Ben-Hur

Lewis Wallace · Chapitre 34 sur 47

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Ben-Hur

Chapitre XXXIV

 

 

Au moment où Gésius faisait sa déposition devant le tri-bun, dans la tour Antonia, un voyageur gravissait le versant oriental du mont des Oliviers. La route était raboteuse et pous-siéreuse et la végétation brûlée tout à l’entour, car la sécheresse régnait en Judée en cette saison. Heureusement pour le voya-geur, il avait la force que donne la jeunesse et portait des vête-ments légers et flottants. Il avançait lentement, en regardant à droite et à gauche, non de l’air anxieux d’un homme qui n’est pas certain de la direction à suivre, mais comme quelqu’un qui aborde une vieille connaissance et lui dit : – Je suis heureux de me retrouver auprès de vous ; laissez-moi vous examiner afin que je voie si, oui ou non, vous êtes changé.

Plus il s’élevait sur le flanc de la montagne, plus la vue s’étendait ; il se retournait souvent pour considérer la vaste étendue de pays que bornaient à l’horizon les montagnes de Moab, mais bientôt il oublia sa fatigue et hâta le pas, pressé de jouir du spectacle qui se déroulerait devant lui lorsqu’il serait parvenu au sommet.

Ce voyageur était Ben-Hur et ce spectacle, la ville de Jéru-salem, la sainte cité, telle qu’elle était au temps d’Hérode, c’est-à-dire encore merveilleusement belle.

Il s’assit sur une pierre, enleva le mouchoir blanc qui re-couvrait sa tête et s’absorba dans la contemplation des lieux qui l’avaient vu naître. Il les revoyait avec une émotion poignante et avec des sentiments à la fois tristes et doux, mélangés de fierté et d’amertume. Il se rappelait les triomphes et les vicissitudes de son peuple, et toute son histoire, qui se confondait avec celle de Dieu. Cette ville, dont la magnificence le frappait, bien qu’il

– 338 – eût encore les yeux pleins des splendeurs de Rome, c’était ce peuple qui l’avait bâtie, mais hélas ! elle ne lui appartenait plus. Si l’on adorait encore dans ce temple, ce n’était qu’en vertu d’une autorisation donnée par des étrangers, et sur la colline où avait demeuré David s’élevait un vaste bureau de contributions en marbre, d’où les exacteurs ne cessaient de pressurer les élus du Seigneur, afin de leur faire payer tribut sur tribut. C’étaient là des choses qui auraient parlé également au cœur de tout Juif, tandis que Ben-Hur éprouvait encore à la vue de Jérusalem des sensations toutes personnelles, qui se rattachaient au souvenir de sa tragique histoire.

Le versant occidental du mont des Oliviers, moins brûlé que celui exposé au levant, étalait aux yeux du voyageur la ver-dure de ses vignes, de ses figuiers et de ses oliviers, qui descen-dait jusqu’au fond du lit desséché du Cédron, au-delà duquel s’élevait Morijah, entouré de la muraille blanche commencée par Salomon et achevée par Hérode. L’œil, après s’y être arrêté un moment, montait encore et passant par une succession de parvis en terrasses, soutenues par des colonnades en marbre blanc, arrivait à cette enceinte infiniment belle, majestueuse dans ses proportions et resplendissante d’or, le tabernacle, le lieu très saint. L’arche n’y était plus, mais Jéhovah s’y tenait toujours ; aucun Juif croyant ne doutait de sa présence person-nelle dans ce temple, le plus beau qui ait jamais été bâti par la main des hommes.

Et les regards de Ben-Hur s’élevant toujours, par-dessus la toiture du temple, se fixaient sur le mont de Sion, dont le sou-venir ne pouvait se séparer des rois, oints jadis par le Seigneur.

Il savait que là se trouvait la maison de Caïphe, la grande synagogue, le prétoire romain, et comment aurait-il pu, en re-connaissant la façade du palais d’Hérode, ne pas songer au Roi qui allait paraître, auquel il devait consacrer sa vie, dont il de-vait aplanir le sentier, duquel il rêvait de remplir les mains vides ? Son imagination, devançant les temps, l’emportait vers

– 339 – le jour où ce roi nouveau viendrait réclamer ce qui lui apparte-nait et prendrait possession de Moriah et de son temple, de Sion et de ses palais, de la tour Antonia, élevant sa masse sombre à la droite du temple et des millions d’Israélites qui s’assembleraient, des palmes à la main, pour chanter les louanges de Celui qui leur aurait conquis l’empire du monde.

