Ben-Hur

Lewis Wallace · Chapitre 36 sur 47

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Ben-Hur

Chapitre XXXVI

 

 

Au matin du premier jour du septième mois, le Tishri des Hébreux, qui correspond à notre mois d’octobre, Ben-Hur se le-va de sa couche, dans l’hôtellerie qu’il habitait, mécontent du monde entier.

Il avait perdu peu de temps en consultations avec Malluch, lors de l’arrivée de celui-ci à Jérusalem, et le brave Israélite avait aussitôt commencé ses recherches, en s’adressant hardi-ment au tribun qui commandait dans la citadelle. Il lui raconta l’histoire des Hur et s’attacha à lui faire voir l’accident arrivé à Gracien comme dépourvu d’intention criminelle. Il ajouta que le but de son enquête était de s’assurer si l’un ou l’autre des membres de cette malheureuse famille était encore vivant, au-quel cas il s’adresserait à César pour lui demander de les re-mettre en possession de leurs propriétés et de leurs droits civils. Il ne doutait pas qu’une pétition de ce genre n’aboutît à une en-quête, ce que les amis des condamnés n’avaient aucune raison de redouter.

En réponse à cela, le tribun lui apprit, dans tous ses détails, la découverte qu’il avait faite peu de temps auparavant de deux femmes dans une des cellules de la tour, et lui fit lire ce qu’il avait écrit sous leur dictée ; il consentit même à lui en laisser prendre copie.

Malluch, au sortir de cette entrevue, retourna en toute hâte auprès de Ben-Hur. Cette terrible histoire plongea le jeune homme dans une douleur trop profonde pour s’exprimer par des larmes ou des cris passionnés. Il resta longtemps immobile, le visage contracté, le cœur serré comme dans un étau. De temps en temps, il murmurait, dans un accès de désespoir :

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« Lépreuses ! Combien de temps encore, combien de temps, ô Éternel ! » Puis, saisi tout à coup d’un accès de rage, d’un désir fou de vengeance, il éclata en malédictions et en menaces. Enfin il se leva, en disant :

– Il faut que j’aille les chercher. Elles sont peut-être mou-rantes.

– Où iras-tu pour cela ? lui demanda Malluch.

– Il n’y a qu’un seul endroit où elles aient pu se rendre.

Malluch essaya de le détourner de son projet, mais tout ce qu’il put obtenir, ce fut qu’il lui permît de l’accompagner. En-semble ils se rendirent à la porte en face du mont du Mauvais Conseil où, de temps immémorial, les lépreux se tenaient pour mendier. Ils y passèrent toute la journée, distribuant des au-mônes, s’informant des deux femmes, offrant une riche récom-pense à quiconque les ferait découvrir. De nombreux lépreux, tentés par l’appât du gain, se mirent à parcourir la cité des morts, éparse sur les flancs de la montagne et plus d’une fois ils arrivèrent devant le tombeau, situé non loin du puits, et ques-tionnèrent les deux femmes qui l’occupaient, mais elles gar-daient bien leur secret et les investigations des lépreux échouè-rent. Enfin, au matin du premier jour du septième mois, Ben-Hur et Malluch apprirent que peu de temps auparavant deux femmes, atteintes de la lèpre, avaient été chassées de la ville à coups de pierres par les autorités. La confrontation des dates les amena à la conviction que les victimes ne pouvaient être que la veuve et la fille du prince Hur et les laissa plus perplexes que jamais au sujet de leur sort ultérieur.

– Ce n’était pas assez de les avoir rendues lépreuses, répé-tait Ben-Hur avec amertume, il fallait encore les chasser à coup de pierres de leur cité natale. Ma mère est morte, elle s’en est al-lée au désert pour y mourir. Tirzah aussi est morte et moi je suis tout seul. Ô Éternel, Dieu de mes pères, combien de temps cette Rome maudite subsistera-elle encore ?

