aux chevaux. Aussitôt ceux-ci s’avancèrent tous ensemble vers lui. L’un d’eux, qui avait des yeux lumineux, un col arqué, comme celui d’un cygne, un poitrail largement développé sur lequel re-tombait une longue crinière flottante, secoua sa tête fine et in-telligente, en donnant des signes évidents de la satisfaction que lui causait la présence de son maître.

– Bonjour, mon beau coursier ! s’écria le cheik en le cares-sant. C’est Sirius, dit-il à Ben-Hur, le père des quatre chevaux que voici. Mira, leur mère, attend notre retour au désert ; elle est trop précieuse pour que je voulusse courir le risque de l’amener dans des régions où domine un plus puissant que moi. Et je doute, fils d’Arrius, que la tribu pût endurer son absence. Elle est sa gloire ; tous ses enfants l’adorent ; ils riraient, si elle daignait les fouler tous à ses pieds. Dix mille hommes de cheval, fils du désert, demandent chaque matin : « Sait-on comment va Mira ? » Et quand on répond : « Elle va bien », ils s’écrient : « Dieu est bon ! Béni soit Dieu ! »

– Mira, Sirius, ne sont-ce pas des noms d’étoiles, ô cheik ? demanda Ben-Hur, en passant sa main sur le col du bel animal.

– Pourquoi pas ? répondit Ilderim. N’as-tu jamais voyagé dans le désert, durant la nuit ?

– Non, jamais.

– Alors tu ne saurais comprendre combien nous dépen-dons des étoiles, nous autres Arabes. Nous empruntons leurs noms en signe de gratitude, nous les donnons, comme preuve

– 232 – d’amour. Mes pères eurent tous leurs Miras, comme j’ai la mienne, et mes quatre chevaux bai-clair sont aussi des étoiles. Celui ci est Rigel et celui-là Antarès, voici Altaïr, et le plus jeune, vers lequel tu te diriges justement, se nomme Aldébaran, – le plus jeune, mais non point le plus mauvais de la bande ! Il t’emportera en sens contraire du vent, si vite que tu croiras en-tendre mugir à tes oreilles les vagues du golfe d’Akaba, et il ira partout où tu lui ordonneras de te conduire, fût-ce jusque de-vant la gueule du lion, si tu avais assez de courage pour t’y expo-ser.

On venait d’apporter les harnais et le joug. Ben-Hur les leur mit lui-même, puis les fit sortir de la tente.

– Maintenant, dit-il, amenez-moi Sirius.

Un Arabe n’aurait pu s’élancer sur le dos du cheval avec plus de légèreté que lui.

– Les rênes, à présent.

On les lui tendit toutes les quatre, en ayant soin de ne pas les emmêler.

– Je suis prêt, bon cheik. Envoie un guide devant moi, afin qu’il m’indique le champ où je pourrai les entraîner, et que quelques hommes y apportent de l’eau.

Les chevaux ne firent aucune difficulté pour partir. Ils n’étaient point effrayés, ils semblaient comprendre déjà leur nouveau conducteur, et celui-ci s’acquittait de sa tâche avec le calme qui commande la confiance. Ils marchaient de front comme s’ils eussent été attelés, seulement Ben-Hur, au lieu d’être debout sur un char, se tenait à cheval sur Sirius. Ilderim s’animait ; il caressait sa longue barbe, en murmurant avec un sourire de satisfaction : « Ce n’est pas un Romain, non ! ce n’en est pas un ! » Il suivait Ben-Hur à pied et tous les habitants du douar, hommes, femmes et enfants, couraient après lui, car ils partageaient sa sollicitude, si ce n’est sa confiance. Le champ où

– 233 – ils s’arrêtèrent était vaste et parfaitement adapté au but auquel il allait servir. Ben-Hur le fit d’abord parcourir à ses chevaux en droite ligne, puis ils tournèrent tout autour au pas, ensuite d’une allure toujours plus accélérée. Au bout d’une heure ils dé-crivaient au grand galop des cercles de plus en plus petits, ils faisaient des voltes à gauche et à droite, ils obéissaient aux moindres volontés de leur conducteur.

