Ben-Hur

Lewis Wallace · Chapitre 29 sur 47

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Ben-Hur

Chapitre XXIX

 

 

La foule qui remplissait ce soir-là les grandes artères d’Antioche, bordées d’arcades et brillamment éclairées, offrait une particularité dont un étranger eût été frappé. Chaque pas-sant, ou peu s’en fallait, portait l’une ou l’autre des couleurs que devaient arborer les conducteurs des quadriges, engagés pour la course du lendemain. C’était par une écharpe, un ruban ou une plume, que l’on affichait ainsi ses préférences, suivant une cou-tume, aussi ancienne probablement que les courses elles-mêmes. Il fallait peu de temps pour se convaincre que trois cou-leurs dominaient : le vert, le blanc et le mélange de rouge et or.

La grande salle du palais, bâtie sur l’île, était brillamment éclairée par cinq énormes chandeliers, et la société qui y était rassemblée différait peu de celle que Messala venait de quitter, lorsqu’il écrivait sa lettre à Gratien. Le divan avait déjà son con-tingent de dormeurs et les dés tombaient en résonnant sur les tables ; quelques jeunes gens se promenaient en long et en large, bâillaient et discutaient sur des sujets insignifiants. Il était évident qu’ils s’ennuyaient, car ils avaient terminé leur be-sogne du jour, comme le témoignaient leurs tablettes d’ivoire, sur lesquelles étaient écrits des paris nombreux. Ils pariaient sur les lutteurs, sur les coureurs, sur les boxeurs, sur tous les jeux du lendemain, excepté sur les courses de char.

Cette exception provenait de ce qu’il ne se serait trouvé personne pour parier contre Messala, dont chacun dans la salle portait les couleurs. Nul ne songeait à la possibilité de sa dé-faite. N’était-il pas d’une habileté consommée ? Ses chevaux n’avaient-ils pas gagné une Course au cirque Maximus et, sur-tout, n’était-il pas Romain ? Dans un coin du divan, Messala lui-

– 282 – même était assis, entouré de ses admirateurs, qui l’accablaient de questions sur ce sujet.

– Par Bacchus, je suis fatigué ! s’écria un jeune patricien qui venait d’entrer et qui se jeta sur le divan, à côté de Messala.

– D’où viens-tu ? lui demanda celui-ci.

– J’ai parcouru toute la ville, je n’y ai jamais vu foule pa-reille. On dit que nous verrons le monde entier au cirque, de-main.

– Les idiots ! Ils n’ont jamais vu de courses présidées par César ? Mais qu’as-tu donc remarqué d’intéressant, Drusus ?

– Rien, ah ! si, j’ai rencontré une troupe de blancs, ban-nière en tête. Mais… Ah ! ah ! ah !

– Continue, Drusus, c’est cruel à toi de nous laisser ainsi en suspens, dit Messala.

– C’était le rebut du désert et des mangeurs de tripes du temple de Jacob, à Jérusalem. Que pouvais-je avoir à faire avec eux ?

– Ne vous y trompez pas, s’écria un jeune écervelé, qui était entré en même temps que Drusus, il craint simplement de faire rire à ses dépens.

– Parle donc, toi !

– Eh ! bien, nous avons arrêté la procession et… et…

– Nous leur avons offert un pari, interrompit Drusus. Et voilà qu’un individu s’avance et, ah ! ah ! ah ! me prend au mot. Je tire mes tablettes. Qui est ton homme ? lui dis-je. – Ben-Hur, le Juif. – Combien paries-tu ? – Il me répond : – Un, un… par-donne-moi, Messala, si je ne puis continuer, mais c’est trop drôle, ah ! ah ! ah !

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Messala jeta un regard interrogateur au compagnon de Drusus.

– Un sicle, dit celui-ci.

– Un sicle ! un sicle ! répétèrent-ils tous, en éclatant de rire.

À ce moment quelqu’un cria :

– Un blanc, voici un blanc !

– Qu’il entre.

Toutes les conversations cessèrent comme par enchante-ment, les joueurs de dés quittèrent leurs tables, les dormeurs s’éveillèrent en se frottant les yeux, préparèrent leurs tablettes, et chacun se précipita vers le nouvel arrivant.