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Le cœur plein de colère, de désespoir et de désir de ven-geance, il entra dans la cour de l’hôtellerie et la trouva pleine de gens arrivés pendant la nuit. Tout en déjeunant il prêta l’oreille à ce qui se disait autour de lui. Quelques hommes, presque tous jeunes, l’intéressèrent bientôt particulièrement. C’étaient de ro-bustes compagnons, dont les allures trahissaient un tempéra-ment actif et que leur dialecte faisait reconnaître pour des pro-vinciaux. Il y avait dans leurs regards, dans leur manière de re-lever la tête, dans tout leur maintien, une vivacité qu’on ne trouvait pas au même degré chez les représentants des basses classes de Jérusalem et qui leur venait probablement du genre de vie qu’ils menaient dans leurs montagnes et surtout de la saine liberté dont ils y jouissaient. Il n’eut pas de peine à décou-vrir que c’étaient des Galiléens venus pour prendre part à la fête des Tabernacles, qui commençait ce jour-là. Cette découverte augmenta encore son intérêt pour eux, car c’était en Galilée qu’il espérait trouver le plus d’appui pour l’œuvre qu’il se préparait à entreprendre.

Pendant qu’il les observait, en songeant à la possibilité de lever une légion de ces simples et vigoureux montagnards et de faire d’eux des soldats capables de se mesurer avec des Ro-mains, un homme parut dans la cour, le visage en feu, les yeux brillants d’excitation.

– Que faites-vous ici ? dit-il aux Galiléens. Les rabbis et les anciens quittent le temple pour se rendre auprès de Pilate, al-lons en hâte nous joindre à eux.

Ils se groupèrent en un clin d’œil autour de lui.

– Auprès de Pilate ! Pourquoi faire ?

– Ils ont découvert une conspiration. Le nouvel aqueduc de Pilate doit être payé avec l’argent du temple.

– Comment ! Avec le trésor sacré ?

Ils se répétaient cette question avec des voix indignées.

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– C’est Corban – l’argent de Dieu. Qu’il en touche un sicle, s’il l’ose !

– Venez ! cria le messager. À l’heure qu’il est, le cortège doit avoir passé le pont. Toute la ville le suit. On pourrait avoir besoin de nous, hâtons-nous.

Tous ensemble ils jetèrent leurs robes loin d’eux, puis la tête nue, vêtus seulement de la tunique sans manches qu’ils por-taient pour moissonner leurs champs, pour ramer sur le lac, pour garder leurs troupeaux, aux flancs des collines, ou cueillir les grappes mûres dans les vignes, sans souci du soleil, ils bou-clèrent leurs ceintures en disant : Nous sommes prêts.

Alors Ben-Hur s’approcha d’eux.

– Hommes de Galilée, leur dit-il, je suis un fils de Juda. Voulez-vous m’accepter comme l’un des vôtres ?

– Il nous faudra peut-être combattre, répondirent-ils.

– Soyez sans crainte. Je ne serais pas le premier à m’enfuir.

Ils prirent la plaisanterie en bonne part, et le messager s’écria :

– Tu parais vigoureux, viens donc avec nous.

Ben-Hur se dépouilla de ses vêtements inutiles.

– Vous pensez donc être obligés de vous battre ? dit-il en serrant sa ceinture, – mais contre qui ?

– Contre les gardes.

– Des légionnaires ?

À qui d’autres les Romains pourraient-ils se fier ?

– Quelles armes avez-vous ?

Ils se regardèrent en silence.

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– Nous ferons ce qui sera en notre pouvoir, continua-t-il, mais ne serait-il pas bon que nous nous choisissions un chef ? Les légionnaires en ont toujours un, ce qui leur permet d’agir avec ordre.

Les Galiléens fixèrent sur lui des regards étonnés ; évi-demment ils n’avaient pas songé à cela.

– En tous les cas, restons le plus près possible les uns des autres, reprit-il. Et maintenant partons, je suis prêt.

