Ben-Hur
Chapitre XLIII
Ben-Hur mit pied à terre devant l’hôtellerie d’où les trois mages étaient partis, plus de trente ans auparavant, pour se rendre à Bethléem. Il laissa son cheval au soin de son domes-tique arabe et, peu d’instants plus tard, il entrait dans la grande salle du palais de son père. Il s’informa d’abord de Malluch ; on lui répondit qu’il était sorti ; il manifesta alors l’intention de se rendre auprès du marchand et de Balthasar, afin de les saluer ; eux aussi s’étaient fait porter au Temple pour assister à la célé-bration de la Pâque.
Pendant qu’un serviteur répondait à ses questions, le ri-deau qui fermait la porte de la salle se souleva et l’Égyptienne parut. Elle s’avança, enveloppée comme d’un nuage dans les draperies de gaze qu’elle aimait à porter, jusqu’à l’endroit de la vaste salle où la clarté, projetée par le grand chandelier à sept lampes, était la plus brillante ; – sa beauté n’était pas de celles qui craignent de se montrer à une lumière trop éclatante.
Ben-Hur, dans l’excitation causée par les événements des jours précédents, lui avait à peine accordé une pensée, mais elle n’avait eu qu’à paraître pour regagner son influence sur lui. Il fit vivement quelques pas à sa rencontre, puis il s’arrêta, frappé de stupeur à la vue du changement qui s’était opéré en elle.
Elle n’aurait pas pu recevoir un étranger avec une froideur plus marquée ; elle restait immobile, aussi indifférente en appa-rence qu’une statue, mais le port de sa tête, ses narines contrac-tées, la manière dont elle serrait ses lèvres, exprimaient quelque chose ressemblant à de la répulsion. Elle parla la première.
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– Tu arrives au bon moment, fils de Hur, lui dit-elle d’une voix singulièrement claire et distincte, je désirais te remercier de ton hospitalité, demain je n’en aurais peut-être pas eu l’occasion.
Ben-Hur s’inclina légèrement, sans la perdre des yeux un instant.
– On m’a raconté, reprit-elle, que les joueurs de dés ont coutume, quand la partie est finie, de prendre leurs tablettes et de faire leurs comptes, après quoi ils offrent une libation aux dieux et couronnent le vainqueur. Nous avons joué une partie, – elle a duré longtemps. Maintenant qu’elle est terminée, ne déci-derons-nous pas à qui la couronne appartient ?
Bien qu’il fût sur ses gardes, Ben-Hur répondit en affectant un ton de plaisanterie :
– Il ne servirait de rien à un homme de s’opposer aux vo-lontés d’une femme.
– Dis-moi, poursuivit-elle en penchant sa tête de côté avec un sourire ironique, dis-moi, prince de Jérusalem, où est main-tenant ce fils du charpentier de Nazareth, qui doit être en même temps fils de Dieu et dont tu attendais de si grandes choses ?
Il fit un geste d’impatience, et répliqua :
– Je ne suis pas son gardien.
La belle tête s’inclina encore davantage.
– A-t-il réduit Rome en pièces ?
Ben-Hur étendit la main comme pour l’arrêter, mais elle continua, sans se laisser émouvoir :
– Où donc a-t-il établi sa capitale ? Ne pourrais-je voir son trône posé sur des lions de bronze ? Et son palais – il a fait sor-tir des morts du tombeau – que serait-ce donc pour lui de faire
– 432 – surgir de terre un palais d’or ? Il n’aurait qu’à frapper le sol du pied et à dire un mot et sa maison serait prête devant lui, ornée de colonnes pareilles à celles de Karnak.
Il n’y avait guère moyen de croire à une plaisanterie de sa part, cependant Ben-Hur essaya encore de lui répondre d’un ton de bonne humeur :
– Attendons encore un jour, encore une semaine, et peut-être verrons-nous les lions et le palais.
