Ben-Hur

Lewis Wallace · Chapitre 46 sur 47

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Ben-Hur

Chapitre XLVI

 

 

Lorsque Balthasar, Simonide, Ben-Hur, Esther et les deux fidèles Galiléens atteignirent le lieu de la crucifixion, Ben-Hur marchait à leur tête. Il ne sut jamais comment il s’y était pris pour leur frayer un chemin au travers de ce peuple en démence ; il n’aurait pu dire davantage par où ils avaient passé, ni combien de temps il leur avait fallu pour arriver au terme de leur course. Il avançait inconscient de ce qui se passait ou se disait autour de lui, sans avoir aucune intention précise. Dans les conditions où il se trouvait, un petit enfant aurait pu, tout aussi bien que lui, s’opposer au crime épouvantable dont il allait être le témoin. Les desseins de Dieu paraissent toujours étranges à ses créa-tures, moins cependant que les moyens dont il se sert pour les accomplir et pour les rendre clairs à leurs yeux.

Lorsque Ben-Hur s’arrêta, ceux qui le suivaient en firent autant. Il s’éveilla tout à coup de l’assoupissement dans lequel il semblait avoir été plongé, et embrassa d’un coup d’œil toute la scène qui se déroulait devant lui. Il voyait d’abord le sommet d’un mamelon peu élevé, arrondi en forme de crâne ; un endroit sec, pierreux, sans autre trace de végétation que quelques ché-tives touffes d’hysope. Tout autour s’élevait un mur vivant, for-mé d’hommes, derrière lesquels s’en tenaient d’autres, s’efforçant de voir par-dessus la tête des premiers. Un rang de soldats romains maintenait avec peine cette épaisse muraille humaine à sa place. Un centurion veillait sur les soldats. Ben-Hur avait été poussé jusqu’au bord de cette ligne si bien gardée et il s’y trouvait maintenant, le visage tourné vers le nord-ouest. Ce mamelon était l’ancien Golgotha araméen, en latin Calvaire, ce qui veut dire le crâne.

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Sur les flancs de la colline, dans ses dépressions comme sur ses élévations, le sol semblait recouvert d’une étrange couche d’émail. Où qu’il portât ses regards, il ne découvrait pas la moindre tache de couleur de terre, pas de roc, pas de verdure ; il ne voyait que des milliers d’yeux, brillant dans des faces rou-geâtres ; plus loin, il ne distinguait plus que des figures rouges sans yeux et plus loin encore de grands cercles aussi formés, il le savait, par des visages humains. Ils étaient là, rassemblés, au nombre de trois millions, et trois millions de cœurs prenaient un intérêt passionné à ce qui se passait sur le mamelon, indiffé-rents aux brigands, se souciant seulement du Nazaréen qui était pour eux un objet de haine, de crainte, ou de curiosité, lui qui les aimait et qui allait mourir pour eux.

Le spectacle d’un grand rassemblement de peuple stupéfie et fascine toujours celui qui le contemple, ainsi que le fait une mer en furie ; et pourtant Ben-Hur lui accorda à peine un re-gard, ce qu’il voyait dans son voisinage immédiat absorbait toute son attention.

Le souverain sacrificateur, reconnaissable à ses vêtements sacerdotaux, à son air fier, se tenait sur le mamelon, à une hau-teur d’où il dominait la multitude : il dépassait de la tête le groupe des notabilités qui l’accompagnaient. Le Nazaréen était debout, plus haut encore, tout près du sommet arrondi. On pouvait le voir de partout, souffrant, mais silencieux. L’un de ses gardes, qui visait probablement à passer pour un bel esprit, avait complété l’effet produit par la couronne d’épines posée sur sa tête, en plaçant dans sa main un roseau en guise de sceptre. Les railleries, les injures, les paroles d’exécration pleuvaient sur lui. Tous les yeux étaient fixés sur le Nazaréen… Ben-Hur se rendait compte qu’il s’opérait un changement en lui. La concep-tion de quelque chose de meilleur que ce que cette vie peut of-frir, de quelque chose qui pourrait donner à un homme faible la force d’endurer des tortures mentales aussi bien que physiques, de quelque chose qui ôterait à la mort ses terreurs, peut-être de cette vie de l’esprit, à laquelle Balthasar tenait si fermement,