Le caravansérail où ils se trouvaient était situé à l’une des extrémités de la ville, et pour rejoindre le cortège, ils avaient un long chemin à faire. Ils s’engagèrent dans des rues méritant à peine ce nom, tant elles étaient étroites et tortueuses. Lorsqu’ils arrivèrent sur le mont de Sion, devant le palais d’Hérode, que les Romains appelaient le prétoire, les anciens et les rabbis y étaient déjà entrés avec une grande suite, moins grande pour-tant que la foule houleuse restée devant la porte près de laquelle un centurion et ses hommes montaient la garde. Le soleil dar-dait en plein ses rayons sur les casques et les boucliers des sol-dats, mais ils restaient à leur poste, également indifférents à la chaleur du jour et aux déclamations de la populace. Des ci-toyens allaient et venaient par la porte de bronze, grande ou-verte.

– Que se passe-t-il ? demanda un des Galiléens à quelqu’un qui sortait du prétoire.

– Rien, lui répondit-on ; les rabbis demandent à voir Pilate, qui a refusé de sortir dans la cour pour leur parler. Ils lui ont fait dire qu’ils ne s’en iraient point qu’il ne les eût entendus. Ils attendent.

– Entrons, dit tranquillement Ben-Hur ; il comprenait mieux que ses compagnons qu’il ne s’agissait pas seulement d’un différend à régler entre les plaignants et le gouverneur,

 

– 362 – mais d’une question plus sérieuse, celle de savoir lequel des deux partis ferait triompher sa volonté.

Il y avait, dans la cour qui s’étendait au-delà de la porte, une rangée d’arbres sous lesquels on avait placé des bancs. Tous les passants juifs évitaient soigneusement l’ombre projetée par ces arbres sur le pavé, car, si étrange que cela puisse paraître, une ordonnance rabbinique, soi-disant fondée sur la loi, défen-dait que quoi que ce soit de vert fût planté dans les murs de Jé-rusalem. On prétendait que Salomon lui-même, désirant avoir un jardin pour son épouse égyptienne, avait été obligé de le pla-cer à l’endroit où se rencontrent les vallées près d’En-Roguel.

On voyait briller, entre les troncs des arbres, la façade du palais. Ben-Hur et ses compagnons se dirigèrent vers une cour intérieure, à l’ouest de laquelle se trouvaient les appartements du gouverneur. Une multitude en démence l’avait déjà envahie ; tous les visages étaient tournés vers une porte fermée ; un déta-chement de légionnaires stationnait sous le portique. Les nou-veaux venus ne purent parvenir à percer la foule et durent se contenter d’observer de loin ce qui se passait. Ils voyaient de-vant le portique les turbans élevés des rabbis, dont l’impatience se communiquait au peuple massé derrière eux. À chaque ins-tant on entendait crier :

– Pilate, si tu es gouverneur, sors vers nous ! sors vers nous !

Un homme qui s’en allait, rouge de colère, dit, en passant près de Ben-Hur :

– Israël compte pour rien ici. Sur cette terre sacrée nous ne sommes que les chiens des Romains.

– Ne penses-tu pas qu’il finira par sortir ?

– Tu le crois ? Ne s’y est-il pas refusé par trois fois ?

– Que vont faire les rabbis ?

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– Ce qu’ils ont fait à Césarée. Ils camperont ici, jusqu’à ce qu’il consente à les entendre.

– Il n’osera pas toucher au trésor, ne le crois-tu pas ? de-manda un des Galiléens.

– Qui peut le savoir ? Un Romain n’a-t-il pas profané le lieu très saint ? Y-a-t-il quelque chose de sacré pour eux ?

