Ben-Hur
Chapitre XXXI
Le lendemain, pour se rendre à son rendez-vous avec Iras, Ben-Hur gagna le cœur de la ville, enfila la colonnade d’Hérode et arriva bientôt aux portes du palais d’Idernee. Il entra d’abord dans un vestibule, aux deux extrémités duquel se trouvaient des rampes d’escalier, conduisant à un portique monumental en marbre blanc, du style grec le plus pur. Deux lions ailés sem-blaient monter la garde au pied des escaliers ; au milieu du ves-tibule se dressait un ibis gigantesque, qui formait un jet d’eau ; tout cela était en pierre grise et rappelait l’Égypte par la forme. Ben-Hur s’arrêta un moment sous le portique, pour en admirer l’élégante structure. De grandes portes ouvertes l’invitaient à pénétrer dans un passage quelque peu étroit, mais très élevé. Il s’y engagea et le suivit, heureux à la pensée qu’il trouverait au bout Iras prête à l’accueillir avec son radieux sourire.
Il arriva enfin devant une porte fermée qui s’ouvrit toute seule à son approche, sans un grincement, sans le moindre bruit qui pût faire penser qu’une main l’eût touchée. La singularité de ce fait ne frappa point Ben-Hur, trop absorbé par la magnifi-cence de la pièce, semblable à l’atrium d’une maison romaine, dans laquelle il venait de s’introduire.
C’était une salle immense, meublée avec une magnificence inouïe. Une rangée de colonnes dorées soutenaient la voûte ou-verte au milieu pour laisser pénétrer l’air et la lumière. Le coin du ciel bleu que l’on apercevait à travers cette ouverture, les co-lonnes, les meubles et jusqu’aux bas-reliefs et aux fresques dont les murailles étaient ornées, se réfléchissaient dans le pavé de mosaïque uni comme un miroir, qui représentait des scènes empruntées à la mythologie.
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Ben-Hur regardait, tout rêveur, les splendeurs étalées au-tour de lui. Que lui importait d’attendre un peu, Iras sans doute allait venir, peut-être s’attardait-elle à sa toilette. Elle n’en sera que plus belle, se disait-il, et quand il eut fait le tour de la salle, afin d’en admirer tous les détails, il s’assit sur un divan et se mit à prêter l’oreille, afin de ne pas perdre le moment où l’Égyptienne approcherait de la porte. Mais il écoutait en vain, rien ne venait rompre le silence dans lequel le palais tout entier semblait être plongé. Il s’était trompé peut-être. Mais non, le messager de la veille envoyé par Iras avait bien parlé du palais d’Idernee, d’ailleurs la manière mystérieuse dont la porte s’était ouverte devant lui prouvait bien qu’on l’attendait.
Il alla vers cette porte ; ses pas, si légèrement qu’il marchât, résonnaient d’une manière qui le fit tressaillir. Il essaya d’ouvrir la serrure, elle résista à son effort, il la secoua sans plus de suc-cès ; il s’énervait, un sentiment de crainte s’emparait de lui et il restait immobile, se demandant qui, donc à Antioche pouvait désirer lui nuire. Messala, évidemment !
Cette idée l’exaspéra, et il se précipita vers les portes des deux côtés de l’atrium pour les ouvrir ; elles étaient toutes her-métiquement fermées. Il ne pouvait plus se dissimuler qu’il était réellement prisonnier. Il s’assit pour réfléchir à sa situation, et regarda autour de lui avec un sourire de défi. Il lui serait aisé de se servir des meubles pour se défendre. Des oiseaux pouvaient mourir de faim dans des cages d’or, mais lui, il ne se laisserait pas réduire à cette extrémité ; il était fort et la colère décuplerait ses forces !
Messala lui-même ne viendrait pas l’assaillir, n’était-il pas pour la vie impotent comme Simonide ? Mais rien ne l’empêchait de faire marcher les autres pour lui. Ben-Hur se le-va et fit encore un effort pour ouvrir les portes ; puis il appela, l’écho seul lui répondit ; il résolut d’attendre encore un moment, avant d’essayer de se frayer un passage de vive force.
