Ben-Hur
Chapitre VI
Le même soir, peu avant le coucher du soleil, quelques femmes étaient occupées à laver du linge, au haut de la rampe par laquelle on descend à l’étang de Siloé. Une jeune fille, de-bout au bord de l’étang, puisait de l’eau et chantait en remplis-sant sa cruche. Tandis qu’elles frottaient et tordaient leur linge, deux autres femmes arrivèrent, qui portaient chacune une cruche sur son épaule. Les laveuses interrompirent un moment leur travail pour répondre à leur salut.
– Il est bientôt nuit, le moment est venu pour vous de quit-ter l’ouvrage.
– Oui, si au moins il était terminé !
– Et puis il faut se reposer un moment pour s’informer de ce qui se passe.
– Y aurait-il quelque chose de nouveau ?
– Comment, vous ne savez rien ?
– Non !
– Ils disent que le Christ est né.
Aussitôt les femmes se redressèrent, tournant leurs visages curieux vers les nouvelles venues, et celles-ci posèrent leurs cruches à terre et s’assirent dessus.
– Le Christ ! s’écrièrent les laveuses.
– On le dit.
– 41 –
– Qui donc ?
– Chacun, c’est le bruit public.
– Quelqu’un le croit-il ?
– Cette après-midi trois hommes ont passé le torrent de Cédron, venant de Sichem, dit la femme qui la première avait pris la parole. Chacun d’eux montait un chameau plus grand qu’aucun de ceux qui ont été vus, jusqu’ici, à Jérusalem. Leur harnachement ruisselait d’or et ces trois hommes étaient assis sous des tentes de soie. Nul ne les connaît, ils semblent venir des extrémités de la terre. Un seul d’entre les trois parlait et il demandait à chacun : « Où est le roi des Juifs qui est né ? car nous avons vu son étoile en Orient et nous sommes venus pour l’adorer. » Personne ne pouvait lui répondre. Il a posé sa ques-tion au Romain qui garde la porte, et il les a renvoyés à Hérode.
– Où sont-ils maintenant ?
– Au caravansérail, où des centaines de curieux sont déjà allés les voir.
– Que sont-ils ?
– On ne le sait. On assure que ce sont des Persans, des mages, qui causent avec les astres.
– Et qui est ce roi des Juifs, dont ils parlent ?
– Le Christ. Ils prétendent qu’il est né !
Une des femmes se mit à rire et reprit son travail, en di-sant : « Pour moi, je le croirai quand je le verrai. » Une autre : « Et moi, quand je l’aurai vu ressusciter les morts, » tandis qu’une troisième ajoutait tranquillement : « Il y a longtemps qu’on l’attend, il me suffira de le voir guérir un lépreux. »
Plus tard dans la soirée, une cinquantaine d’hommes se trouvaient réunis au palais du Mont de Sion. C’étaient des sacri-
– 42 – ficateurs, les plus renommés d’entre les docteurs de la ville, des pharisiens, des philosophes esséniens, qui ne s’assemblaient jamais que sur l’ordre d’Hérode et lorsque celui-ci avait deman-dé à être renseigné sur quelque point obscur de la loi, ou de l’histoire juive. La salle dans laquelle ils tenaient leur session était grande, et ouvrait, selon la coutume romaine, sur une des cours intérieures du palais. Elle était pavée en marbre et des peintures couleur safran couvraient ses murs sans fenêtres. Un grand divan, en forme de fer à cheval, garni de coussins en soie d’un jaune brillant, occupait le centre de la salle. Au milieu de ce fer à cheval, se dressait un trépied en bronze, incrusté d’or, au-dessus duquel un chandelier, suspendu au plafond, étendait ses sept bras dont chacun supportait une lampe allumée.
Les costumes portés par tous les membres de la société qui occupait le divan, ne différaient entre eux que par la couleur. Ces hommes étaient, pour la plupart, avancés en âge, d’immenses barbes couvraient leurs visages, leurs grands yeux noirs, ombragés par d’énormes sourcils, semblaient accentuer encore l’épaisseur de leurs nez ; leurs manières étaient graves, solennelles, patriarcales. Cette assemblée était le sanhédrin.