Une heure passa, et bien que Pilate ne daignât pas leur ré-pondre, les rabbis et la foule ne reculaient pas d’une semelle. Le milieu du jour arriva et une ondée, poussée par le vent d’ouest, passa sur cette multitude sans la calmer, au contraire, il était fa-cile de s’assurer que l’exaspération allait croissant. Les cris de : sors vers nous ! étaient maintenant continuels et il s’y mêlait des variantes injurieuses. Ben-Hur, pendant tout ce temps, s’occupait à empêcher ses amis Galiléens de se disperser. Il pen-sait que le Romain avait de bonnes raisons pour se dérober aus-si longtemps aux instances du peuple et comptait que celui-ci finirait par se livrer à des excès, qui lui serviraient d’excuse pour avoir recours à la violence.

Ce moment ne se fit plus attendre longtemps. Soudain on entendit un bruit de coups et, immédiatement après, des cris de rage et de douleur s’élevèrent de la foule. Les hommes véné-rables, debout en face du portique, se retournèrent épouvantés. Les simples curieux, désireux de s’échapper, se portèrent tous à la fois en avant, d’autres cherchaient à les repousser au con-traire vers le fond de la cour et il s’en suivit une terrible bagarre. Un millier de voix criaient à la fois, demandant ce qui arrivait, et personne ne pouvant répondre, la panique devint générale. Ben-Hur n’avait pas perdu son sang-froid.

– Peux-tu voir ce qui se passe là-bas ? demanda-t-il à un des Galiléens.

– Non.

– Attends, je vais te soulever.

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Il saisit cet homme par le milieu du corps et l’éleva d’un vi-goureux effort au-dessus des têtes de la foule.

– Je vois maintenant, s’écria le Galiléen. Il y a là, au milieu, quelques hommes armés de massues avec lesquelles ils frappent le peuple. Ils sont vêtus comme des Juifs, mais ce sont des Ro-mains, des Romains déguisés, aussi vrai que l’Éternel est vi-vant ! L’un d’eux vient de terrasser un rabbi, un vieillard ; ils n’épargnent personne.

Ben-Hur reposa son fardeau à terre en s’écriant :

– Hommes de Galilée, c’est une ruse de Pilate, mais si vous m’obéissez, nous viendrons à bout de ces hommes et de ces massues.

– Nous t’obéirons, crièrent-ils tous ensemble.

– Retournons sous les arbres, et nous verrons qu’après tout Hérode a fait une bonne chose en les plantant, bien que ce fût il-légal.

Ils coururent vers ces arbres, et en réunissant toutes leurs forces, ils parvinrent à les arracher. Comme ils retournaient ainsi armés vers l’angle du palais, ils rencontrèrent le peuple qui fuyait affolé du côté de la porte, tandis qu’au fond de la cour s’élevaient toujours des cris, des gémissements et des plaintes.

– La muraille, s’écria Ben-Hur, montons sur la muraille et laissons passer ce troupeau !

Ils escaladèrent le mur et le suivirent, en s’aidant des pieds et des mains, jusqu’au moment où ils eurent atteint la cour inté-rieure.

– Maintenant, dit Ben-Hur, dont l’autorité était tacitement reconnue, ne vous séparez pas et suivez-moi.

Il s’élança au milieu des assaillants, suivi de toute sa troupe, et bientôt Romains et Galiléens en vinrent aux mains.

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Ils combattaient à armes égales, mais la force surprenante de Ben-Hur, la longueur de ses bras, lui donnaient un avantage in-contestable et les encouragements qu’il adressait à ses compa-gnons servaient en même temps à stimuler leur ardeur et à étonner ses ennemis. Bientôt il se fit dans les rangs des Ro-mains un mouvement de recul ; un instant plus tard ils lâ-chaient prise et se réfugiaient sous le portique. Les Galiléens se préparaient à les suivre, quand Ben-Hur les arrêta.

– Restons ici, leur dit-il, je vois là-bas le centurion qui s’avance avec ses hommes ; ils ont des épées et des boucliers, nous ne saurions nous mesurer avec eux. Nous avons fait notre devoir ; retirons-nous pendant que nous le pouvons encore.