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Il se mit à réfléchir avec plus de calme à tout ce que sa si-tuation avait d’étrange, et peu à peu il en arriva à se persuader qu’il était simplement victime d’une erreur accidentelle. Le pa-lais ne pouvait être absolument inhabité, il devait s’y trouver un gardien qui certainement ferait sa ronde vers le soir. Jusque-là il ne lui restait qu’à prendre patience. Une demi-heure, que Ben-Hur avait trouvée longue comme une éternité, s’écoula ain-si, puis la porte par laquelle il était entré s’ouvrit et se referma si doucement qu’il ne s’en aperçut même pas, assis qu’il était à l’autre bout de la pièce. Bientôt cependant il sursauta en enten-dant le bruit d’un pas qui se rapprochait.
– Enfin, la voilà ! se dit-il joyeusement.
Mais, les pas étaient lourds et semblaient ceux d’une per-sonne chaussée de grossières sandales. Les colonnes dorées empêchaient Ben-Hur de rien voir ; il s’avança tranquillement et s’appuya contre l’une d’elles. Alors des voix s’élevèrent, des voix d’hommes rudes et gutturales. Il ne les comprenait pas, car ces hommes s’exprimaient en un langage inconnu en Orient et au midi de l’Europe. Ils s’avançaient lentement, examinant cu-rieusement tous les objets qui se trouvaient sur leur passage, enfin ils s’arrêtèrent devant une statue, sur laquelle la lumière du jour tombait en plein.
Les craintes de Ben-Hur, déjà éveillées par le mystère qui entourait sa présence dans ce palais, prirent une forme déter-minée quand il reconnut dans l’un de ces hommes le Saxon qui figurait la veille au nombre des vainqueurs du cirque.
Il jeta un coup d’œil sur l’individu qui accompagnait le gla-diateur ; il était jeune, ses yeux et ses cheveux noirs, aussi bien que toute sa physionomie, auraient pu le faire passer pour un Juif ; il portait, comme son camarade, le costume que les gens de sa profession mettaient pour combattre dans les arènes. Un sûr instinct avertissait Ben-Hur qu’un meurtre à commettre pouvait seul avoir amené les deux acolytes dans ce palais, et que lui-même avait été attiré dans un odieux guet-apens, afin de pé-
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Mais il n’allait pas se laisser égorger sans se défendre ! Il vendrait en tous cas chèrement sa vie. Jusqu’alors il avait souf-fert de la part des autres, depuis la veille il semblait qu’un chan-gement se fût produit dans sa vie et que ce fût à son tour de de-venir l’agresseur. Messala avait été sa première victime et il songeait à lui sans remords, certain d’avoir agi selon les instruc-tions de la loi. Il avait puni son ennemi, il en avait triomphé avec la permission de l’Éternel et il puisait du courage dans cette certitude. Il se disait que sa protection ne lui ferait pas dé-faut dans le danger de l’heure présente. D’ailleurs n’était-il pas appelé à se dévouer au service du roi qui allait paraître et pou-vait-il avoir peur, au moment d’entrer dans la voie que Dieu lui-même ouvrait devant lui !
Fort de cette pensée il détacha sa ceinture, jeta loin de lui sa longue robe de Juif, et vêtu seulement d’une tunique de des-sous, assez semblable à celles que portaient ses antagonistes présumés, il croisa les bras et attendit.
Les deux hommes venaient de terminer l’inspection de la statue. Le Saxon se retourna, dit quelques mots à son compa-gnon, dans son langage incompréhensible, puis tous deux s’avancèrent vers Ben-Hur.
– Qui êtes-vous ? leur demanda-t-il en latin.
Le Saxon ébaucha un sourire qui ne réussit pas à rendre l’aspect de son visage moins brutal et répondît :
– Des Barbares !
– C’est ici le palais d’Idernee. Qui cherchez-vous ? Répon-dez-moi !
Il parlait d’un ton d’autorité ; les deux étrangers s’arrêtèrent et à son tour le Saxon demanda :
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– Et toi, qui es-tu ?
– Un Romain.