– Le plus difficile est fait, s’écria celui-ci, en les arrêtant tout à coup, il ne reste qu’à les entraîner convenablement. Je te félicite, cheik Ilderim, de posséder des serviteurs semblables. Regarde, continua-t-il en mettant pied à terre et en allant de l’un à l’autre des chevaux, leur manteau est aussi brillant, leur respiration aussi facile qu’il y a une heure. Je te félicite, il fau-drait des circonstances bien contraires pour que la victoire ne soit pas à nous avec la…

Il s’interrompit brusquement et s’inclina très bas ; il venait d’apercevoir Balthasar, appuyé sur son bâton, et, à côté de lui, deux femmes voilées. Il reconnut bien vite l’une d’elles. – C’est l’Égyptienne ! se dit-il en tressaillant.

– La victoire sera à nous et la vengeance aussi, fit Ilderim avec exaltation. Je n’ai plus peur, je suis dans la joie, tu es mon homme, fils d’Arrius. Que la fin de ton entraînement soit sem-blable à ses débuts, et tu sauras de quoi est capable un cheik arabe, qui possède de quoi récompenser ceux qui le servent.

– Je te remercie, bon cheik, répondit Ben-Hur modeste-ment. Que tes serviteurs apportent de l’eau pour les chevaux.

Il leur donna à boire, puis il reprit sa place sur le dos de Si-rius et recommença à les faire aller, au trot d’abord, puis tou-jours plus vite. Ceux qui assistaient à ces exercices y prenaient un intérêt croissant ; ils applaudissaient celui qui maniait les rênes avec tant de dextérité et ils admiraient les nobles bêtes, qui dévoraient l’espace avec une grâce parfaite et sans effort ap-parent. On aurait tout aussi bien pu songer à plaindre les hiron-

– 234 – delles, quand elles regagnent, vers le soir, leurs nids à tire-d’aile.

Au moment où l’attention générale était fixée sur les che-vaux, Malluch parut, cherchant le cheik.

– J’ai un message pour toi, ô cheik, lui dit-il, profitant d’un moment où Ilderim seul pouvait l’entendre, un message de Si-monide, le marchand.

– Simonide ! s’écria l’Arabe. Ah ! c’est bien. Qu’Abaddon emporte tous ses ennemis !

– Il m’a commandé de te saluer de sa part, continua Mal-luch, et il m’a donné pour toi ces dépêches, que je dois te re-mettre, avec prière de les lire sans aucun délai.

Ilderim brisa le cachet, puis il tira d’une enveloppe de toile fine deux lettres, et se mit en devoir de les lire.

N° 1.

« Simonide, au cheik Ilderim.

» Ô mon ami, sois assuré que tu as une place au plus pro-fond de mon cœur.

» Il y a dans ton douar un jeune homme de belle taille ; il se fait appeler le fils d’Arrius, ce qu’il est, en effet, par adoption. Il m’est très cher. Il a une histoire étrange que je te raconterai. Viens me voir, aujourd’hui ou demain, car j’ai besoin de te la dire et de prendre tes conseils.

» D’ici là réponds favorablement à toutes ses requêtes, en tant qu’elles ne sont pas contre l’honneur, et s’il t’occasionnait quelque dépense, je me déclare prêt à t’en dédommager. Garde en ton particulier l’intérêt que je porte à ce jeune homme. Rap-pelle-moi à ton autre hôte. Il faut que lui, sa fille, toi, et tous ceux que tu pourrais encore désirer m’amener, comptent sur

– 235 – moi pour se rendre au cirque le jour des jeux. J’ai déjà retenu des places.

» Paix te soit ainsi qu’à tous les tiens. Que serais-je, ô mon ami, si ce n’est ton ami

« SIMONIDE. »

N° 2.

» Simonide, au cheik Ilderim.

» Ô mon ami ! Instruit par ma grande expérience, je t’écris ces lignes.

» Toute personne possédant de l’argent ou des biens dont on pourrait la dépouiller, doit se tenir sur ses gardes quand on signale l’approche imminente d’un haut fonctionnaire romain, revêtu d’autorité. Le consul Maxence arrive aujourd’hui, veille donc sur ce qui t’appartient !

» Un mot encore : Une conspiration s’ourdit contre toi, Hé-rode doit y être mêlé ; tu as de grands biens dans sa juridiction : aie donc l’œil au guet. Avertis ce matin même ceux de tes fidèles serviteurs qui surveillent pour toi les routes au midi d’Antioche, et donne-leur l’ordre d’arrêter et de fouiller tous les courriers qu’ils verront passer ; s’il arrivait que l’un d’eux fût porteur de dépêches privées te concernant, il serait urgent que tu les visses.

» Tu aurais dû recevoir ceci hier, mais il n’est pas encore trop tard pour agir, à la condition que cela se fasse prompte-ment. Si ces courriers ont déjà quitté Antioche ce matin, tes messagers connaissent les chemins de traverse, ils les rattrape-ront aisément.