– 464 – commençait à poindre dans son âme. Il se prenait à se deman-der si, après tout, la mission du Nazaréen ne serait pas de gui-der ceux qui l’aimaient jusqu’au delà des frontières du monde visible et de les emmener là où le royaume préparé pour lui at-tendait sa venue. Alors il lui sembla entendre retentir de nou-veau, comme si elle était sortie du sein de l’oubli, pour revenir à lui à travers les airs, cette parole du Nazaréen : « Je suis la ré-surrection et la vie. »

Ces paroles résonnaient à son oreille, elles prenaient une forme tangible, l’aube du jour qui se levait en lui leur communi-quait sa clarté et leur donnait une signification nouvelle. Et comme un homme répète une question afin d’en mieux saisir le sens, il demanda, en regardant celui qui, debout sur la colline, semblait prêt à s’évanouir sous sa couronne d’épines :

– Qui donc est la Résurrection et qui donc est la Vie ?

– C’est moi, semblait dire cette pâle figure – et le dire pour lui, car aussitôt il sentit une paix qu’il n’avait jamais connue, la paix qui est la fin du doute et du mystère, le commencement de la foi, de l’amour et de la pleine compréhension.

Ben-Hur fut tiré de son état de rêve par un bruit de coups de marteaux ; il observa alors, au sommet du mamelon, quelques hommes qui avaient échappé jusqu’alors à sa vue et qui s’occupaient à préparer les croix. Déjà ils avaient creusé les trous et s’apprêtaient à les y planter.

– Ordonne à ces hommes de se hâter, dit le souverain pon-tife, en s’adressant au centurion. Il faut que ceux-ci – il montrait du doigt les condamnés – soient morts avant le coucher du so-leil et ensevelis, afin que la terre ne soit pas souillée. Ainsi le veut la loi.

Un soldat, mieux intentionné que les autres, s’avança vers le Nazaréen et lui offrit à boire, mais il refusa la coupe qu’on lui présentait ; un autre vint lui enlever la planchette qu’il portait à

– 465 – son cou et la cloua au sommet de la croix, puis les préparatifs se trouvèrent terminés.

– Les croix sont prêtes, dit le centurion au pontife qui ré-pondit en agitant sa main :

– Que le blasphémateur passe le premier. Le Fils de Dieu devrait être capable de se sauver lui-même, nous verrons ce qu’il en sera.

Le peuple qui, jusqu’ici, avait assisté aux préparatifs sans cesser un instant de pousser des cris d’impatience, s’apaisa tout à coup, et bientôt on n’entendit plus le moindre bruit sur la col-line. On allait procéder à l’acte le plus horrible du supplice, à ce-lui du moins qui faisait toujours sur les spectateurs l’effet le plus terrifiant : on allait clouer les trois condamnés sur les croix. Lorsque les soldats mirent la main sur le Nazaréen, l’immense assemblée tressaillit, les plus abrutis, eux-mêmes, frissonnèrent de terreur. Quelques-uns prétendirent plus tard que ce frisson était dû à un refroidissement subit de l’air.

– Que ce silence est étrange ! murmura Esther en jetant ses bras autour du cou de son père.

Celui-ci, qui tremblait en souvenir de ses propres tortures, cacha le visage de sa fille contre sa poitrine.

– Ne regarde pas, Esther, ne regarde pas, dit-il, j’ai peur que tous ceux qui voient ce qui s’accomplit en ce moment, les innocents aussi bien que les coupables, ne soient maudits à par-tir de cette heure.

Balthasar se laissa tomber sur ses genoux.

– Fils de Hur, s’écria Simonide dont l’émotion allait crois-sant, si Jéhovah n’étend pas promptement sa main, Israël est perdu, et nous avec lui.

Ben-Hur répondit avec calme :

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– J’ai entendu comme en un rêve, Simonide, pourquoi tout ceci devait arriver. C’est la volonté du Nazaréen, c’est la volonté de Dieu. Imitons l’Égyptien, gardons le silence et prions.