Le géant rejeta sa tête en arrière et se mit à rire, en s’écriant :
– J’ai entendu raconter qu’une vache qui léchait du sel a été tout à coup changée en dieu, mais un dieu lui-même ne sau-rait faire d’un Juif un Romain.
Quand il eut assez ri, il dit encore quelques mots à son compagnon et se rapprocha de Ben-Hur.
– Arrête ! commanda celui-ci en quittant la colonne à la-quelle il s’appuyait.
Ils lui obéirent, et le Saxon, croisant ses énormes bras, lui dit d’un ton de menace :
– Que me veux-tu ?
– Tu es Thord, le Saxon.
Le géant ouvrit tout grands ses yeux bleus.
– Tu as été laniste à Rome ?
Thord fit un signe affirmatif.
– J’ai été ton élève.
– Non, dit Thord en secouant la tête. Par la barbe d’Irmin, je n’ai jamais connu de Juif dont j’aie dû faire un gladiateur.
– Je te le prouverai. Vous êtes venus ici pour me tuer ?
– Cela est vrai.
– Alors laisse cet homme se mesurer seul avec moi et tu verras sur mon corps la preuve de ce que j’avance.
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Cette perspective parut divertir le Saxon. Il échangea quelques paroles avec son compagnon, après quoi il s’écria :
– Attends que je donne le signal de commencer le combat.
Il poussa, du bout de son pied, un divan vers le milieu de la salle et s’y étendit confortablement, puis il leur dit :
– Commencez, maintenant.
Ben-Hur s’avança sans hésiter vers son antagoniste, en lui disant : « Défends-toi. »
Sans répondre, l’homme leva ses deux mains.
Il n’y avait pas, entre eux, à les voir, d’inégalité appréciable, au contraire, on aurait pu les prendre pour deux frères. Ben-Hur opposait au sourire effronté de l’étranger un sérieux qui au-rait donné à réfléchir à ce dernier, s’il avait pu se rendre compte de l’habileté de son adversaire. Tous deux sentaient qu’il s’agissait d’un combat à mort.
Ben-Hur feignit d’attaquer avec sa main droite. L’étranger para le coup en avançant son bras gauche, mais avant qu’il pût se remettre en garde, Ben-Hur lui saisissait le poignet et le ser-rait comme dans un étau avec la force terrible que lui avaient donnée les années passées à ramer. Se pencher en avant, passer son bras autour de l’épaule de l’inconnu, le retourner et lui ap-pliquer de sa main gauche un coup sur la nuque, ce fut l’affaire d’un instant. Point n’était besoin d’y revenir à deux fois. Le Bar-bare s’affaissa sans pousser un cri et demeura sans mouvement, étendu sur le pavé de mosaïque. Ben-Hur se tourna vers Thord.
– Ah ! ah ! ah ! exclamait celui-ci, par la barbe d’Irmin, je ne m’y serais pas mieux pris moi-même !
Il toisa Ben-Hur des pieds à la tête, se leva et ajouta avec un regard d’admiration non déguisée :
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– C’est mon coup. Je l’ai pratiqué pendant douze ans dans les écoles de Rome ; tu n’es pas un Juif, qui es-tu ?
– Tu as connu Arrius, le duumvir ?
– Quintus Arrius ! oui, il me protégeait.
– Il avait un fils.
– Je me souviens de lui, dit Thord ; il aurait fait un gladia-teur sans pareil et César lui avait offert son patronage. Je lui avais appris le coup que tu viens de pratiquer en cet instant.
– Je suis ce fils d’Arrius.
Thord approcha et le regarda attentivement, puis sa figure s’éclaira, il se mit à rire et lui tendit la main.
– Ah ! ah ! Il me disait que je trouverais ici un Juif, un chien de Juif, et qu’en le tuant, je rendrais service aux dieux.
– Qui te disait cela ? demanda Ben-Hur en lui prenant la main.
– Lui, Messala !
– Quand te l’a-t-il dit, Thord ?
– La nuit dernière.
– Je le croyais blessé.
– Il ne marchera plus. C’est de son lit qu’il m’a parlé, entre ses gémissements.
