Ben-Hur
Chapitre XIX
Cet incident fit grandir Ben-Hur dans l’estime de Malluch, qui ne pouvait s’empêcher d’admirer le courage et l’adresse dont il venait de faire preuve. S’il pouvait amener le jeune homme à parler de ses affaires personnelles, le résultat de sa journée se-rait de nature à satisfaire Simonide.
Pour le moment, tout ce qu’il avait appris de certain, c’est que l’homme qu’il avait reçu l’ordre de surveiller était un Juif, fils adoptif d’un Romain ; mais il commençait à soupçonner une chose qui pouvait avoir de l’importance, à savoir qu’il existait une relation entre Messala et le fils du duumvir. Mais de quelle nature était-elle ? C’est ce qu’il s’agissait de découvrir. Il se de-mandait comment il entamerait un sujet aussi délicat, quand Ben-Hur, lui-même, lui en fournit l’occasion. Prenant le bras de Malluch, il l’entraîna loin de la fontaine et de l’ermite.
– Bon Malluch, lui dit-il tout à coup, un homme pourrait-il jamais oublier sa mère ?
À cette question imprévue, Malluch, pris par surprise, leva sur Ben-Hur un regard étonné. Deux taches rouges s’étendaient sur ses joues ; quelque chose, ressemblant à des larmes retenues avec peine, brillait dans ses yeux, et l’Israélite répondit machi-nalement :
– Non, jamais ! surtout s’il appartient à notre peuple.
Un instant plus tard, il avait recouvré sa présence d’esprit et il ajouta :
– La première chose que j’ai apprise dans la synagogue c’est le Schéma, puis cette parole du fils de Sirach : « Honore
– 182 – ton père de toute ton âme, et n’oublie pas les souffrances de ta mère. »
– Ces paroles me rappellent mon enfance, Malluch, et me prouvent que tu es un vrai Juif.
Ben-Hur, tout en parlant, serrait les plis de ses vêtements sur son cœur comme pour en étouffer les battements.
– Mon père, lui dit-il, portait un nom honoré à Jérusalem, où il demeurait. Ma mère, à sa mort, était encore dans tout l’éclat de sa jeunesse et ce ne serait pas suffisant de dire que sa bonté égalait sa beauté ; la sagesse éclatait sur ses lèvres, on louait ses bonnes œuvres, elle se riait du jour à venir. Nous étions, ma sœur et moi, toute sa famille et, pour ma part, j’étais si heureux auprès d’elle, que je ne trouvais rien à reprendre à cette sentence d’un vieux rabbi : « Dieu ne pouvait être partout, c’est pourquoi il créa les mères. » Un jour il arriva qu’un Ro-main, haut placé, eut un accident comme il chevauchait le long de notre maison, à la tête d’une cohorte ; aussitôt les légion-naires enfoncèrent les portes du palais, l’envahirent et se saisi-rent de nous. Je n’ai revu, dès lors, ni ma mère, ni ma sœur, je ne sais si elles sont mortes ou vivantes, j’ignore ce qu’elles sont devenues. Malluch, l’homme qui, tout à l’heure, passait par ici sur son chariot, assistait à notre séparation ; c’est lui qui nous a livrés à nos ravisseurs ; il a entendu les cris de ma mère et il riait pendant qu’on l’emmenait ! Il serait difficile de dire ce qui plonge dans la mémoire les racines les plus profondes, de l’amour ou de la haine. Malluch, aujourd’hui je l’ai reconnu de loin et… – il saisit de nouveau le bras de l’Israélite, qui l’écoutait avec une attention profonde… – Malluch, je sens qu’il emporte maintenant avec lui le secret que je voudrais connaître, même au prix de ma vie. Il pourrait me dire si elles vivent, dans quel état elles se trouvent et, si elles sont mortes, en quel endroit leurs os attendent que je les retrouve.
– Ne consentirait-il pas à te le dire ?
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– Non.
– Pourquoi donc ?
– Parce que je suis Juif et qu’il est Romain.
– Mais les Romains ont des langues et les Juifs, si méprisés soient-ils, n’ignorent point les moyens par lesquels on les fait parler.
– Ils échoueraient dans le cas actuel. D’ailleurs il s’agit d’un secret d’État. Toutes les propriétés de mon père ont été confis-quées et partagées.
Malluch secoua la tête d’un air pensif.
– Ne t’a-t-il pas reconnu ? demanda-t-il.
– Comment l’aurait-il pu ? Il m’avait fait condamner à une vie qui n’était qu’une mort anticipée et depuis longtemps il me croit mort.
– Je m’étonne que tu ne l’aies pas frappé ! s’écria Malluch, d’un ton farouche.
– C’eût été le mettre, pour jamais, hors d’état de me servir, car je l’aurais tué et les morts gardent leur secret, mieux que le plus coupable des Romains.