Le vieillard assis au centre du divan, le président, évidem-ment, aurait partout fixé l’attention. Il avait dû être de grande taille, mais il s’était rapetissé, diminué, ratatiné, au point de ressembler à une ombre. Sa robe blanche retombait le long de son corps, en plis si amples qu’on eût pu se demander si elle re-couvrait autre chose qu’un squelette. Ses mains, à demi cachées par des manches brodées d’or et de cramoisi, étaient jointes sur ses genoux. Parfois, quand il étendait l’index de sa main droite, on aurait pu le croire incapable de faire un autre geste. Mais sa tête était splendide. Quelques rares cheveux blancs entouraient son crâne bombé et puissant, sur lequel la peau se tendait, lisse et blanche ; son front faisait saillie au-dessus de ses tempes pro-fondément enfoncées, ses yeux étaient troubles et voilés, son nez pincé, une barbe flottante, vénérable, comme celle d’Aaron, couvrait tout le bas de son visage. Tel était Hillel, le Babylo-
– 43 – nien ! Depuis longtemps les prophètes avaient été remplacés en Israël par de savants docteurs, parmi lesquels nul ne fut plus cé-lèbre que lui. Âgé de cent dix ans, il était encore le chef incon-testé de l’école qui se réclamait de son nom.
Sur la table, placée devant lui, on voyait un rouleau de par-chemin, couvert de caractères hébraïques. Un serviteur riche-ment vêtu se tenait debout derrière lui. Ils avaient tous beau-coup discuté, mais ils venaient d’arriver à une décision et Hillel, appelant le serviteur, lui dit :
– Va-t’en annoncer au roi que nous sommes prêts à ré-pondre à sa question.
Un instant plus tard deux officiers entrèrent et se placèrent aux côtés de la porte. Un personnage étrange les suivait : un vieillard vêtu d’une robe violette, bordée d’écarlate et retenue autour de la taille par une ceinture d’or, souple comme une courroie. Les boucles de ses souliers étincelaient de pierres pré-cieuses, une couronne en filigrane reposait sur le tarbouch de peluche rouge qui enveloppait sa tête et retombait jusque sur ses épaules. Une épée pendait à sa ceinture. Il marchait d’un pas chancelant, en s’appuyant sur une canne, et ne leva les yeux qu’au moment où il fut arrivé en face du divan ; alors seule-ment, comme s’il se souvenait tout à coup de la société en la-quelle il se trouvait, il se redressa et jeta autour de lui un regard hautain et si plein de menace et de soupçon, qu’on eût dit qu’il se sentait en présence d’ennemis. C’était bien là Hérode-le-Grand, un corps usé par la maladie, une conscience chargée de crimes, un esprit d’une capacité hors ligne, une âme digne de fraterniser avec les Césars. Il avait soixante-sept ans, mais il exerçait le pouvoir d’une façon plus jalouse, plus despotique, plus cruelle que jamais.
Il se fit un mouvement dans l’assemblée ; les plus âgés se bornèrent à s’incliner, les plus serviles se levèrent et se proster-nèrent même, les mains sur la poitrine. Hérode s’avança vers le
– 44 – vénérable Hillel, et s’appuyant des deux mains sur sa canne, lui dit d’un ton impérieux :
– Quelle est ta réponse ?
Les yeux du patriarche semblèrent reprendre un peu de vie et regardant l’inquisiteur en face, il répondit :
– Que la paix du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, soit avec toi, ô roi Hérode ! Puis laissant de côté le ton de l’invocation, il ajouta :
– Tu t’es informé auprès de nous de l’endroit où le Christ doit naître.
Le roi s’inclina, sans cesser de fixer les yeux sur le visage du sage docteur.
– Telle est ma question.
– Alors, ô roi, en mon nom, comme en celui de mes frères, je te répondrai : c’est à Bethléem de Judée.
Hillel désigna de son doigt décharné le parchemin déployé sur le trépied et reprit :
– À Bethléem de Judée, car ainsi est-il écrit par le pro-phète : « Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es point la plus petite entre les villes de Juda, car c’est de toi que sortira le Con-ducteur qui paîtra mon peuple d’Israël. »
Le visage d’Hérode se troublait, il tenait ses yeux fixés sur le parchemin, et tous les membres du Sanhédrin le considé-raient avec anxiété. Enfin, sans ajouter un mot, il quitta la salle.
– Frères, dit Hillel, nous pouvons nous retirer.