Elle reprit sans relever son interruption :
– Comment se fait-il que je te revoie dans cette robe ? Ce n’est pas là le costume des gouverneurs de l’Inde ou des sa-trapes de la Perse. J’ai vu celui de Téhéran, il portait un turban de soie et un vêtement tissé d’or ; la garde de son épée resplen-dissait d’un éclat de pierreries qui m’éblouit tellement, que je pensai qu’Osiris avait emprunté la gloire du soleil pour la lui donner. Je crains que tu ne sois pas encore entré en possession de ton royaume, de ce royaume sur lequel je devais régner avec toi !
– La fille de mon sage ami m’apprend qu’Isis peut déposer un baiser sur un cœur, sans qu’il en devienne meilleur pour ce-la ! dit froidement Ben-Hur.
Elle jouait avec son collier de pièces d’or et s’écria :
– Je l’ai vu entrer à Jérusalem, ton César. Tu nous avais dit qu’il se proclamerait roi des Juifs sur les marches du Temple. J’ai vu la procession qui descendait la montagne en agitant des palmes. C’était un beau spectacle, mais je cherchais en vain, au milieu de cette foule une figure qui eût un aspect royal, un cava-lier vêtu de pourpre, un conducteur de chariot portant une cui-rasse d’airain, un guerrier altier, tenant à la main un bouclier ri-valisant de grandeur avec sa lance. Je cherchais son escorte. J’aurais aimé à le voir suivi par un prince de Jérusalem et une cohorte de ses légions de Galiléens.
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Elle lui jeta un regard de dédain, puis elle éclata de rire, comme si le souvenir qui se présentait à elle était trop ridicule pour provoquer son mépris.
– Au lieu d’un Sésostris triomphant, ou d’un César ceint du casque et de l’épée, qu’ai-je vu ? Un homme ayant un visage et des cheveux de femme, assis sur le poulain d’une ânesse et pleu-rant ! Ah ! c’était là le roi ! le fils de Dieu ! le rédempteur du monde !
Ben-Hur, malgré lui, tressaillit sous le coup de ce sarcasme, mais elle ne lui laissa pas le temps de se reprendre.
– Je n’ai pas quitté ma place, prince de Jérusalem. Je ne riais pas, alors, je me disais : « Attends encore, c’est dans le temple qu’il se glorifiera lui-même, ainsi qu’il convient à un hé-ros qui s’apprête à prendre possession du monde. » Je le vis s’arrêter devant la porte appelée la Belle. Il y avait une foule de personnes à côté de moi, sur le portique, il y en avait dans les parvis et sur les marches du temple, – il y avait peut-être là un million d’hommes et de femmes, retenant leur respiration afin de mieux entendre sa proclamation ; les colonnes du temple n’étaient pas plus immobiles que nous. Je m’imaginais que j’entendais craquer les essieux de l’énorme char de Rome. Ô prince, par l’âme de Salomon, ton roi de l’univers serra sa robe autour de lui et s’en alla : il disparut sous une porte sans avoir ouvert la bouche pour prononcer une parole, et le char de Rome roule toujours !
Jamais Ben-Hur n’avait mieux compris la vraie nature du Nazaréen qu’en ce moment, où il lui semblait assister à la scène évoquée par l’Égyptienne. Il se disait que jamais homme, guidé par des motifs purement humains, n’aurait agi de cette façon et qu’en s’éloignant ainsi de la Belle porte le Christ avait affirmé une fois de plus devant ce peuple accoutumé aux paraboles, ce qu’il lui avait déjà donné à entendre si souvent, que sa mission n’était pas une mission politique. Sa pensée, plus prompte que l’éclair, lui fit voir l’espoir de la vengeance, si longtemps caressé,
– 434 – disparaissant pour ne plus revenir ; en même temps, il lui sem-blait que l’homme au doux visage se rapprochait de lui, telle-ment qu’il lui communiquait un peu de son esprit.