Pendant ce temps, la lugubre tragédie suivait son cours. Les gardes enlevèrent les vêtements du Nazaréen, qui demeura nu devant les yeux des spectateurs venus pour assister à son supplice. La flagellation qu’il avait subie le matin même avait laissé des traces sanglantes sur son dos ; il n’en fut pas moins couché impitoyablement sur la croix ; on étendit d’abord ses bras sur la poutre transversale ; les clous étaient pointus, quelques coups suffirent pour les enfoncer dans les paumes de ses mains ; ils remontèrent ensuite ses genoux jusqu’à ce que la plante de ses pieds reposât à plat sur le bois, puis ils posèrent ses pieds l’un sur l’autre et un seul clou les fixa solidement au montant de la croix. Le bruit étouffé des coups de marteau s’étendait au loin ; ceux qui ne pouvaient les entendre voyaient cependant retomber les bras de ceux qui frappaient, et tous étaient remplis d’effroi. Et le supplicié ne faisait entendre ni un cri, ni un gémissement, rien qui pût faire rire ses ennemis, rien que pussent regretter ceux qui l’aimaient.

– De quel côté voulez-vous qu’on tourne son visage ? de-manda brusquement un soldat.

– Du côté du Temple, répondit le pontife. Je veux qu’en mourant il voie que le saint édifice n’a pas souffert à cause de lui.

Ils prirent la croix et la portèrent à l’endroit où elle devait être dressée, puis ils la plantèrent dans le trou préparé, et le corps du Nazaréen s’affaissa lourdement, retenu seulement par ses mains ensanglantées ; toutefois aucun cri ne s’échappa de sa bouche, mais seulement cette exclamation, la plus divine de toutes celles qui frappèrent jamais les oreilles humaines : « Père, pardonne-leur, ils ne savent ce qu’ils font. »

 

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La croix s’élevait maintenant au-dessus de tous les autres objets visibles, elle se détachait nettement sur le ciel ; un cri de joie la salua, et tous ceux qui pouvaient discerner les paroles écrites sur l’écriteau, placé au-dessus de la tête du Nazaréen, se hâtaient de les déchiffrer. Aussitôt que quelques-uns eurent lu l’inscription, ils la communiquèrent autour d’eux et bientôt l’air retentit des cris mille fois répétés de : « Roi des Juifs ! Salut, Roi des Juifs ! »

Le pontife, qui comprenait mieux qu’eux la portée de cette inscription, essaya de protester contre elle, mais sans succès, et celui qui considérait de ses yeux mourants la cité de ses pères étendue à ses pieds, cette cité qui l’avait si ignominieusement rejeté, conserva jusqu’au bout son titre, affiché aux yeux de la foule.

Le soleil approchait rapidement du zénith, les pentes arides des collines brillaient sous ses rayons, et les montagnes plus éloignées se paraient joyeusement de teintes violettes. Dans la cité, le temple, les palais, les tours et tous les objets proémi-nents, semblaient se hausser encore dans cette clarté sans ri-vale, comme s’ils devinaient combien étaient fiers d’eux tous ceux qui, du haut de la colline, tournaient leurs regards de leur côté. Tout à coup, le ciel et la terre s’obscurcirent, faiblement d’abord, comme si le jour baissait imperceptiblement, ou comme si le crépuscule, se trompant d’heure, le soir succédait au plein midi. L’obscurité allait croissant, et bientôt l’attention générale se porta sur elle. Les cris et les rires cessèrent et tous ces hommes, doutant encore de leurs sens, se regardèrent les uns les autres avec étonnement, après quoi ils jetèrent les yeux sur le soleil, sur les montagnes, qui disparaissaient dans le loin-tain, sur le ciel et le paysage immédiat qui se couvraient d’ombre, et sur la colline même où la tragédie se passait, puis ils se regardèrent de nouveau, pâlirent et gardèrent le silence.

– Ce n’est qu’un brouillard ou un nuage qui passe, dit Si-monide pour calmer les alarmes d’Esther, le ciel va s’éclaircir.

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Mais Ben-Hur ne pensait pas de même.

– Ce n’est point un brouillard ou un nuage, dit-il. Les es-prits qui habitent dans les airs, les Saints et les prophètes sont à l’œuvre dans une pensée de miséricorde envers eux-mêmes et envers la nature. Je te dis, ô Simonide, aussi vrai que Dieu vit, celui qui est sur la croix est le Fils de Dieu.

Et laissant Simonide dans l’étonnement, il s’approcha de Balthasar, toujours agenouillé à quelques pas de là, puis posa une de ses mains sur l’épaule du vieillard.