L’homme qui recevait un si chaleureux accueil n’était autre que le Juif respectable qui avait été, depuis Chypre, le compa-gnon de voyage de Ben-Hur. Il entra, grave ; sa robe et son tur-ban étaient blancs. Il s’inclina, sourit et se dirigea vers la table placée au centre de la salle. Arrivé devant elle, il drapa sa robe, avec un geste plein de dignité, s’assit et fit un signe de la main. L’éclat des pierreries qui ornaient ses doigts ne contribua pas peu à établir le silence autour de lui.

– Très nobles Romains, je vous salue, commença-t-il.

– Par Jupiter, qui est cet individu ? demanda Drusus.

– Un chien d’Israëlite, nommé Samballat, pourvoyeur de l’armée, résidant à Rome, – immensément riche, – l’est devenu en soumissionnant des fournitures qu’il ne fournit jamais. Mais il ne s’entend pas moins à tendre des pièges, plus subtils que des toiles d’araignées. Viens, tâchons de le surprendre.

Messala s’était levé tout en parlant et vint se joindre, avec Drusus, à ceux qui étaient déjà groupés autour du pourvoyeur.

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– Il m’est revenu, dit celui-ci en produisant ses tablettes, qu’il règne un grand mécontentement au palais parce que les offres de paris contre Messala ne trouvent pas preneurs. Les dieux, vous le savez, exigent des sacrifices, c’est pourquoi je suis ici. Vous voyez mes couleurs, venons-en donc au fait. Établis-sons d’abord les différences, nous fixerons les sommes ensuite. Que m’offrez-vous ?

Son audace semblait paralyser les auditeurs.

– Faites vite ! leur dit-il, j’ai un rendez-vous avec le consul.

Ce nom produisit son effet.

– Deux contre un ! crièrent une demi-douzaine de voix.

– Comment ? seulement deux contre un, quand votre champion est un Romain !

– Mettons donc trois.

– Trois, dites-vous ? Seulement trois, quand le mien n’est qu’un chien de Juif !

– Quatre, cria une voix.

– Dites cinq, pour l’honneur de Rome !

Messala lui-même s’avança en disant :

– Que ce soit donc cinq.

Samballat sourit et se mit en devoir d’écrire.

– Si César venait à mourir demain, dit-il, Rome ne serait pas abandonnée. Il resterait quelqu’un doué d’assez d’esprit pour prendre sa place. Mettrons-nous six ?

– Six, si tu veux, répondit Messala. Six contre un, cela re-présente bien la différence de valeur entre un Romain et un Juif. Et maintenant nomme la somme.

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Samballat écrivit quelques mots et tendit ses tablettes à Messala.

– Lis, lis, crièrent tous les assistants, et Messala lut à haute voix :

« Messala, de Rome, parie contre Samballat, également de Rome, qu’il battra Ben-Hur, le Juif. Montant du pari vingt ta-lents. Différence en faveur de Samballat, six contre un.

» Témoins :

» SAMBALLAT. »

Un silence profond s’était fait dans la salle. Messala restait les yeux fixés sur les tablettes ; il sentait sur lui les regards de toute l’assemblée. Il savait que s’il refusait de signer ce pari, c’en était fait de sa suprématie sur ses compatriotes, et d’un autre côté il ne pouvait le faire, il ne possédait pas cent talents, ni même la cinquième partie de cette somme. Il restait silencieux, cherchant à sortir de cette impasse sans en trouver les moyens ; enfin, une inspiration soudaine le tira d’embarras.

– Où as-tu tes vingt talents, Juif ? s’écria-t-il, montre-les-moi.

Le sourire provocateur de Samballat s’accentua.

– Les voici, répondit-il en offrant à Messala un papier.

– Lis, lis, cria-t-on encore à l’entour.

« Antioche, le seizième jour du mois de Thammur.

» Le porteur de ceci, Samballat, de Rome, a maintenant à son ordre, chez moi, cinquante talents en monnaie de César.

» SIMONIDE. »

L’assemblée répéta comme un écho : cinquante talents, cinquante talents !

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Drusus vint à la rescousse.

– Par Hercule ! s’écria-t-il, ce papier ment et ce Juif est un trompeur. Qui donc, si ce n’est César, a cinquante talents à son ordre ? À bas l’insolent !

Ce cri de colère retentit longuement dans la salle, mais Samballat restait calme, souriant toujours d’un air moqueur.