– Fille de Balthasar, dit-il avec dignité, si c’est là le jeu dont tu parlais, garde la couronne, je te la cède. Seulement faisons trêve de paroles inutiles. Si tu as encore quelque chose à me dire, explique-toi. Je te répondrai, et puis nous nous séparerons pour suivre chacun notre chemin et nous oublierons que ces chemins s’étaient rencontrés un jour. Parle, je l’écoute.
Elle le regarda un moment, comme si elle hésitait à pour-suivre, puis elle dit froidement :
– Je ne te retiens pas, laisse-moi.
– Que la paix soit avec toi ! répondit-il en se dirigeant vers la porte.
Mais au moment où il soulevait le rideau, elle le rappela. Il se retourna sans quitter sa place.
– Songe à tout ce que je sais sur toi !
– Ô belle Égyptienne, s’écria-t-il, en revenant sur ses pas, quelles sont toutes ces choses que tu sais sur mon compte ?
Elle lui jeta un coup d’œil distrait.
– Tu es plus Romain, fils de Hur, qu’aucun de tes frères Hébreux.
– Suis-je donc si différent de mes compatriotes ?
– Les demi-dieux sont tous romains, à présent. Peut-être cela pourrait-il m’aider à te sauver.
– À me sauver ?
Ses doigts teints de rouge jouaient toujours avec son col-lier, et sa voix avait des accents singulièrement doux, mais elle
– 435 – frappait le sol du bout de sa sandale de soie d’une manière qui avertissait Ben-Hur de ne pas se fier à elle.
– Il y eut une fois un Juif, un esclave échappé aux galères, qui tua un homme dans le palais d’Idernee, commença-t-elle lentement.
Ben-Hur tressaillit.
– Ce même Juif tua un soldat romain sur la place du mar-ché, ici même, à Jérusalem ; ce même Juif a trois légions de Ga-liléens prêtes à s’emparer cette nuit du gouverneur romain ; ce même Juif a formé des alliances, en vue d’une guerre contre Rome, et le cheik Ilderim est un de ses alliés.
Elle vint tout près de lui, et murmura si bas, qu’il l’entendait à peine :
– Tu as vécu à Rome, – suppose un instant que toutes ces choses reviennent à des oreilles que nous connaissons. – Ah ! tu changes de couleur.
Il recula, de l’air d’un homme qui croyait jouer avec un chat et qui se trouve tout à coup en face d’un tigre.
– Tu as fréquenté les antichambres de l’empereur et tu connais Séjan. Suppose qu’on vienne lui dire, les preuves en mains, – ou sans preuves, – que ce même Juif est l’homme le plus riche, non seulement de l’Orient, mais de tout l’empire. C’est un art de savoir amuser le peuple romain et Séjan le pos-sède, mais il excelle plus encore à se procurer l’argent pour payer tous ces amusements !
– Si cela peut t’être agréable, fille de l’Égypte, je te dirai que je m’incline devant ta fourberie, et je reconnaîtrai que je suis à ta merci ; tu seras peut-être flattée d’apprendre également que je n’espère rien de ta faveur. Je pourrais te tuer si tu n’étais une femme, sache cependant que le désert est prêt à m’offrir un asile et que, si bons chasseurs d’hommes que soient les Ro-
– 436 – mains, ils pourraient m’y chercher longtemps sans découvrir ma retraite. Mais quoique je sois tombé dans le piège et que tu aies réussi à faire de moi ta dupe, j’ai le droit d’exiger que tu me dises qui t’a appris ce que tu sais. Que je sois fugitif, captif ou même mourant, il y aura pour moi une consolation à pouvoir laisser à ce traître la malédiction d’un homme qui n’a connu en ce monde que l’infortune. Parle, qui donc t’a renseignée ?
Quelque chose qui ressemblait à de la sympathie, sincère ou simulée, passa sur le visage de l’Égyptienne.