Le soleil baissait. Son disque de flamme s’inclinait vers les montagnes qui bornait l’horizon, il embrasait le ciel au-dessus de la ville et dorait ses murailles et ses tours, puis tout à coup il disparut et des teintes plus douces qui succédaient à toute cette gloire ramenèrent Ben-Hur au souvenir de son foyer détruit.

Il oublia ses rêves ambitieux pour ne plus penser qu’au de-voir qui l’amenait à Jérusalem, et son regard alla chercher le point précis du ciel au-dessous duquel devait se trouver la mai-son de ses pères, à supposer qu’elle ne fût pas encore tombée en ruines.

Peu de temps auparavant, alors qu’il commençait à étudier le désert, un messager était arrivé un soir chez Ilderim, appor-tant la nouvelle que Gratien venait d’être rappelé et que Pilate avait pris sa place.

Puisque Messala le croyait mort et ne pouvait plus lui nuire, et que Gratien était destitué, pourquoi Ben-Hur aurait-il différé de se mettre à la recherche de sa mère et de sa sœur ? Il n’avait rien à craindre maintenant. Il ne pouvait songer à par-courir la Judée, mais il lui serait aisé de se faire aider par d’autres, et s’il parvenait à retrouver celles dont il avait perdu les traces depuis si longtemps, Pilate n’aurait aucun motif de re-fuser leur libération ; elle serait, dans tous les cas, facile à obte-nir à prix d’argent. Il les conduirait ensuite en lieu sûr et ayant alors l’esprit et la conscience en repos, il pourrait ensuite se consacrer entièrement au service du Roi.

Le cheik, lorsqu’il lui parla de son projet, l’assura de sa pleine approbation, et ils décidèrent que son départ aurait lieu

– 340 – immédiatement. Trois Arabes l’avaient accompagné jusqu’à Jé-richo ; il les y avait laissé avec les chevaux pour continuer son chemin tout seul jusqu’à Jérusalem, où il devait retrouver Mal-luch. Il lui semblait prudent, en vue de l’avenir, de se cacher et de laisser ce dernier, en qui il avait toute confiance, se mettre en rapport, à sa place, avec les autorités romaines.

Son désir était de commencer par la tour Antonia. La tradi-tion représentait la sombre citadelle comme bâtie au-dessus d’un labyrinthe de cachots et de cellules dont la pensée hantait les imaginations juives et dans lesquels, sans doute, on aurait pu faire disparaître des prisonniers, sans que personne sût ce qu’ils étaient devenus. D’ailleurs il lui semblait tout naturel de prendre comme point de départ de ses investigations l’endroit même où il avait perdu de vue celles dont il pleurait la perte, et il se rappelait que les gardes les avaient emmenées dans la di-rection de la tour. Si elles ne s’y trouvaient plus en ce moment, il n’en comptait pas moins recueillir là quelques renseignements, qui lui permettraient de suivre leurs traces et de découvrir leur retraite.

Il savait par Simonide qu’Amrah, sa nourrice égyptienne, vivait encore. Il se souvenait que la fidèle créature, au moment où les soldats voulaient s’emparer d’elle, était entrée en courant dans le palais où on l’avait murée, comme si elle faisait simple-ment partie du mobilier, Simonide avait toujours pris soin de l’approvisionner, et dès lors elle occupait l’immense maison que Gratien n’avait pu vendre à personne, bien qu’il l’eût offerte à tout venant. L’histoire de ses véritables propriétaires suffisait pour éloigner les acheteurs, et les gens du peuple ne passaient le long de ses murailles qu’en baissant la voix. On la disait hantée ; probablement on avait aperçu la silhouette d’Amrah sur le toit en terrasse, ou derrière une des fenêtres grillées. Certes aucun esprit n’aurait pu tenir plus fidèlement à la vieille demeure, et Ben-Hur pensait que s’il pouvait arriver à elle, elle pourrait lui fournir des informations qui lui seraient très utiles. D’ailleurs, le seul fait de la revoir dans le palais que ses souvenirs lui ren-

– 341 – daient si cher, lui causerait un plaisir inférieur seulement à celui qu’il éprouverait le jour où il reverrait sa mère.

Avant toute autre chose, il voulait donc tenter de voir Amrah, aussi il se leva peu après le coucher du soleil et prit la route qui du sommet du mont des Oliviers descend vers le Cé-dron et pénétra dans la ville, après avoir longé le jardin de Geth-sémané.