– Je t’ai donné six contre un, chien de circoncis, dit enfin Messala, il nous reste à fixer la somme engagée ; au lieu de vingt talents, mettons-en cinq.

– Six plutôt, afin que ce soit un nombre pair.

– Soit.

Ils échangèrent les tablettes, fixant leur engagement et Samballat se leva en ricanant. Il connaissait bien les gens avec lesquels il avait à faire.

– Romains, leur dit-il, je vous propose encore un autre pa-ri. Je gage cinq talents contre cinq que le Juif gagnera, je vous défie collectivement… Comment, aucun de vous ne répond ! Di-ra-t-on demain au cirque qu’un chien d’Israélite a proposé à toute une société de nobles Romains un pari de cinq talents, et qu’ils n’ont pas eu le courage de l’accepter ?

– Non, cela ne sera pas dit, Juif insolent ! répondit Drusus, écris l’engagement, puisque tu as une somme aussi considérable à risquer sur une course perdue d’avance.

Le bruit du pari prodigieux qui venait de s’engager se ré-pandit encore le même soir dans la ville, et Ben-Hur lui-même apprit bientôt que toute la fortune de Messala était en jeu. Ja-mais il ne dormit plus profondément que cette nuit-là.

Le cirque d’Antioche était situé sur la rive méridionale du fleuve, à peu près en face de l’île.

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Les jeux qui s’apprêtaient étaient offerts gratuitement au public, aussi, malgré la vaste étendue de l’enceinte, la crainte de ne pas trouver de place était si grande, que dès la veille la foule envahit les alentours du cirque, afin de se trouver à proximité au moment où l’entrée serait permise.

À minuit les portes s’ouvrirent, la populace se rua sur les places qui lui étaient assignées et d’où il n’aurait fallu rien moins qu’un tremblement de terre ou un bataillon armé de lances, pour la déloger. Une fois installés sur les bancs, tous ces badauds s’endormirent jusqu’au matin, puis ils déjeunèrent et la clôture des jeux les y trouva encore, aussi attentifs et charmés qu’au début.

Vers la première heure du jour, les personnes auxquelles leur rang ou leur fortune avait permis d’assurer leurs places d’avance, se mirent en route pour le cirque. Les plus nobles et les plus riches se distinguaient par l’élégance et les livrées de leurs domestiques.

Au moment où le cadran solaire de la citadelle indiquait que la moitié de la seconde heure venait de s’écouler, la légion quitta le mont Sulpius en grand apparat, et quand les derniers rangs de la dernière cohorte eurent passé le pont, la ville se trouva littéralement abandonnée, non que le cirque pût contenir la multitude de ses habitants, mais parce que la population en-tière s’était néanmoins portée dans cette direction.

Vers la troisième heure, lorsque tous les spectateurs eurent gagné leurs places, un héraut sonna de la trompette et les yeux de plus de cent mille personnes se tournèrent vers la partie orientale du bâtiment. On y voyait une large entrée ogivale, ap-pelée Porte Pompeuse, au-dessus de laquelle s’élevait une tri-bune magnifiquement décorée par les insignes et les drapeaux de la légion ; c’est dans cette tribune que se trouvait la place d’honneur, occupée par le consul. Aux deux côtés de l’ogive, ser-vant d’entrée, il y avait des compartiments appelés carceres, sortes de stalles fermées par des portes massives, fixées à des

– 288 – colonnes monumentales. Au-dessus de ces stalles courait une balustrade, peu élevée, derrière laquelle s’étageaient les sièges destinés aux fonctionnaires et aux grands dignitaires, qui y éta-laient leur luxe et leurs costumes les plus somptueux. Deux tours flanquaient ce balcon, qui occupait toute la largeur du cirque ; elles servaient non seulement à son ornementation, mais encore à soutenir l’énorme tente violette, le velarium, qui protégeait les spectateurs contre l’ardeur du soleil.

De sa place, le consul découvrait tout l’ensemble du bâti-ment, qui s’étendait en longueur devant lui, dans la direction de l’occident. Immédiatement au-dessous de lui se trouvait l’arène, recouverte de fin sable blanc, sur laquelle tous les jeux, à l’exception des courses de char, devaient avoir lieu. Au delà de cette arène s’élevait un piédestal en marbre, soutenant trois co-lonnes en pierre grise peu élevées, de forme conique et ornées de sculptures. Avant la fin du jour bien des yeux se tourneraient vers ces colonnes, car les courses commençaient et se termi-naient invariablement devant elles.