– Il y a dans mon pays, dit-elle, des hommes qui recueillent des coquillages aux couleurs variées, ici et là, sur les plages de la mer, puis ils les taillent et forment des tableaux en incrustant dans du marbre ces différents morceaux. Ceux qui sont à l’affût des secrets des autres procèdent de la même manière. J’ai re-cueilli, de la bouche de celui-ci ou de celui-là, les matériaux avec lesquels j’ai reconstruit ton histoire. Ilderim m’en a fourni une partie. C’était un soir, au désert, il parlait à mon père ; le silence de la nuit était profond et les parois de la tente n’empêchaient pas ses paroles de pénétrer jusqu’à une personne qui tendait l’oreille afin d’entendre voler les mouches. Je tiens d’autres dé-tails de… Elle s’arrêta en souriant.
– De qui ?
– Du fils de Hur, lui-même !
– Personne d’autre ne t’a parlé de moi ?
– Non, personne.
Il poussa un soupir de soulagement et lui dit d’un ton lé-ger :
– Je te remercie. Tu aurais tort de laisser Séjan t’attendre plus longtemps !
– Reste encore ! s’écria-t-elle, en tendant une de ses mains vers lui.
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Il ne prit pas cette main couverte de bijoux, mais il la re-garda d’un air interrogateur.
– Ne te méfie pas de moi, fils d’Arrius ! Je sais pourquoi le noble Romain a fait de toi son héritier, et par tous les dieux de l’Égypte, je te jure que je tremble en songeant que toi, si brave, si généreux, tu pourrais tomber entre les mains de ce ministre impitoyable. Tu as passé une partie de ta vie dans la grande ca-pitale ; considère ce que ce serait pour toi, que de passer au dé-sert le reste de ton existence. Oh ! j’ai pitié de toi, et si tu veux faire ce que je te dirai, je te sauverai.
Elle avait prononcé ces paroles avec l’accent de la supplica-tion et de la prière, et sa beauté leur donnait une puissante sanction.
– Je suis presque tenté de te croire, murmura Ben-Hur.
– Une femme n’est heureuse que tant qu’elle aime ; pour un homme, le bonheur parfait consiste à se vaincre lui-même. C’est là ce que je voudrais te prier de faire.
Elle parlait avec animation, et jamais elle n’avait exercé sur lui une plus grande fascination.
– Tu avais un ami, aux jours de ton enfance, poursuivit-elle. Vous vous querellâtes et vous devîntes ennemis. Il te fit du mal et, bien des années plus tard, tu le rencontras au cirque d’Antioche !
– Messala !
– Oui, Messala. Tu es son créancier ; pardonne le passé, admets-le de nouveau au nombre de tes amis, rends-lui la for-tune qu’il a perdue par son énorme pari, sauve-le. Ces six ta-lents ne seraient rien pour toi, tandis que pour lui… Ah ! songe qu’il est infirme, que jamais plus il ne pourra se mesurer avec toi ! Pour un Romain de son rang, la pauvreté est pire que la mort, sauve-le de la pauvreté !
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La rapidité avec laquelle elle parlait avait pour but d’ôter à son interlocuteur le temps de la réflexion, mais elle oubliait qu’il y a des choses trop ancrées dans le cœur d’un homme pour que rien puisse les en arracher. Quand enfin elle s’arrêta pour at-tendre sa réponse, Ben-Hur crut voir Messala le regarder par dessus l’épaule de l’Égyptienne, et son visage n’était pas celui d’un pénitent ou d’un ami : le sourire du patricien était plus provoquant, plus sarcastique que jamais…
– La cause a été jugée une fois, sans appel possible, et Mes-sala n’obtiendra jamais rien de moi, s’écria-t-il, mais dis-moi, ô Égyptienne, si lui-même t’a chargée de me présenter cette re-quête ?
– Il a une noble nature, il te juge d’après lui-même !