Plus tard encore, les mages étaient couchés dans une des stalles du caravansérail. Leurs têtes reposaient sur des pierres qui, en les soulevant légèrement, leur permettaient de voir les profondeurs du ciel au travers des portiques dont la cour était
– 45 – entourée. Ils songeaient à ce que serait la manifestation nou-velle sur laquelle ils comptaient, et comme les hommes qui ten-dent l’oreille pour percevoir la voix de Dieu ne sauraient dormir, ils veillaient. Tout à coup un homme parut sous le portique.
– Réveillez-vous, leur dit-il, je vous apporte un message important.
– Qui nous l’envoie ? demanda l’Égyptien.
– Le roi Hérode.
Chacun d’eux tressaillit.
– N’es-tu pas l’intendant de l’hôtellerie ?
– Je le suis.
– Que nous veut le roi ?
– Son envoyé est là, il vous répondra lui-même.
– Dis-lui donc qu’il nous attende.
– Tu as dit vrai, ô mon frère ! s’écria le Grec, lorsque l’intendant se fut éloigné. La question posée au peuple, le long du chemin, et au garde sous la porte, nous a déjà rendus cé-lèbres, hâtons-nous.
Ils se levèrent, mirent leurs sandales, ceignirent leurs man-teaux et sortirent.
– Je vous salue, je vous souhaite la paix et j’implore votre pardon, mais le roi, mon maître, m’a envoyé pour vous inviter à vous rendre sans délai à son palais, où il veut vous entretenir en particulier.
À la lueur de la lampe qui brûlait dans la cour, ils se regar-dèrent et comprirent que l’Esprit était avec eux. Balthazar, se retournant vers l’intendant, lui recommanda à voix basse de te-nir les chameaux prêts, puis il dit au messager :
– 46 –
– La volonté du roi est aussi la nôtre, nous te suivrons.
Silencieusement les trois amis suivirent leur guide. Ils gra-virent la colline à la pâle clarté des étoiles, rendue plus pâle en-core par l’ombre des murailles, interceptée même complète-ment, ça et là, par les voûtes qui reliaient les toits des maisons. Ils arrivèrent en face d’un portail. À la lueur du feu, brûlant dans deux grands brasiers, ils entrevirent quelques gardes, ap-puyés sur leurs armes. Ils passèrent sous le portail sans être in-quiétés, puis au travers d’un labyrinthe compliqué de portiques, de colonnades, de rampes d’escaliers et de chambres sans nombre, on les conduisit jusqu’à une tour très élevée. Là, le guide s’arrêta et désignant de la main une porte ouverte, il dit :
– Entrez, le roi est là.
Ils se trouvèrent dans une chambre meublée avec luxe dont l’air était alourdi par une pénétrante odeur de bois de sandal. Un tapis précieux recouvrait le plancher. Les visiteurs ne firent qu’entrevoir un amas confus de sièges incrustés et dorés, d’éventails, de jarres brillamment décorées, de chandeliers d’or, que leur propre lumière faisait scintiller et les murailles peintes, devant lesquelles un Pharisien, saisi d’une sainte horreur, se se-rait voilé la face. Hérode sur son trône, absorbait toute leur at-tention. Ils se prosternèrent sur le bord du tapis. Le roi toucha une sonnette, quelqu’un s’approcha et plaça trois sièges devant le trône.
– Asseyez-vous, dit le roi gracieusement.
– J’ai appris, reprit-il quand ils eurent pris place, que trois étrangers, curieusement montés et paraissant venir de pays lointains, sont arrivés aujourd’hui par la porte du nord. Êtes-vous ces étrangers ?
Balthasar, sur un signe de ses compagnons, prit la parole :
– Si ce n’était pas, le puissant Hérode, dont la gloire est grande par toute la terre, ne nous eût point fait appeler !
– 47 –
Hérode approuva ce discours de la main.
– Qui êtes-vous ? D’où venez-vous ? Que chacun de vous réponde pour soi-même.
Ils lui rendirent compte, chacun à son tour, de ce qui les concernait, faisant mention simplement des pays et des cités de leur naissance et de ceux qu’ils avaient parcourus pour se rendre à Jérusalem. Un peu désappointé, Hérode les interrogea plus directement.
– Quelle est la question que vous avez adressée à l’officier qui se tenait près de la porte ?