Ils obéirent, mais lentement, car il leur fallait fréquemment passer sur les corps de leurs compatriotes étendus sur le sol ; les uns poussaient des cris et des gémissements, les autres implo-raient du secours, plusieurs étaient déjà morts ; il se trouvait aussi des Romains parmi eux et cela consolait les Galiléens. Le centurion les héla au moment où ils passaient sous la porte ; Ben-Hur se retourna en riant et lui cria dans sa propre langue :

– Si nous sommes des chiens d’Israélites, vous êtes des chacals, vous Romains. Ne crains rien, nous reviendrons.

Les Galiléens l’acclamèrent et ils continuaient leur chemin. Ils se trouvèrent, au-delà de la porte, en face d’une foule si nombreuse que Ben-Hur ne se souvenait pas d’en avoir jamais vu de pareille, pas même dans le cirque d’Antioche. Les ter-rasses des maisons, les rues, les pentes de la colline leur appa-raissaient couvertes d’une multitude innombrable de personnes pleurant, priant, remplissant l’air de leurs imprécations. À peine la petite troupe avait-elle gagné la rue, que le centurion que Ben-Hur avait apostrophé le rejoignit.

– Arrête, insolent ! lui cria-t-il, es-tu Juif ou Romain ?

– Je suis un fils de Juda, né ici même. Que veux-tu ?

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– Me battre avec toi.

– En combat singulier ?

– Comme tu voudras !

– Ô brave Romain ! s’écria Ben-Hur avec ironie, digne fils de Jupiter, ton Dieu bâtard, ne vois-tu pas que je suis sans armes ?

– Tu auras les miennes, répondit le centurion, et j’emprunterai celles d’un des gardes.

Ceux qui avaient entendu ce colloque firent silence, mais le bruit s’en était vite répandu bien loin à l’alentour, et Ben-Hur se disait que si après avoir battu un Romain à Antioche, aux yeux de l’extrême Orient, il pouvait en battre un autre à la vue de toute la population de Jérusalem, l’honneur qui en résulterait pour lui serait grandement profitable à la cause du nouveau roi. Il n’hésita pas à répondre au centurion :

– J’accepte. Prête-moi ton épée et ton bouclier.

– Ne veux-tu pas aussi le casque et le plastron ? demanda le Romain.

– Garde-les, il se pourrait qu’ils ne fussent pas faits pour moi.

Le centurion lui remit ses armes et s’en procura d’autres sans retard. Pendant ce temps, les soldats échelonnés près de la porte ne bougeaient pas, ils se contentaient de regarder ce qui allait se passer, comme s’il se fût agi d’une chose toute simple. Quant aux innombrables Juifs, ce ne fut qu’au moment où les deux combattants s’avancèrent l’un vers l’autre qu’ils se deman-dèrent : « Qui donc est celui-ci ? » et personne ne pouvait ré-pondre à cette question.

La supériorité des soldats romains consistait en grande partie dans la manière particulière dont ils maniaient leurs

– 367 – courtes épées. Dans les combats ils ne s’en servaient jamais pour frapper ou tailler, mais ils la poussaient toujours en avant pour transpercer l’ennemi ; généralement ils visaient au visage. Ben-Hur, qui le savait, s’arrêta au dernier moment pour dire à son adversaire :

– Je t’ai dit que je suis un fils de Juda, mais je ne t’avais pas dit que j’ai appris à me battre en Romain, défends-toi.

En disant cela, il se trouva face à face avec son antagoniste. Un instant ils se regardèrent par-dessus le bord de leurs bou-cliers en bronze, puis le Romain se porta en avant, en feignant de viser les jambes de son adversaire. Le Juif para le coup en riant. Une botte dirigée vers sa figure suivit immédiatement, le Juif fit un pas de côté. Si prompt qu’eût été le mouvement du Romain, le sien l’avait été davantage ; rapide comme l’éclair, il glissa son bouclier sous le bras levé de l’ennemi ; encore un mouvement en avant, une conversion vers la gauche et tout le côté droit du centurion se trouva découvert : l’instant d’après il s’affaissait lourdement sur le sol et Ben-Hur restait vainqueur. Un pied posé sur le corps de son ennemi, il éleva son bouclier et salua, selon la coutume des gladiateurs, les soldats qui, debout près de la porte, conservaient leur imperturbable gravité.