– Ô sage Égyptien, écoute-moi ! Toi seul avais raison, le Nazaréen est véritablement le Fils de Dieu.

Balthasar l’attira vers lui et lui dit d’une voix faible :

– Je l’avais vu petit enfant, dans la crèche où on l’avait dé-posé ; il n’est pas étonnant que je l’aie reconnu avant toi, pour-quoi donc ai-je vécu assez longtemps pour voir ce jour ! Que ne suis-je mort avec mes frères ! Heureux Melchior ! Heureux, heureux Gaspard !

– Console-toi ! dit Ben-Hur. Sans doute qu’eux aussi sont ici maintenant.

L’obscurité s’était changée en de profondes ténèbres, mais cela ne détournait pas de leur occupation ceux qui se trouvaient au sommet de la butte. Les deux brigands furent cloués sur leurs croix, et celles-ci plantées en terre. Les gardes se retirèrent et le peuple se précipita dans l’espace demeuré libre jusqu’alors, et s’y répandit comme une vague immense. Tous ces hommes se poussaient et se disputaient les premières places, sans cesser d’adresser des ricanements, des injures et des outrages au Naza-réen.

– Ah ! ah ! Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même, vo-ciférait un soldat.

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– En vérité, disait un prêtre, s’il descend vers nous en ce moment, nous croirons en lui.

D’autres secouaient gravement la tête en disant : « Il vou-lait détruire le Temple en trois jours et le rebâtir, et il ne peut se sauver lui-même, » ou encore : « Il s’est appelé le Fils de Dieu, voyons si Dieu le délivrera maintenant. »

Qui dira toute la puissance des préjugés ? Le Nazaréen n’avait jamais fait de mal à ce peuple, la plus grande partie de ceux qui le contemplaient maintenant ne l’avaient jamais vu avant cette heure de malheur, et cependant, contradiction étrange, ils l’accablaient de malédictions et accordaient toutes leurs sympathies aux deux brigands. Les ténèbres surnaturelles qui descendaient du ciel affectaient Esther, comme elles com-mençaient d’ailleurs à affecter des milliers de personnes plus fortes et plus braves qu’elle.

– Retournons à la maison, répétait-elle d’une voix sup-pliante. C’est le signe de la colère de Dieu. Qui sait quelles choses effrayantes vont encore arriver ? J’ai peur, père.

Mais Simonide s’obstinait à ne pas quitter sa place. Il par-lait peu, mais l’on voyait qu’il était très excité. Ayant observé, à la fin de la première heure, que le sommet du mamelon était un peu moins assiégé, il fit signe à ses compagnons d’avancer, afin de se rapprocher davantage de la croix. Ben-Hur donnait le bras à Balthasar, mais malgré cet appui, l’Égyptien ne montait qu’avec peine. Ils ne distinguaient le Nazaréen qu’imparfaitement ; de l’endroit où ils étaient venus se placer, il leur apparaissait comme une sombre figure suspendue en l’air, mais ils pouvaient l’entendre, entendre ses soupirs qui prou-vaient qu’il possédait une plus grande force d’âme, ou qu’il était plus exténué que ses compagnons de souffrance, car ceux-ci remplissaient l’air de leurs gémissements et de leurs plaintes.

La huitième heure passa ainsi qu’avait passé la septième. Pour le Nazaréen, ce furent des heures de lente agonie. Il ne

– 470 – parla qu’une fois pendant ce temps. Quelques femmes étaient venues s’agenouiller au pied de sa croix. Parmi elles, il reconnut sa mère, et avec elle le disciple qu’il aimait.

– Femme, dit-il, en élevant la voix, voilà ton fils ! Puis il dit au disciple : « Voilà ta mère ! »