– Puisque tu le connais si intimement, dis-moi s’il ferait pour moi, les rôles étant changés, ce qu’il me demande de faire maintenant ? Réponds-moi, par Isis ! Réponds-moi, pour l’amour de la vérité !
– Oh ! commença-t-elle, il est…
– Il est Romain ! c’est là ce que tu veux dire, par où tu en-tends qu’étant Juif, je ne puis pas juger de ce que je lui dois, d’après ce qu’il me devrait en pareil cas ; étant Juif, je dois lui rendre ce que je lui ai gagné, par cela seul qu’il est Romain ! Si tu as autre chose à me dire, fille de Balthasar, parle prompte-ment, car, par le Dieu d’Israël, quand ma colère aura atteint son apogée, il serait possible que je ne fusse plus capable de me sou-venir que tu es femme et belle et que je ne visse en toi qu’une espionne, d’autant plus méprisable que celui auquel elle obéit est Romain !
Il l’avait saisie par la main, tout en parlant ; elle le repoussa loin d’elle et recula jusqu’à l’endroit le plus éclairé de la salle ; tout ce qu’il y avait de diabolique dans sa nature semblait s’être concentré dans ses yeux et dans sa voix.
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– Misérable Juif, s’écria-t-elle, tu as cru que je pourrais t’aimer, après avoir vu Messala ! Ceux qui te ressemblent sont nés pour le servir. Il se serait déclaré satisfait si tu lui avais ren-du ses six talents, mais je dis qu’à ces six talents tu en ajouteras vingt autres, vingt, tu m’entends ! Si je t’ai témoigné si long-temps une feinte sympathie, si j’ai supporté ta présence, c’est, pour le servir, mais je n’en veux pas moins être payée pour cela. Le marchand qui est ici maintenant a ton argent entre ses mains. Si demain, au milieu du jour, il n’a pas reçu de toi l’ordre d’avoir à payer vingt-six talents à Messala, tu pourras te prépa-rer à régler tes comptes avec Séjan. Réfléchis et… adieu.
Elle se dirigeait vers la porte, mais il lui barra le chemin.
– L’antique Égypte revit en toi ! lui dit-il. Écoute-moi : quand que ce soit que tu voies Messala, aujourd’hui ou demain, ici ou à Rome, dis-lui que ses six talents représentent la somme dont il m’avait dépouillé en pillant les propriétés de mon père ; dis-lui que si je suis revenu vivant des galères auxquelles il m’avait fait condamner, c’est pour me réjouir à la pensée qu’il est pauvre et déshonoré ; dis-lui que je considère les souffrances que ma main lui a infligées, comme la juste punition de ses crimes ; dis-lui que ma mère et ma sœur, qu’il avait fait jeter dans une cellule de la tour Antonia, afin qu’elles y mourussent de la lèpre, ont été guéries par ce Nazaréen que tu méprises ; dis-lui encore, démon incarné, que quand Séjan voudra m’enlever mes biens il ne trouvera rien, car tous ceux que j’avais à Rome et à Misène ont été vendus et mon argent est dispersé dans toutes les places de commerce du monde, sous forme de lettres de change. Dis-lui enfin que je ne lui envoie pas ma ma-lédiction en paroles, mais sous une autre forme, et quand il te regardera, fille de Balthasar, il comprendra ce que je veux dire, il se dira que tu seras pour lui la source des pires tourments que ma haine puisse lui souhaiter. Va maintenant !
Il la conduisit jusqu’à la porte, puis se rangea de côté pour la laisser passer, en lui disant une dernière fois :
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– Que la paix soit avec toi !
Un moment après, Ben-Hur quittait lui-même la grande salle, d’un pas lent et découragé.