– Nous lui avons dit : « Où est le roi des Juifs qui est né ? Car nous avons vu son étoile en Orient et nous sommes venus pour l’adorer. »
– Je comprends maintenant pourquoi la curiosité du peuple s’est éveillée. Vous excitez la mienne aussi. Y aurait-il donc un autre roi des Juifs que moi ?
L’Égyptien ne sourcilla pas.
– Il en est un qui vient de naître.
La sombre figure du monarque se contracta. Dominant son émotion, le roi poursuivit d’une voix ferme :
– Où est ce nouveau-né ?
– C’est là, ô roi, ce que nous désirons savoir.
– Vous me posez une énigme plus difficile que celles de Sa-lomon. Expliquez-vous plus clairement, et je lui rendrai les honneurs que les rois ont coutume de se rendre entre eux. Ra-contez-moi tout ce que vous savez de cet enfant et je vous aide-rai dans vos recherches, je ferai tout ce que vous désirerez, je le ferai venir à Jérusalem, je l’élèverai en prince et j’userai de mon influence sur César pour le décider à proclamer sa royauté. Je
– 48 – vous jure que la jalousie ne se dressera pas entre lui et moi. Mais avant tout, dites-moi comment il se fait que, séparés par des mers et des déserts, vous avez tous trois entendu parler de lui.
– Je te parlerai selon la vérité, ô roi Hérode, dit Balthasar. Tu sais qu’il existe un Dieu tout puissant.
Hérode, à ces mots, se troubla visiblement.
– C’est lui qui nous a ordonné de venir ici, en nous promet-tant que nous trouverions le Sauveur du monde, que nous pour-rions l’adorer et rendre témoignage de sa venue. Comme signe il nous a donné, à chacun, une étoile et lui-même a été avec nous, ô roi !
Le regard soupçonneux d’Hérode allait de l’un à l’autre des trois hommes ; il était facile de voir que son mécontentement croissait.
– Vous vous moquez de moi, dit-il ; si cela n’est pas, parlez encore. Que résultera-t-il de la venue de ce nouveau roi ?
– Il sauvera le monde.
– De quoi ?
– De ses péchés.
– Par quels moyens ?
– Par ses vertus divines, la foi, l’amour et la charité.
– Ainsi vous êtes les hérauts du Christ. N’êtes-vous que ce-la ?
Balthasar s’inclina profondément :
– Nous sommes encore tes serviteurs, ô grand roi !
– 49 –
Le monarque agita de nouveau sa sonnette. L’officier de service parut.
– Apporte les présents, lui dit son maître.
Il sortit et revint presque aussitôt, puis s’agenouillant de-vant les visiteurs, il leur remit à chacun un manteau rouge et bleu et une ceinture d’or qu’ils reçurent en se prosternant à l’orientale.
– Un mot encore, dit Hérode, quand cette cérémonie fut terminée : Vous me paraissez, ô hommes illustres, être réelle-ment les hérauts du Christ ; sachez donc que cette nuit même j’ai consulté les docteurs les plus versés dans la connaissance des écritures qui concernent le peuple juif. Ils s’accordent à dire que c’est à Bethléem qu’il doit naître. Allez et informez-vous soigneusement, touchant le petit enfant, et quand vous l’aurez trouvé, faites-le-moi savoir, afin que j’y aille aussi et que je l’adore. Il ne sera mis aucun obstacle à votre sortie d’ici. Que la paix soit avec vous !
Et drapant sa robe autour de lui, il quitta la salle. Aussitôt le guide parut pour les reconduire au caravansérail. Arrivé à la porte, le Grec s’écria avec impétuosité :
– Allons aussitôt à Bethléem, ainsi que nous l’a conseillé le roi, ô mes frères !
– Oui, cria l’Indou, allons !
– Qu’il en soit ainsi, dit Balthasar, les chameaux sont prêts à partir.
Ils firent un présent à l’intendant, montèrent sur leurs chameaux et s’éloignèrent, après s’être informés du chemin à suivre pour gagner la porte de Jaffa. Ils la trouvèrent grande ouverte et prirent la route suivie peu de temps auparavant par Joseph et Marie. Lorsqu’ils eurent atteint la plaine de Rephaïm, une lumière apparut dans le ciel, d’abord pâle et lointaine, puis
– 50 – si brillante qu’ils fermèrent leurs yeux, éblouis par sa clarté. Quand ils les rouvrirent, l’étoile marchait devant eux et, la voyant, ils joignirent leurs mains et louèrent Dieu.