L’homme capable de laisser passer avec tant de sang-froid la première occasion de se venger qui s’offrait à lui devait avoir une confiance illimitée en l’avenir, ou un plan bien arrêté qu’il ne perdait pas de vue un seul instant. Cela paraissait évident à l’honnête Malluch, et augmentait l’intérêt qu’il portait à Ben-Hur. Il se préparait à le servir désormais, non plus par devoir, mais de tout cœur et poussé par un sentiment de sincère admi-ration.
– Je ne désire pas lui enlever la vie. Malluch, reprit Ben-Hur, le secret en sa possession est, pour le moment, sa meil-
– 184 – leure sauvegarde, mais je puis essayer de le punir et je le ferai si tu me prêtes ton secours.
– Il est Romain, dit Malluch, sans hésiter, et je suis de la tribu de Juda. Je t’aiderai. Je t’en ferai, si tu le désires, le ser-ment le plus solennel.
– Donne-moi ta main, cela me suffit.
Quand leurs mains se séparèrent, Ben-Hur se sentit le cœur plus léger.
– La chose dont je voudrais te charger, mon ami, n’est point difficile, lui dit-il, elle ne sera pas davantage en opposition avec ta conscience. Continuons notre chemin, je te prie.
Ils prirent la route qui longeait la prairie, au fond de la-quelle se trouvait la fameuse fontaine. Ben-Hur fut le premier à rompre le silence.
– Connais-tu le cheik Ilderim le Généreux ?
– Certainement.
– Où est situé son Jardin des Palmes, ou plutôt, à quelle distance du village de Daphné se trouve-t-il ?
Un doute traversa l’esprit de Malluch. Il se rappela la fa-veur que l’étrangère avait témoignée au jeune homme, auprès de la fontaine, et il se demandait si Ben-Hur, le cœur encore plein du souvenir des chagrins de sa mère, allait se laisser pren-dre à un mirage d’amour ; cependant il répondit :
– Le Jardin des Palmes est à deux heures de distance de Daphné, si l’on s’y rend à cheval. Avec un chameau bon coureur, on l’atteindrait en une heure.
– Je te remercie, mais je voudrais faire encore une fois ap-pel à ton bon vouloir, afin d’apprendre si les jeux, en vue des-
– 185 – quels les concurrents d’aujourd’hui s’exerçaient sur le champ de course, ont été annoncés au loin, et quand ils auront lieu ?
Cette question, bien qu’elle ne réussît pas à rendre à Mal-luch toute sa confiance, stimula sa curiosité.
– Oui, ils ont été annoncés au loin et sois sûr qu’ils seront d’une grande splendeur. Le préfet est si riche qu’il pourrait cou-rir le risque de perdre sa place, mais ses désirs et son ambition ne connaissent pas de bornes, et pour se mettre bien en cour il veut recevoir avec un éclat tout particulier le consul Maxence, qui vient ici préparer son expédition contre les Parthes. Les ci-toyens d’Antioche, sachant tout l’argent que les préparatifs de cette expédition leur feront gagner, ont obtenu la permission de se joindre au préfet, pour fêter le grand homme. Il y a un mois, des hérauts ont parcouru les quatre quartiers de la ville pour annoncer la prochaine ouverture du cirque. Le nom du préfet serait plus que suffisant pour persuader tout l’Orient de la varié-té et de la magnificence des représentations qui se préparent, mais du moment où Antioche, elle-même, joint ses promesses aux siennes, il n’est pas d’île ou de ville où l’on ne s’attende à de l’extraordinaire et qui ne s’apprête à s’y faire représenter par ses jouteurs les plus fameux. Les prix offerts sont d’une munifi-cence royale.
– Et le cirque ? j’ai entendu dire qu’il ne le cède en gran-deur qu’au Maximus de Rome.
– Le nôtre peut contenir deux cent mille spectateurs, le vôtre soixante-quinze mille de plus. Le vôtre est en marbre, le nôtre également, et quant à leur aménagement, il est exacte-ment le même.
– Et les règlements ?
– Si Antioche osait être originale, dit Malluch en souriant, Rome ne serait plus la souveraine qu’elle est. Les règlements en usage au cirque Maximus régissent aussi le nôtre, à une seule
– 186 – exception près : là-bas, il ne peut partir que quatre chars à la fois, ici tous ceux qui se sont présentés partent en même temps, quel qu’en soit le nombre.
– C’est ainsi que cela se pratique en Grèce.
– Oui, Antioche est moins romaine que grecque.
– Je pourrais donc choisir mon propre chariot ?
– Ton chariot et tes chevaux, il n’existe là-dessus aucune restriction.
Une satisfaction évidente se peignit sur le visage de Ben-Hur.