La neuvième heure arriva et la multitude houleuse entou-rait encore la colline, à laquelle elle semblait être attachée par quelque étrange attraction, où probablement la nuit qui avait pris la place du jour entrait pour une grande part. Tout le peuple était plus calme qu’auparavant, cependant on entendait de temps à autre, dans l’obscurité, de grands cris, comme si des compagnies entières s’appelaient et se répondaient. On aurait pu remarquer également que ceux qui s’approchaient du Naza-réen arrivaient silencieusement devant sa croix, le regardaient sans mot dire et s’en retournaient de même. Le changement s’étendait jusqu’aux gardes qui, si peu de temps auparavant, avaient tiré au sort les vêtements du crucifié ; ils se tenaient un peu à l’écart avec deux officiers, plus occupés de l’un des con-damnés que de tous ceux qui allaient et venaient à côté d’eux. S’il respirait seulement plus profondément, ou s’il remuait la tête, dans un paroxysme de douleur, ils étaient immédiatement en alerte. Mais la chose la plus étrange, c’était l’altération visible des traits du souverain sacrificateur et des personnages qui l’avaient assisté durant le jugement la nuit précédente et qui, en face de sa victime, s’étaient tenus auprès de lui en lui témoi-gnant leur entière approbation. Lorsque l’obscurité avait com-mencé à descendre sur la terre, ils avaient commencé aussi à perdre leur assurance. Plusieurs d’entre eux étaient versés en astronomie et familiarisés avec les apparitions qui produisaient, en ce temps-là, un effet si terrifiant sur les masses ; une grande partie de leur savoir remontait à bien des années en arrière ; leurs pères eux-mêmes le tenaient de ceux qui l’avaient rapporté au retour de la captivité, et le service du Temple les obligeait à ne point négliger leur science. Lorsqu’ils virent la lumière du so-leil pâlir, les montagnes et les collines devenir moins distinctes,

– 471 – ils se groupèrent autour de leur chef, afin de discuter sur ce qui se passait. « La lune est en son plein, disaient-ils, et ceci ne peut être une éclipse ; » puis comme aucun d’eux ne parvenait à ré-soudre la question que chacun se posait, comme personne ne pouvait expliquer d’où provenait l’obscurité qui se produisait à cette heure indue, ils l’associèrent, au plus secret de leur cœur, avec le Nazaréen, et cédèrent à un sentiment d’alarme, que la longue durée de ce phénomène ne faisait qu’augmenter. Et maintenant, de leur place, derrière les soldats, ils prenaient note de chaque parole et de chaque mouvement du Nazaréen ; ils écoutaient, pleins de frayeur, ses soupirs, et ne parlaient qu’à voix basse. Après tout, il se pouvait que cet homme fût le Mes-sie, et alors… Mais il fallait voir et attendre.

Pendant ce temps, les doutes de Ben-Hur ne s’étaient pas réveillés une seule fois. Une paix parfaite demeurait en lui, il priait simplement que la fin vînt bientôt. Il comprenait ce qui se passait dans le cœur de Simonide ; il savait qu’il hésitait encore à croire ; il voyait sur son visage qu’il était en proie à de solen-nelles réflexions, il remarquait les regards qu’il tournait vers le ciel, comme pour y chercher la cause de l’obscurité, et la sollici-tude d’Esther, qui s’efforçait de faire taire ses frayeurs pour lui complaire, ne lui échappait pas davantage.

– N’aie pas peur, ma fille, disait le marchand, reste à veiller avec moi. Tu pourrais vivre deux fois la durée de ma vie et ne rien voir qui soit d’un intérêt égal à ceci et peut-être aurons-nous encore d’autres révélations. Restons jusqu’à ce que tout soit terminé.

Lorsque la neuvième heure fut à moitié passée, quelques hommes des basses classes du peuple, des misérables vivant dans des tombeaux avoisinant la ville, vinrent se placer devant la croix centrale.

– C’est là le nouveau roi des Juifs, dit l’un d’eux.

 

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– Nous te saluons, roi des Juifs ! se mirent à crier les autres.

Comme ils ne recevaient aucune réponse, ils avancèrent encore plus près.

– Si tu es le roi des Juifs, descends maintenant de la croix.

En entendant cela, un des brigands cessa de gémir et cria au Nazaréen :

– Oui, si tu es le Christ, sauve-toi toi-même et nous aussi.

Le peuple groupé tout autour se mit à rire et à applaudir. Pendant qu’ils attendaient ce qu’il répliquerait, on entendit l’autre malfaiteur dire au premier :

– Ne crains-tu point Dieu ? Nous souffrons ce que nos crimes méritent, mais celui-ci n’a fait aucun mal.

Les assistants furent étonnés de cela et, au milieu du si-lence qui suivit, le second brigand parla encore, mais, cette fois il s’adressait au Nazaréen :

– Seigneur ! lui disait-il, souviens-toi de moi quand tu se-ras entré dans ton règne.