– Il est avec nous ! répétaient-ils avec des cris de joie, tan-dis que l’étoile, après s’être élevée au-dessus de la vallée qui s’étend au-delà de Mar Elias, s’arrêtait devant une maison à l’entrée de Bethléem.
C’était la troisième veille de la nuit. De Bethléem on voyait poindre l’aurore à l’orient, mais dans la vallée l’ombre régnait encore. Le veilleur placé sur le toit de la vieille hôtellerie fris-sonnait à l’air froid du matin et soupirait après le plein jour, quand il aperçut une lumière qui s’avançait vers lui. Il crut d’abord à l’approche de quelqu’un portant une torche allumée, puis il pensa qu’il s’agissait d’un météore, mais quand il eut dé-couvert que c’était une étoile qui semblait marcher, noyant tous les objets environnants dans un flot de lumière radieuse, il cria, pris de terreur, pour avertir les habitants de la maison. Aussitôt chacun accourut pour observer le phénomène. Les uns, proster-nés en terre, priaient en cachant leur visage, les autres jetaient entre leurs doigts de furtifs regards sur l’étoile, arrêtée mainte-nant au-dessus de la maison qui servait de porte à la caverne où le Christ était né. Les mages, pendant ce temps, arrivaient à l’hôtellerie. Ils descendirent de leurs chameaux et appelèrent l’intendant. Quand celui-ci eut suffisamment dominé sa frayeur, il vint leur ouvrir. Les trois chameaux semblaient autant de fan-tômes, éclairés qu’ils étaient par cette lumière surnaturelle, et sur le visage des trois hommes se peignait une joie si ineffable qu’il recula, incapable de leur répondre.
– Est-ce bien ici Bethléem de Judée ? disaient-ils.
Mais d’autres personnes s’étant jointes à lui, il reprit assez de courage pour dire :
– Non, ce n’est que l’hôtellerie, la ville est située plus loin.
– 51 –
– N’y a-t-il point ici d’enfant nouveau-né ?
Les assistants se regardaient les uns les autres, quand une voix cria :
– Oui, oui.
– Menez-nous auprès de lui, s’écria le Grec avec impa-tience.
– Menez-nous auprès de lui, s’écria Balthasar oubliant sa gravité habituelle, car nous avons vu son étoile, celle-là même que vous voyez arrêtée sur cette maison, et nous sommes venus pour l’adorer.
– En vérité, ajoutait l’Indou, Dieu est grand et nous avons trouvé le Sauveur !
Tous ceux qui étaient sur le toit descendirent ; ils s’apprêtaient à suivre les étrangers, mais à la vue de l’étoile, quelques-uns, saisis d’effroi, s’en retournèrent aussitôt. Comme ils approchaient du rocher, l’astre se remit en mouvement ; quand ils atteignirent la porte de la caverne, il était déjà très haut dans le ciel ; lorsqu’ils furent entrés, il avait disparu aux regards. Une lanterne éclairait suffisamment la caverne pour qu’il fût possible de distinguer la mère et l’enfant, couché sur ses genoux.
– Cet enfant est le tien ? demanda Balthasar.
– C’est mon fils !
Alors ils tombèrent sur leurs genoux et l’adorèrent. Et cet enfant était semblable à tous les autres enfants, il n’y avait au-tour de sa tête ni nimbe, ni couronne, ses lèvres ne s’ouvraient pas pour parler, rien ne faisait croire qu’il entendît leurs excla-mations de joie, leurs invocations, leurs prières, et la flamme de la lanterne seule attirait son regard.
– 52 –
Au bout d’un moment, ils se levèrent et s’en allèrent auprès de leurs chameaux chercher de l’or, de la myrrhe et de l’encens qu’ils revinrent déposer à ses pieds. C’était donc là le Sauveur qu’ils venaient chercher de si loin ! Ils n’éprouvaient aucun doute, car leur foi reposait sur les promesses de Celui que, dès lors, l’humanité a appris à connaître comme le Père, et ils étaient de ceux auxquels les promesses suffisent. Ils s’attendaient à lui, lui remettant le choix des moyens par les-quels il lui plairait de révéler le Fils. Bienheureux ceux qui pos-sèdent une foi semblable !
– 53 –