Le peuple manifesta une joie frénétique en apprenant la victoire de son champion. Partout, sur les toits, aussi loin que se répandait la nouvelle, on agitait des châles, des mouchoirs. Si Ben-Hur y avait consenti, les Galiléens l’auraient porté en triomphe sur leurs épaules.

– Ton camarade est mort en soldat, dit-il en s’adressant à un officier qui venait de paraître sur le lieu du combat, je ne le dépouillerai pas. Je ne garde que son épée et son bouclier.

Après avoir ainsi parlé, il s’éloigna, suivi des Galiléens.

– Frères, leur dit-il au bout d’un moment, vous vous êtes bien conduits. Séparons-nous maintenant, de peur que l’on ne

– 368 – nous poursuive. Cette nuit venez me retrouver au caravansérail de Béthanie. J’ai à vous proposer une chose qui est d’un grand intérêt pour Israël.

– Qui es-tu ? lui demandèrent-ils.

– Un fils de Juda, répondit-il simplement ; viendrez-vous à Béthanie ?

– Nous y viendrons.

– Alors apportez avec vous cette épée et ce bouclier afin que je vous reconnaisse.

Il se fraya brusquement un passage au travers de la foule et disparut.

Sur les instances de Pilate, le peuple regagna ses demeures en emportant ses morts et ses blessés et en menant deuil sur eux, mais sa douleur était adoucie par la victoire du champion inconnu, dont chacun exaltait la bravoure. Son action héroïque avait ranimé le courage chancelant de la nation et jusque dans les parvis du temple, durant la fête, on entendait raconter de nouveau la vieille histoire des Macchabées et des centaines de voix murmuraient :

– Encore un peu de temps, frères, et Israël se relèvera. At-tendons patiemment la délivrance de l’Éternel.

Les Galiléens rejoignirent Ben-Hur au caravansérail de Bé-thanie, où il leur avait donné rendez-vous et d’où il partit avec eux pour se rendre dans leur pays, où il ne tarda pas à devenir un personnage influent. Avant que l’hiver fût entièrement passé, il avait réussi à former trois légions organisées sur le modèle de celle des Romains. Il aurait pu aisément en doubler le nombre, car il vivait au milieu d’un peuple martial et brave, mais il fallait avant tout procéder avec prudence afin de ne pas éveiller les soupçons de Rome ou d’Hérode Antipas. Il se contentait donc, pour le moment, de ses trois légions et s’occupait activement de

– 369 – les exercer en vue de l’action. Pour cela il emmenait les officiers avec lui dans les champs de lave de la Trachonite et leur ensei-gnait le maniement des armes, en particulier des javelots et de l’épée, et la manière de faire manœuvrer une légion, puis il les renvoyait chez eux, pour qu’ils enseignassent à leur tour les simples soldats. Ces exercices devinrent bientôt le passe-temps favori du peuple.

La tâche qu’il s’était ainsi imposée nécessitait beaucoup de patience, de zèle, de foi et de dévouement. Comme il travaillait ! Et avec quel oubli de lui-même ! Et cependant il aurait échoué sans Simonide qui lui fournissait des armes et de l’argent, et sans Ilderim qui veillait à sa sécurité et lui envoyait constam-ment des renforts ; surtout il aurait échoué sans l’esprit mili-taire des Galiléens.