– Un renseignement encore, Malluch, dit-il ; quand la course aura-t-elle lieu ?
– Laisse-moi calculer, répondit l’autre. Demain, non, après-demain, si les dieux de la mer lui sont favorables, pour parler selon le style de Rome, le consul arrivera. Alors, – il comptait sur ses doigts – oui, c’est cela, – les fêtes commence-ront dans six jours.
– Le temps est court, Malluch, mais il est néanmoins suffi-sant.
Il avait prononcé ces derniers mots d’un ton de parfaite as-surance.
– Par les prophètes de notre vieil Israël, je reprendrai les rênes, mais à une condition, c’est que tu sois certain que Messa-la se trouve au nombre des compétiteurs.
Malluch comprenait maintenant le plan de Ben-Hur et les chances qu’il avait d’aboutir à l’humiliation du Romain. Il de-manda avec inquiétude :
– Es-tu sûr de ton affaire ?
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– Ne crains rien, mon ami. Ceux qui ont conquis des cou-ronnes au cirque Maximus durant ces trois années, les ont dues à mon bon vouloir. Demande-leur s’il n’en est point ainsi, et les meilleurs d’entre eux te l’affirmeront. Lors des dernières grandes courses, l’empereur lui-même m’a offert son patronage, si je consentais à prendre ses chevaux en mains et à les faire courir contre les plus fameux attelages du monde entier.
– Mais tu ne l’as pas fait ? dit Malluch avec anxiété.
– Comment l’aurais-je pu ? Bien que je porte un nom ro-main je suis Juif, et je n’aurais pas voulu faire professionnelle-ment une chose qui aurait souillé le nom de mon père dans les parvis du temple. Si je participe ici à la course, je te jure que ce ne sera point en vue du prix ou des profits réalisés par le vain-queur.
– Arrête, ne jure point ! s’écria Malluch, le prix est de dix mille sesterces, toute une fortune !
– Je ne l’accepterais pas, quand bien même le préfet offri-rait cinquante fois sa valeur. Je veux que cette course me serve à quelque chose qui sera pour moi d’un prix infiniment supérieur à celui de tous les revenus de l’empereur. Je veux qu’elle me serve à humilier mon ennemi.
Le sourire de Malluch semblait dire : « Nous nous compre-nons en vrais Juifs que nous sommes ! »
– Messala conduira lui-même ses chevaux, s’écria-t-il ; il l’a fait publier partout, dans les rues, dans les bains, dans les théâtres et les casernes, et il ne saurait plus reculer, car son nom est inscrit sur les tablettes de tous les jeunes prodigues d’Antioche.
– Ils parient pour lui, Malluch ?
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– Oui, tous tiennent pour lui, et chaque jour il vient osten-siblement entraîner ses chevaux, ainsi que tu l’as vu tout à l’heure.
– Je te remercie, Malluch, car, en vérité, tu m’as utilement servi aujourd’hui et je sais tout ce qu’il m’importait d’apprendre. Maintenant, sois mon guide jusqu’au Jardin des Palmes et in-troduis-moi auprès du cheik Ilderim le Généreux.
– Quand désires-tu t’y rendre ?
– Aujourd’hui même. Demain il aurait peut-être confié ses chevaux à un autre.
– Ils te plaisent donc ?
– S’ils me plaisent ? s’écria Ben-Hur avec animation. Je ne les ai vus qu’un instant, car sitôt que Messala est apparu sur la piste je n’ai plus eu d’yeux que pour lui, mais cet instant m’a suffi, pour savoir qu’ils appartiennent à cette race qui est la merveille et la gloire du désert. Je n’en avais vu des spécimens que dans les écuries de César, mais en avoir vu une fois c’est les reconnaître partout. Si ce qu’on dit de ces chevaux n’est point exagéré, et si je parviens à m’en rendre maître, je…
– Je gagnerai les sesterces, interrompit Malluch en riant.
– Non, répondit Ben-Hur, sans hésiter, je ferai ce qui siéra bien mieux à un homme né dans l’héritage de Jacob – j’humilierai mon ennemi, en face de la foule. Mais nous perdons notre temps, ajouta-t-il avec impatience. Comment ferons-nous pour gagner les tentes du cheik le plus vite possible ?
Malluch réfléchit un moment.
– Le mieux est que nous nous rendions tout droit au vil-lage, qui est heureusement tout près d’ici ; si nous pouvons trouver à louer deux chameaux d’allure rapide, nous ne serons qu’une heure en route.
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– Mettons-nous donc à leur recherche.
Le village n’était qu’une succession de palais entourés de beaux jardins, parmi lesquels se trouvaient aussi quelques cara-vansérails princiers. Les deux amis se procurèrent facilement des chameaux et se mirent en route pour le fameux Jardin des Palmes.
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