Ben-Hur comprenait maintenant que tant qu’il vivrait, le Romain ne cesserait d’être pour lui un danger perpétuel. Pour-quoi ne pas lui emprunter sa méthode ? Pourquoi n’achèterait-il pas, à son tour, les services de l’homme que son ennemi avait payé pour le tuer ? La tentation était forte et il allait peut-être y céder, quand ses yeux tombèrent sur le visage du mort si étran-
– 314 – gement semblable au sien. Une idée nouvelle s’empara de lui et il demanda à Thord combien Messala lui avait promis pour se débarrasser de lui ?
– Mille sesterces…
– Tu les auras, et je t’en donnerai mille autres, si tu veux faire ce que je te dirai.
Le géant réfléchit un moment.
– J’en ai gagné cinq mille, hier, au cirque ; le Romain m’en donnera mille, cela fait six… Donne-m’en quatre mille, bon Ar-rius, et je ferai tout ce que tu voudras, quand même le vieux Thord, dont je porte le nom, me frapperait de son marteau. Donne-m’en quatre, et je tuerai le patricien dans son lit, je n’aurais pour cela qu’à lui poser la main sur la bouche, ainsi…
Il illustrait son discours en appliquant sa large main sur son propre visage.
– Je te donnerai les quatre mille sesterces sans que tu sois obligé, pour ce prix, de tacher tes mains de sang, répondit Ben-Hur. Écoute-moi. Ton ami, que voilà, ne me ressemble-t-il pas ?
– On dirait deux pommes du même arbre.
– Si je mets sa tunique, que je l’habille avec mes vêtements et que nous sortions ensemble en le laissant ici, Messala ne te payerait-il pas ? Tu n’aurais qu’à lui faire croire que ce cadavre est le mien.
Thord se mit à rire de si grand cœur que les larmes cou-laient de ses joues.
– Ah ! ah ! ah ! mes dix mille sesterces auront été facile-ment gagnés. Je pourrai ouvrir une échoppe et vendre du vin près du grand cirque de Rome, tout cela pour un mensonge, sans avoir répandu une goutte de sang. Donne-moi ta main, fils d’Arrius, et si jamais tu viens à Rome, ne manque pas de
– 315 – t’informer de l’échoppe de Thord, le Saxon, et par la barbe d’Irmin, je te donnerai à boire de mon meilleur vin.
Ils se serrèrent la main, puis ils firent l’échange des vête-ments, après quoi ils se dirigèrent vers la grande porte, qui s’ouvrit, après que le géant y eût frappé quelques coups.
Dans la soirée de ce jour mémorable, Ben-Hur fit à Simo-nide le récit de ce qui s’était passé au palais d’Idernee et ils dé-cidèrent qu’au bout de quelques jours une enquête publique se-rait faite, au sujet de la disparition du fils d’Arrius. Éventuelle-ment, le cas serait porté à la connaissance de Maxence, après quoi, si rien ne venait éclaircir cette mystérieuse affaire, on pourrait être certain que Gratien et Messala se tiendraient en repos et que Ben-Hur serait libre d’aller à Jérusalem pour y chercher sa famille.
Au moment des adieux, Simonide se trouvait sur la terrasse qui dominait la rivière, il prit congé du jeune homme en lui donnant une bénédiction paternelle. Esther l’accompagna jusqu’à l’escalier.
– Si je retrouve ma mère, Esther, tu iras auprès d’elle à Jé-rusalem et tu seras une sœur pour Tirzah, dit-il en l’embrassant.
Était-ce seulement un baiser de paix qu’il déposait ainsi sur son front ?
Il traversa encore une fois la rivière pour regagner son hô-tellerie. Il y trouva l’Arabe qui devait lui servir de guide, et commanda les chevaux.
– Celui-ci est à toi, lui dit l’Arabe en lui en désignant un. Ben-Hur reconnut Aldébaran, le plus rapide, le meilleur des fils de Mira, le préféré du cheik après Sirius, et il comprit que le vieillard avait mis tout son cœur dans ce présent.
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Le cadavre trouvé dans l’atrium du palais d’Idernee fut en-seveli pendant la nuit et, sans attendre le jour, Messala dépêcha un courrier à Gratien, afin de lui annoncer que la mort de Ben-Hur était, cette fois, absolument certaine.
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