Il se faisait déjà tard lorsque Ben-Hur enfila une rue étroite et mal pavée, qui s’étendait dans la direction du sud. Des mai-sons basses, sombres, aux portes fermées, à l’aspect sépulcral s’élevaient des deux côtés. Le sentiment de son isolement, le peu de certitude qu’il avait de réussir dans ses projets, lui inspi-raient une vague tristesse.

Ce fut le cœur très lourd qu’il arriva au bord de l’étang de Béthesda, dont l’eau réfléchissait le ciel d’un bleu d’acier et contre lequel il voyait se dessiner le sombre profil de la tour An-tonia. Elle était si haute et paraissait si vaste, ses fondations semblaient si solides, qu’il se demandait par quel moyen il arri-verait à délivrer sa mère, si c’était bien là qu’on l’avait ensevelie vivante. Il ne pouvait être question d’employer la force, l’énorme forteresse aurait pu se rire des attaques d’une armée entière. L’habileté le servirait mieux peut-être, mais les plus ha-biles échouent souvent dans leurs desseins, et Dieu, – le dernier recours des désespérés, – Dieu est parfois bien lent à agir.

Tourmenté par le doute et la crainte, il s’engagea dans la rue qui passait devant la façade de la citadelle. Son cœur le poussait irrésistiblement vers son ancienne demeure ; il voulait la revoir avant de se rendre à l’hôtellerie, où il comptait habiter pendant son séjour à Jérusalem.

L’antique et solennel salut que les rares passants lui adres-saient n’avait jamais résonné avec plus de charme à ses oreilles. Il cheminait à la lumière argentée de la lune qui venait de se le-

– 342 – ver ; les tours du mont de Sion, éclairées par sa pâle clarté, atti-raient ses regards.

Enfin il arriva devant la maison de son père et s’arrêta près de la porte du nord. On voyait encore les traces de la cire avec laquelle elle avait été scellée huit ans auparavant, et sur les lourds battants de chêne, on lisait toujours ces mots : Ceci est la propriété de l’Empereur.

Personne n’avait plus franchi cette porte depuis le jour af-freux de sa séparation d’avec les siens. Allait-il essayer d’y frap-per comme autrefois ? Il savait que ce serait inutile, mais la ten-tation était trop forte pour qu’il pût y résister. Amrah l’entendrait peut-être et viendrait regarder par une des fenêtres qui donnaient de ce côté. Il prit une pierre, monta sur la large marche qui conduisait à la porte et frappa trois coups. L’écho seul lui répondit. Il essaya de frapper plus fort, en s’arrêtant entre chaque coup pour écouter ; rien ne venait interrompre le silence profond dans lequel toute la maison restait plongée. Il redescendit dans la rue et inspecta toutes les fenêtres ; rien de vivant ne s’y montrait, le parapet du toit se dessinait clairement sur le ciel ; personne n’aurait pu se pencher par-dessus sans qu’il le vît et il ne voyait absolument rien.

Il fit le tour de la maison pour atteindre la porte du sud. Elle était aussi scellée et portait la fatale inscription, dont la douce splendeur de la lune d’août faisait clairement ressortir chaque lettre. À sa vue, il fut pris d’un accès de rage, mais tout ce qu’il put faire pour lui donner essor, ce fut d’arracher les clous qui maintenait le placard en place et de le lancer dans le fossé, après quoi il s’assit sur le perron de pierre, et pria que le nouveau Roi ne tardât pas à paraître. Peu à peu il se calma ; in-sensiblement il cédait à la fatigue causée par son long voyage et par la chaleur : sa tête se pencha jusque sur la pierre et il s’endormit.

En ce moment même, deux femmes descendaient la rue, venant de la tour Antonia ; elles approchaient du palais des

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Hur. Elles marchaient à pas furtifs et s’arrêtaient souvent pour écouter. À l’angle de cette massive construction, l’une d’elles dit à l’autre à demi-voix :

– C’est ici, Tirzah !

Tirzah, après avoir jeté un regard autour d’elle, prit la main de sa mère et s’appuya sur elle en pleurant.

– Continuons notre chemin, mon enfant, dit la mère en tremblant ; quand viendra le matin, on nous chassera de la ville et nous n’y reviendrons jamais.

Tirzah se laissa tomber sur les pierres de la rue.

– Ah ! murmurait-elle d’une voix entrecoupée par les san-glots, il me semblait que nous rentrions à la maison, j’oubliais que nous sommes des lépreux ! nous n’avons plus de maison, notre place est avec les morts !

Sa mère la releva avec tendresse en lui disant :

– Nous n’avons rien à craindre, viens, ma fille.

Qu’eussent-elles craint, en effet ? Rien qu’en étendant leurs mains vides devant elles, elles auraient fait reculer une légion.