Sous ce nom l’on comprenait les quatre tribus d’Aser, de Zabulon, d’Issachar et de Nephtali. Les Juifs nés en face du temple méprisaient ces frères du nord, mais le Talmud lui-même disait : « Les Galiléens aiment la gloire et les Juifs l’argent. » Haïssant Rome aussi ardemment qu’ils aimaient leur patrie, ils étaient dans chaque révolte les premiers à gagner le lieu du combat et les derniers à le quitter. Ils se rendaient à Jé-rusalem pour les grandes fêtes, marchant et campant comme une armée, mais ils n’en étaient pas moins animés de senti-ments libéraux et même tolérants envers les païens. Ils étaient fiers des splendides cités élevées par Hérode, surtout de Seppo-ris et de Tibériade, et ils l’avaient loyalement aidé de leurs con-tributions.

Une histoire comme celle du roi dont Ben-Hur annonçait la prochaine venue, devait tout naturellement exercer un attrait sans pareil sur ce peuple brave, fier, doué d’une imagination puissante. Il leur eût suffi pour s’enrôler parmi ses partisans, de savoir qu’il briserait le joug de Rome, et lorsque Ben-Hur les as-sura qu’il dominerait sur toute la terre et qu’il serait plus grand que César et plus riche que Salomon, ils ne résistèrent plus à

– 370 – son appel et se vouèrent corps et âme à sa cause. Ils s’informèrent cependant de l’autorité sur laquelle il fondait sa croyance. Il leur répondit en citant les prophètes et en leur par-lant de Balthasar, qui attendait à Antioche l’avènement du roi. Ils se déclarèrent satisfaits, tout cela leur paraissant être la réa-lisation de cette légende d’un Messie à venir, qu’ils aimaient de-puis longtemps, et qui leur était presque aussi familière que le nom de l’Éternel lui-même.

Un soir que Ben-Hur était, avec quelques-uns de ses Gali-léens, devant la caserne où ils avaient établi leurs quartiers dans la Trachonite, un Arabe, à cheval, lui remit une lettre. Il l’ouvrit précipitamment et la lut d’un trait :

« Jérusalem, le 4 du mois de Nisan.

« Un prophète vient de paraître que les gens disent être Élie. Il a passé des années au désert, à nos yeux il est un vrai prophète. Le sujet de ses discours est la venue d’un plus grand que lui. Il l’attend dès maintenant sur la rive orientale du Jour-dain. J’ai été le voir et l’entendre : celui dont il parle est certai-nement le roi que tu attends. Viens et juges-en par toi-même. Non seulement tout Jérusalem va l’entendre, mais on vient de tant d’autres lieux que le désert où il habite est semblable au mont des Oliviers durant les derniers jours de la Pâque.

« MALLUCH. »

Le visage de Ben-Hur resplendissait de bonheur.

– Ces paroles, ô mes amis, s’écria-t-il, mettent un terme à notre attente. Le héraut du roi est apparu et proclame sa venue.

Quand ils eurent ouï le contenu de la lettre, eux aussi se ré-jouirent des nouvelles qu’elle renfermait.

– Préparez-vous maintenant à partir, continua Ben-Hur, et quand viendra le matin tournez vos visages vers vos demeures. Aussitôt que vous serez arrivés dans vos maisons, envoyez dire à

– 371 – tous ceux qui sont sous vos ordres de se tenir prêts à s’assembler, dès que je vous aurai fait parvenir l’ordre. Pour moi je vais m’assurer s’il est vrai que le roi paraîtra bientôt et je vous informerai de ce que j’aurai vu.

Il rentra dans la caverne et écrivit à Simonide et à Ilderim pour leur communiquer les nouvelles qu’il venait de recevoir et leur annoncer son départ pour Jérusalem, puis il chargea deux messagers de porter en toute hâte ces deux lettres à leur adresse. Quand les étoiles d’après lesquelles les voyageurs diri-gent leur marche au désert brillèrent au firmament, il monta sur son cheval et partit avec un guide arabe pour se rendre au Jour-dain, en suivant les traces des caravanes qui vont et viennent entre Rabbath-Ammon et Damas.

Le guide était sûr et Aldébaran léger à la course, aussi l’heure de minuit les trouva-t-elle hors des champs de lave et fi-lant à toute vitesse vers le sud.

 

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