Simonide tressaillit : « Quand tu seras entré dans ton règne ! » C’était là le point qui causait ses doutes, le point qu’il avait si souvent discuté avec Balthasar.

– L’as-tu entendu ? lui dit Ben-Hur. Le royaume ne peut être de ce monde. Ce témoin dit que le roi va y entrer, j’ai en-tendu la même chose dans mon rêve.

– Tais-toi ! s’écria Simonide, plus impérieusement qu’il n’avait jamais parlé à Ben-Hur. Tais-toi, je te prie ! Si le Naza-réen allait répondre !

Il parlait encore qu’en effet le Nazaréen répondait d’une voix claire, et avec un accent de parfaite confiance :

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– Je te dis en vérité que tu seras aujourd’hui avec moi dans le paradis !

Simonide attendit un moment, afin de savoir si ce serait là tout ; puis il joignit ses mains et dit :

– C’est assez, Seigneur ! L’obscurité s’est dissipée ; je vois avec d’autres yeux ; je vois comme Balthasar, avec les yeux d’une parfaite foi.

Le fidèle serviteur recevait enfin sa récompense. Son corps débile ne serait jamais peut-être rendu à la santé, le souvenir des souffrances qui avaient abreuvé sa vie d’amertume pourrait ne pas lui être enlevé, mais une vie nouvelle venait soudain de lui être révélée, avec l’assurance qu’il y aurait part, – une vie nouvelle qui se trouvait au delà du temps présent et qui s’appelait le Paradis. Là il trouverait le royaume qu’il avait rêvé et son roi. Une paix parfaite descendait en lui.

Il en était d’autres, au pied de la croix, que ces paroles avaient plongés dans la surprise et la consternation, de subtils casuistes auxquels n’échappait point tout ce que la question du brigand sous-entendait, et tout ce que la réponse affirmait. Ils avaient fait clouer le Nazaréen sur cette croix parce qu’il disait être le Messie, et voilà que sur cette croix même, non seulement il ne démentait point ses assertions passées, mais il promettait encore à un malfaiteur les joies du paradis. Ils tremblaient à la pensée de ce qu’ils venaient de faire ; le pontife lui-même, mal-gré tout son orgueil, se sentait effrayé. De qui donc cet homme tenait-il son assurance, si ce n’était de la vérité ? de qui pouvait provenir cette vérité, si ce n’est de Dieu lui-même ? Il aurait fal-lu peu de chose en ce moment-là pour les mettre tous en fuite.

La respiration du Nazaréen devenait plus pénible, ses sou-pirs se changeaient en râlements. Il n’y avait encore que trois heures qu’il était sur la croix et déjà il s’en allait mourir ! La nouvelle s’en répandit d’un homme à l’autre, jusqu’à ce que cha-cun sur la montagne en eût été informé ; alors tout se tut, la

– 474 – brise tomba, une vapeur étouffante s’ajouta à l’obscurité ; quelqu’un qui aurait passé près de là ignorant de tout ce qui se passait n’aurait jamais pensé – tant le silence était profond – qu’il se trouvait sous ce lugubre linceul qui semblait envelopper la terre en cet endroit, trois millions de créatures humaines at-tendant, palpitantes d’émotion, ce que l’instant d’après leur ap-porterait.

Alors retentit dans l’obscurité un cri qui passa au dessus des têtes de ceux qui se trouvaient à portée de l’entendre, un cri de désespoir, sinon de reproche :

– Mon Dieu ! mon Dieu ! pourquoi m’as-tu abandonné ?

Cette voix fit tressaillir tous ceux qui l’ouïrent. L’un d’eux en fut même irrésistiblement touché.

Les soldats avaient apporté avec eux un vaisseau plein d’eau et de vin et l’avaient déposé non loin de Ben-Hur. Ils pou-vaient, avec une éponge trempée dans ce breuvage et attachée au bout d’un bâton, humecter selon leur bon plaisir les lèvres des suppliciés. Ben-Hur songea à l’eau qu’il avait bue auprès du puits de Nazareth, une impulsion soudaine lui fit saisir l’éponge et après l’avoir plongée dans le vaisseau, il courut vers la croix.

– Laisse-le, lui criait-on avec colère sur son passage, laisse-le !