Pareilles à deux fantômes, elles glissaient le long de la mu-raille, et quand elles arrivèrent devant la porte elles montèrent sur la pierre, sans se douter qu’elles auraient pu y trouver en-core l’empreinte des pas de Ben-Hur et lurent l’inscription : Ceci est la propriété de l’Empereur.

– Tirzah, s’écria la mère avec un gémissement déchirant, le pauvre est mort. Il est mort.

– De qui parles-tu, mère ?

– De ton frère ! Ils lui ont tout pris, tout, même cette mai-son.

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– Il est pauvre ! répéta Tirzah d’un air égaré. Il ne pourra jamais venir à notre secours. Que deviendrons-nous, mère ?

– Demain, demain, mon enfant, nous irons chercher une place au bord du chemin et nous demanderons l’aumône, comme le font les lépreux. Nous mendierons ou…

Tirzah se serra contre elle et murmura tout bas :

– Mieux vaut mourir, mère, mieux vaut mourir.

– Non, répondit la mère d’un ton ferme. L’Éternel a fixé notre heure, et nous croyons en lui. Attendons-nous à lui pour cela, comme pour le reste.

Elle prit la main de Tirzah et l’entraîna droit devant elle. Quand elles tournèrent l’angle méridional de la maison, elles s’arrêtèrent un instant, hésitant à s’exposer à la lumière de la lune qui éclairait toute la façade du palais et une partie de la rue ; puis la veuve, toujours courageuse, reprit son chemin, après avoir jeté un long regard sur les fenêtres de son ancienne demeure. Ceux qui les auraient rencontrées à cette heure tar-dive, où la ville était presque déserte, auraient pu lire sur leurs visages dévastés toute l’étendue de leur affliction, mais il eût été impossible de dire laquelle des deux était la mère ou la fille, elles semblaient être également vieilles, également décrépites.

– Quelqu’un est couché sur le perron, dit tout à coup la mère, c’est un homme, faisons un détour afin d’éviter de passer trop près de lui.

Elles prirent l’autre côté de la rue et avancèrent dans l’ombre, puis elles s’écartèrent en face de la porte.

– Il dort, Tirzah !

Cet homme, en effet, était parfaitement immobile.

– Reste ici, je veux essayer d’ouvrir la porte.

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La veuve traversa de nouveau la rue et s’aventura jusqu’à toucher le guichet. Elle ne sut jamais s’il céda sous sa main, car au même moment l’homme couché à quelques pas d’elle soupira et se retourna, en rejetant en arrière le mouchoir qui recouvrait sa tête, de manière à permettre à la lune d’éclairer en plein son visage. Elle se pencha pour le regarder et tressaillit, elle se pen-cha encore plus bas et le contempla longuement, puis elle se le-va, joignit les mains et tourna ses yeux vers le ciel, comme pour lui adresser un muet appel. L’instant d’après elle se précipitait vers Tirzah.

– Aussi vrai que l’Éternel est vivant, cet homme est mon fils et ton frère, dit-elle d’une voix étouffée.

– Mon frère ? Juda ?

– Viens, reprit sa mère toujours du même ton, en saisissant sa main, viens, nous le regarderons ensemble encore une fois, – rien qu’une fois – et puis, Seigneur, tu auras pitié de tes ser-vantes !

Elles s’avancèrent vers le dormeur, aussi rapidement, si-lencieusement que deux fantômes et ne s’arrêtèrent que lorsque leur ombre tomba sur lui. Une de ses mains était étendue, la paume en dehors, sur la pierre. Tirzah tomba sur ses genoux tout à côté, elle l’aurait embrassé, si sa mère ne l’avait tirée en arrière.

– Non, non, quand il irait de ta vie ! Souillées, souillées ! murmurait-elle.

Tirzah se détourna avec autant d’horreur que si la lèpre avait posé son empreinte sur Ben-Hur lui-même. Il avait un vi-sage d’une mâle beauté. Ses joues et son front étaient hâlés par le vent du désert, ses moustaches légères recouvraient des lèvres rouges entre lesquelles brillaient des dents blanches, et sa barbe soyeuse ne voilait pas entièrement les contours arrondis de son menton et de son cou. Comme sa mère le trouvait beau, comme

– 346 – elle aurait voulu le prendre dans ses bras, appuyer sa tête contre son sein et l’embrasser, comme aux jours de son heureuse en-fance ! Mais elle puisait dans la profondeur même de son amour pour lui, la force de résister à ce désir. Quand il se serait agi pour elle de retrouver à ce prix sa santé, sa fortune, ou de sauver sa vie, elle n’aurait pas consenti à poser sur sa joue ses lèvres rongées par la lèpre ! Mais il fallait pourtant qu’elle le touchât, en cet instant où elle le retrouvait pour renoncer à lui à jamais. Elle s’agenouilla et rampant jusqu’à lui elle embrassa la semelle couverte de poussière de l’une de ses sandales ; elle l’embrassa à plusieurs reprises, en mettant toute son âme dans ses baisers.