» N’hésite point et brûle ceci après l’avoir lu.

» Ô mon ami, ton ami

» SIMONIDE. »

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Ilderim lut les deux lettres à plusieurs reprises, et il les re-plaça dans leur enveloppe de toile qu’il glissa entre sa robe et sa ceinture. Ben-Hur fit trotter ses chevaux encore un moment, puis les remit au pas et les dirigea vers Ilderim.

– Avec ta permission, lui dit-il, je vais rentrer les arabes sous la tente, et je les ferai sortir de nouveau cet après-midi.

Ils reprirent tous ensemble le chemin du douar. Ilderim, qui marchait à côté de Sirius, exprimait au jeune homme sa pleine satisfaction.

– Je te les remets entièrement, fils d’Arrius, disait-il ; fais d’eux ce que tu voudras, jusqu’au jour fixé pour les jeux. Tu as obtenu d’eux, en l’espace de deux heures, ce que le Romain – puissent les chacals manger toute sa chair ! – n’aurait pu leur faire faire en autant de semaines. Nous gagnerons le prix, en vé-rité nous le gagnerons !

Ben-Hur resta auprès des chevaux pendant qu’on les pan-sait, puis après s’être baigné dans le lac et avoir bu de l’arack avec le cheik, dont la gaîté exubérante s’épanchait en un flot de paroles, il remit sa robe de Juif et alla se promener sous les palmiers avec Malluch.

– Je te charge de réclamer mes bagages, qui sont déposés au caravansérail, près du pont de Séleucis, dit Ben-Hur, après quelques phrases indifférentes. Apporte-les-moi ici aujourd’hui, si possible. Et, bon Malluch, si je n’abuse pas de toi…

Malluch protesta cordialement de son désir de le servir.

– Je te remercie, Malluch, et je vais te prendre au mot en me souvenant que nous sommes frères, puisque nous apparte-nons à la même tribu. En premier lieu donc, puisque tu es un homme rompu aux affaires, ce que n’est pas, je le crains, le cheik Ilderim…

– Les Arabes le sont rarement.

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– Je ne doute pas de leur finesse, Malluch, mais je crois qu’il sera bon que nous nous chargions des démarches en vue de la course, afin de nous assurer que nous ne rencontrerons pas d’obstacles, ou de difficultés, au dernier moment. Tu me tran-quilliserais extrêmement si tu voulais passer auprès de l’intendant du cirque et t’assurer qu’Ilderim a rempli les condi-tions requises pour être admis à concourir. Tu me rendrais éga-lement un grand service si tu pouvais me procurer une copie des règlements. Je voudrais connaître les couleurs que je devrai porter et particulièrement le numéro de la crypte que j’occuperai ; si elle se trouve à droite ou à gauche de celle de Messala, tout va bien, si non, vois s’il ne serait pas possible de faire changer les places, de manière que je me trouve à côté du Romain. As-tu bonne mémoire, Malluch ?

– Elle m’a fait parfois défaut, fils d’Arrius, mais jamais lorsqu’il s’agissait, comme aujourd’hui, de choses auxquelles j’avais mis mon cœur.

– Alors je me risquerai à te charger encore d’une autre mis-sion. J’ai pu me convaincre hier que Messala est fier de son char, et vraiment il peut l’être, car le meilleur de ceux de César ne le surpasse guère. Ne pourrais-tu profiter de ce qu’il tient à le faire admirer pour t’assurer de son poids ? Je désire savoir aussi quelle en est la longueur ; surtout, Malluch, si tu ne pouvais pas t’assurer du reste, fais-moi savoir à quelle hauteur se trouvent les essieux. Je ne veux pas, tu le comprends, qu’il ait sur moi le moindre avantage matériel. Je ne me mets point en peine de la splendeur de son attirail, si je le bats son humiliation et mon triomphe n’en seront que plus complets.

– Je comprends ce qu’il te faut, s’écria Malluch, il s’agit de tirer une ligne droite du centre de l’essieu jusqu’au sol.

– C’est cela même, et maintenant réjouis-toi, je n’ai plus de commissions à te donner.

 

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Bientôt après, Malluch reprit le chemin de la ville, tandis qu’un cavalier, qui ne portait pas sur lui la moindre dépêche écrite, s’éloignait du douar, bride abattue, par la route opposée. C’était un Arabe qui s’en allait remplir la mission recommandée par Simonide.

 

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