La pensée qu’il n’avait jamais soupçonné l’Égyptienne d’être en relation avec Messala, et qu’il s’était laissé jouer par elle durant des années, blessait douloureusement son amour-propre. « Je me rappelle maintenant, se disait-il, qu’elle n’a pas eu de paroles d’indignation pour le Romain, à la fontaine de Castalia et puis… Ah ! – il se frappa le front de sa main crispée – le mystère du rendez-vous auquel elle m’avait convié, au palais d’Idernee, n’en est plus un maintenant ! »
Heureusement, la blessure qui faisait souffrir sa vanité était de celles dont on ne meurt pas ; elle n’atteignit pas son cœur, il le comprenait bien, car il s’écria tout à coup à haute voix :
– Béni soit l’Éternel qui n’a pas permis que cette femme s’emparât de moi ! – je sens que je ne l’aimais pas !
Il venait d’arriver à l’endroit d’où un escalier descendait vers la cour, et d’où un autre montait sur le toit. Ce fut celui-là qu’il choisit. Lorsqu’il eut atteint la dernière marche, il s’arrêta, saisi d’un doute soudain. Balthasar avait-il été le complice de sa fille ? Non, non, cela ne se pouvait pas. L’hypocrisie ne s’allie guère aux rides du visage et Balthasar, d’ailleurs, n’était-il pas la bonté même ?
Tranquillisé sur ce point, il traversa le toit pour se rendre au pavillon d’été. La lune brillait, le ciel était éclairé par la lu-mière plus vive des feux qui brûlaient dans toutes les rues et sur toutes les places de la ville, et les voix innombrables qui chan-taient la vieille psalmodie d’Israël remplissaient l’air de plain-tives harmonies. Il s’arrêta pour mieux écouter. Il lui semblait que toutes ces voix répétaient : « C’est ainsi, ô fils de Juda, que nous témoignons de notre adoration pour l’Éternel et de notre
– 441 – amour pour le pays qu’il nous a donné. Qu’un Gédéon, un David ou un Machabée vienne à paraître et nous serons prêts ».
L’intérieur du pavillon était à demi plongé dans l’obscurité ; cependant il distinguait le fauteuil de Simonide, placé à l’endroit d’où l’on pouvait le mieux voir la ville, dans la direction de la place du marché.
Supposant que le marchand était rentré, il s’avança pour lui parler, en prenant soin de ne pas faire de bruit, afin de ne pas l’éveiller s’il sommeillait. Il se pencha au-dessus du haut dossier et aperçut Esther qui dormait, blottie dans le fauteuil, où elle paraissait toute menue. Ses cheveux retombaient sur son visage, sa respiration était courte et entrecoupée de soupirs qui ressemblaient à des sanglots. Ces soupirs lui firent supposer qu’elle s’était endormie de chagrin, plutôt que de fatigue, comme cela arrive souvent aux enfants, car il s’était accoutumé à la considérer comme telle. Il posa son bras sur le dossier du haut fauteuil et se mit à songer en la contemplant. « Je ne l’éveillerai pas, pensait-il, je n’aurais rien à lui dire… Elle est une fille de Juda et si belle, si douce, elle ne ressemble pas à l’Égyptienne, – celle-là n’était que vanité, celle-ci est la sincérité même – chez l’une il n’y a qu’ambition et qu’égoïsme, l’autre ne connaît que le devoir et l’oubli d’elle-même. Ah ! c’est elle que j’aurais dû aimer ! Personne ici ne sait encore que j’ai retrouvé ma mère et ma sœur, je reculais à l’idée de le raconter à l’Égyptienne, mais comme Esther se réjouira avec moi, quand elle le saura, avec quelle affection elle les accueillera ! Elle sera une fille pour ma mère, une amie pour Tirzah. Je voudrais l’éveiller pour lui en parler, mais je ne puis pas le faire, quand j’entends encore retentir à mes oreilles les accents de cette sor-cière d’Égypte. Je m’en irai et j’attendrai des temps meilleurs. Dors en paix, douce Esther, fille de Juda ! » Et silencieusement, ainsi qu’il était venu, il se retira.
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