Il fit un mouvement et ferma sa main. Elles se retirèrent en arrière et l’entendirent murmurer en rêve : – Mère ! Amrah ! Où est… – Un frisson de tendresse secouait Tirzah, et sa mère incli-na son front dans la poussière de la rue, pour étouffer le bruit de ses sanglots. Elle se prenait à souhaiter qu’il s’éveillât et pour-tant n’était-ce point assez que de savoir qu’il l’appelait, qu’il ne l’avait point oubliée, que dans son sommeil il pensait à elle !

Enfin elle se leva en faisant signe à Tirzah de la suivre. Après avoir jeté un dernier regard sur ce visage bien-aimé, comme pour le graver dans sa mémoire, elle se retira de l’autre côté de la rue, et à l’ombre d’une muraille, elles s’agenouillèrent de nouveau, le regardant de loin, attendant son réveil, afin de savoir au moins de quel côté il se rendait.

Tout à coup elles virent une autre femme paraître au coin du palais. De leur coin obscur elles distinguaient clairement ses contours. C’était une petite vieille courbée par l’âge, au teint ba-sané, aux cheveux blancs, vêtue comme une servante et portant une corbeille de légumes. Elle s’arrêta à la vue de l’homme en-dormi sur les dalles tout près de la porte, puis elle reprit sa course, en prenant soin de ne pas l’éveiller. Quand elle l’eut con-tourné, elle vint à la porte, poussa, sans aucune peine appa-rente, le guichet de son côté et passa son bras à l’intérieur. Aus-sitôt une des planches du battant gauche s’ouvrit sans bruit. Elle

– 347 – fit passer son panier par cette ouverture et s’apprêtait à le suivre, quand la curiosité la poussa à revenir en arrière pour re-garder l’étranger dont le visage était tourné de son côté.

De leur poste d’observation, les deux femmes entendirent la vieille servante pousser une exclamation. Elle frottait ses yeux comme si elle ne se fiait pas à leur témoignage, puis elle se pen-cha et enfin elle prit la main du dormeur dans les siennes et l’embrassa avec passion, comme les pauvres lépreuses auraient tant aimé le faire elles-mêmes. Éveillé par ce baiser, Ben-Hur retira instinctivement sa main et ses yeux rencontrèrent ceux de la vieille femme.

– Amrah ! Ô Amrah ! est-ce toi ? s’écria-t-il.

Incapable de répondre, elle jeta ses bras autour de son cou et se mit à pleurer de joie. Doucement il se dégagea et la força à relever la tête, puis il embrassa son pauvre visage noir et ridé, avec une joie à peine moins vive que celle dont elle faisait preuve.

– Dis-moi quelque chose de ma mère et de Tirzah, Amrah ! Parle, parle, je t’en supplie.

Pour toute réponse, Amrah se remit à pleurer.

– Tu les a vues, Amrah. Tu sais où elles sont. Dis-moi qu’elles sont là, à la maison.

Tirzah fit un mouvement, mais sa mère devinant son inten-tion la retint par le bras en murmurant :

– N’y va pas ! Ne sommes-nous pas souillées, souillées !

Son amour était tyrannique. Quand bien même leurs deux cœurs se seraient brisés, elles n’auraient pas voulu qu’il devînt ce qu’elles étaient. Amrah pleurait toujours et Ben-Hur reprit en voyant qu’il y avait une ouverture dans la porte :

 

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– Allais-tu rentrer ? Viens donc, j’irai avec toi, car ces Ro-mains maudits ont menti, cette maison m’appartient toujours.

L’instant d’après ils avaient disparu, laissant les deux femmes que l’ombre avait dérobées à leur vue, seules en face de cette porte fermée, qui ne se rouvrirait jamais pour elles. Elles avaient fait leur devoir et donné à Ben-Hur, sans qu’il s’en dou-tât, une preuve suprême de leur amour. Au matin on les décou-vrit et on les chassa de la ville, en leur jetant des pierres : « Al-lez-vous-en ! Vous appartenez aux morts, allez vers les morts. » Et les deux malheureuses s’enfuirent, poursuivies par ces inexo-rables paroles.

 

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