Mais il ne les écoutait pas, et s’étant avancé il plaça l’éponge devant la bouche du Nazaréen.

– Trop tard, trop tard !

Sur le visage, que Ben-Hur voyait distinctement, mainte-nant tout souillé de sang et de poussière, passa tout à coup une soudaine lueur ; les yeux s’ouvrirent tout grands et se fixèrent sur quelqu’un qu’eux seuls découvraient dans le ciel lointain et l’exclamation que poussa la sainte victime exprimait un senti-ment de joie, de soulagement et même de triomphe : « Tout est

– 475 – accompli ! » Ainsi un héros qui meurt en accomplissant une ac-tion d’éclat, célèbre son succès par une dernière clameur.

Les yeux allaient s’éteignant lentement. Sa tête couronnée retomba sur sa poitrine, que quelques hoquets soulevaient tou-jours. Ben-Hur croyait la lutte terminée, mais son âme expi-rante se ranima encore assez, pour que ceux qui l’entouraient pussent entendre ses dernières paroles, prononcées tout bas, comme si elles s’adressaient à une personne placée à ses côtés :

– Père, je remets mon esprit entre tes mains.

Un tremblement secoua ce corps torturé, un cri d’angoisse s’échappa de ses lèvres : sa mission et sa vie terrestre étaient terminées. Son cœur, ce cœur plein d’amour, venait de se briser, et c’était pour cela que cet homme mourait. Ben-Hur retourna auprès de ses amis, en disant simplement :

– C’est fini, il est mort.

Dans un espace de temps incroyablement court toute la multitude fut informée de cet événement. Personne n’en parlait à haute voix ; c’était dans un murmure que l’on répétait tout au-tour de la colline :

– Il est mort ! Il est mort !

Ils avaient obtenu ce qu’ils désiraient : le Nazaréen était mort, et cependant ils fixaient les uns sur les autres des regards épouvantés. Son sang était sur eux ! Et pendant qu’ils se regar-daient ainsi, le sol se mit à trembler ; chaque homme se cram-ponnait à son voisin pour ne pas tomber. Dans l’espace d’une seconde, l’obscurité se dissipa, le soleil reparut et chacun put voir les croix vaciller, au sommet de la montagne. Mais tous les assistants ne faisaient attention qu’à celle du milieu ; il leur semblait qu’elle dominait les autres et qu’elle élevait et secouait son fardeau, bien haut dans le ciel. Et tous ceux qui avaient in-sulté le Nazaréen, ceux qui avaient réclamé sa crucifixion, qui avaient fait partie de sa suite depuis la ville et qui dans leur

– 476 – cœur avaient désiré sa mort, – et dans la foule ils étaient dix pour un, – tous ceux-là sentaient qu’ils étaient individuellement menacés et que s’ils voulaient sauver leur vie il leur fallait fuir le plus vite possible la colère du ciel. Ils se mirent aussitôt à courir, à cheval, sur des chameaux, sur des chars, à pied ; ils s’en al-laient à toute vitesse, affolés, éperdus ; mais le tremblement de terre, comme s’il prenait fait et cause pour l’innocent qu’ils avaient crucifié, les poursuivait, les renversait, les jetait les uns sur les autres, avec un horrible bruit souterrain qui augmentait leur effroi. Ils se frappaient la poitrine et tous étaient comme rendant l’âme de frayeur. Son sang était sur eux ! Habitants du pays ou étrangers, prêtres ou laïques, mendiants, Sadducéens et Pharisiens, tous furent atteints dans le même bouleversement. S’ils invoquaient l’Éternel, la terre répondait pour lui en les se-couant de nouveau. Et comme si le souverain sacrificateur n’avait pas été meilleur que ses frères coupables, lui aussi fut je-té sur le sol et traîné dans la poussière qui remplit bientôt les franges de sa robe, ses clochettes d’or et jusqu’à sa bouche elle-même. Lui et son peuple étaient égaux, du moins en cela que le sang du Nazaréen était sur eux tous !

Au moment où le soleil, perçant l’obscurité, venait éclairer la scène de la crucifixion, il ne se trouvait plus dans son voisi-nage immédiat que la mère du Nazaréen, le disciple qu’il aimait, les femmes de Galilée, le centurion et ses soldats, ainsi que Ben-Hur et ses compagnons, mais ils ne s’étaient pas aperçus de la fuite de la foule qui abandonnait la colline, le soin de leur propre sécurité les absorbait trop pour qu’ils fussent attentifs à autre chose.

– Assieds-toi ici, dit Ben-Hur à Esther, en lui désignant une place auprès de son père. Maintenant ferme tes yeux et con-fie-toi en Dieu et en ce juste si odieusement mis à mort.

– Mon fils, dit Simonide, d’une voix qui exprimait un res-pect profond, dorénavant ne parlons plus de lui autrement qu’en l’appelant le Christ.

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– Ainsi soit-il ! répondit Ben-Hur.

Une nouvelle secousse de tremblement de terre se fit sen-tir, les clameurs des brigands, dont les croix oscillaient violem-ment, étaient terribles à entendre. Bien qu’il pût à peine se tenir debout, Ben-Hur s’aperçut que Balthasar était étendu à terre sans mouvement. Il courut à lui et l’appela, mais en vain. Le vieillard était mort. Alors Ben-Hur se rappela qu’il avait enten-du un cri qui semblait répondre à celui que le Nazaréen avait poussé en rendant le dernier soupir et, dès lors, il demeura con-vaincu que l’âme de l’Égyptien avait franchi, en même temps que celle de son maître, le seuil du paradis. Cette distinction su-prême n’était-elle pas celle qu’eût désirée celui qui avait si fidè-lement pratiqué, durant sa longue vie, ces trois vertus fonda-mentales ; la foi, l’espérance et la charité ?

Les serviteurs de Balthasar avaient abandonné leur maître, mais lorsque tout fut fini, les deux Galiléens reportèrent le vieil-lard à la ville, dans sa litière. C’était un mélancolique cortège, que celui qui pénétra dans le palais des Hur, par la porte du sud, au coucher du soleil, en ce jour mémorable. À la même heure on descendait de la croix le corps du Christ.

La dépouille mortelle de Balthasar fut portée dans la grande salle du palais. Tous les serviteurs de la maison accouru-rent, en pleurant, car il possédait l’amour de tous ceux qui s’étaient trouvés en contact avec lui ; mais lorsqu’ils virent son visage, et son sourire, ils séchèrent leurs larmes et s’écrièrent : « Tout est bien ! Il est plus heureux ce soir qu’il ne l’était ce ma-tin en s’en allant. »

Ben-Hur, qui n’aurait pas voulu charger un domestique d’apprendre à Iras la mort de son père, s’en alla la chercher, afin de l’amener lui-même auprès de son cadavre. Il se représentait sa douleur ; elle allait se trouver seule au monde ; c’était le mo-ment de lui pardonner et d’avoir pitié d’elle. Il se reprochait de ne point s’être informé d’elle le matin, de ne lui avoir pas même accordé une pensée et il se sentait prêt à racheter son oubli en

– 478 – lui témoignant la sympathie que réclamait le chagrin profond dans lequel la nouvelle qu’il s’apprêtait à lui apprendre, la plon-gerait.

Il secoua le rideau étendu devant la porte et entendit tinter les petits grelots qui y étaient attachés, mais il ne reçut pas de réponse : il l’appela plusieurs fois par son nom sans plus de ré-sultat, alors il écarta le rideau et entra dans la chambre. Elle ne s’y trouvait pas. Il monta en toute hâte sur le toit, elle n’y était pas davantage. Il questionna les domestiques, aucun d’eux ne l’avait vue durant la journée. Après l’avoir longuement cherchée dans toute la maison, Ben-Hur revint dans la grande salle et prit, auprès du mort, la place qui aurait dû être celle d’Iras, et il comprit combien le Christ s’était montré plein de miséricorde envers son vieux serviteur. Ceux qui entrent dans le repos du Paradis laissent heureusement derrière eux les afflictions, les peines de ce monde et les défections de ceux qu’ils ont aimés ici-bas.

Neuf jours après leur guérison, la loi étant accomplie et Balthasar ayant été enseveli, Ben-Hur ramena chez lui sa mère et Tirzah et, depuis ce jour, dans cette maison, les deux noms les plus sacrés que puissent prononcer des lèvres humaines furent toujours réunis dans une même pensée d’adoration : Dieu le Père, et Christ le Fils.

 

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