À une distance du piédestal suffisante pour laisser de la place à un autel, commençait un mur large de dix à douze pieds, haut de cinq à six et continuant sur une longueur de cent quatre-vingt-deux mètres, soit exactement une stade olym-pienne. À l’extrémité occidentale de ce mur s’élevait un second piédestal, surmonté de colonnes. Les concurrents abordaient la piste par la droite du premier but ; ils avaient donc toujours le mur à leur gauche. Une muraille, haute d’une vingtaine de pieds, s’étendait en forme de fer à cheval tout autour du cirque, à partir des deux tours qui flanquaient sa façade orientale. Trois portes y étaient pratiquées, deux du côté du nord, et une à l’ouest. Cette dernière, très ornée, était la porte du Triomphe, ainsi nommée parce que c’était par là que s’en allaient les vain-queurs des jeux. Les gradins qui s’élevaient tout autour de cette muraille étaient bondés de spectateurs impatients.

 

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Tout à coup l’on entendit un grand bruit de musique et le chœur qui devait marcher en tête de la procession parut sous la porte Pompeuse, suivi du directeur des jeux et des autorités de la ville, couronnées de feuillage et vêtues d’habits d’apparat. Les statues des dieux, portées sur des civières, ou traînées sur de grands chars, venaient ensuite, enfin les concurrents dans leurs costumes de fête. Le cortège fit lentement le tour de l’arène ; il formait un ensemble magnifique et sur son passage éclataient des applaudissements frénétiques. On appelait par leurs noms les favoris du jour, on leur lançait des guirlandes de fleurs. Il était facile de constater que les conducteurs des quadriges pos-sédaient à un haut degré les faveurs de la foule. À leur vue, les spectateurs montaient sur les bancs, le vacarme augmentait, une pluie de fleurs s’abattait sur les chars et les chevaux sem-blaient participer à l’allégresse générale et partager la fierté que toutes ces ovations causaient à leurs maîtres. Chaque quadrige était suivi par un cavalier, à l’exception de celui de Ben-Hur qui, soit par méfiance, soit pour un autre motif, avait préféré se pas-ser de toute escorte.

Plus la procession approchait du second piédestal, plus l’agitation devenait grande. Le blanc dominait parmi les specta-teurs qui occupaient cette partie du cirque. Quand Ben-Hur pa-rut, on l’applaudit à tout rompre ; son char disparaissait sous les fleurs et les cris de Ben-Hur ! Ben-Hur ! Messala ! Messala ! remplissaient l’espace.

Quand le cortège eut terminé son défilé, chacun se rassit et les conversations, un instant interrompues, reprirent leur cours.

– Par Bacchus ! n’est-il pas beau ? s’écriait une Romaine dont la chevelure était entremêlée de rubans rouges et or.

– Et son char, disait une de ses voisines, il est tout or et ivoire. Que Jupiter lui donne la victoire !

La note opposée se faisait entendre sur le banc placé plus haut. Là une voix stridente criait :

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– Je parie cent sicles pour le Juif.

– Sois prudent, reprenait un ami, les enfants de Jacob ne sont pas accoutumés aux jeux des gentils, qui sont une abomi-nation aux yeux de l’Éternel.

– C’est vrai, mais vis-tu jamais quelqu’un avoir l’air plus calme et plus confiant ! As-tu remarqué ses bras ?

– Surtout quels chevaux !

– Et quant à son habileté, on dit qu’il connaît tous les trucs des Romains.

Comme pour compléter tous ces éloges, une femme ajouta :

– Il est même plus beau que le Romain !

Encouragé par cet enthousiasme, le premier Juif répéta :

– Cent sicles sur le Juif ?

– Fou que tu es, lui cria un citoyen d’Antioche, ne sais-tu pas que quinze talents, six contre un, sont déjà engagés sur Messala ! garde tes sicles pour toi !

– Cesse de bramer, âne d’Antioche ! ne sais-tu pas que Messala a parié sur lui-même !

La querelle continuait ainsi d’une façon peu courtoise. Ben-Hur n’avait pas eu de peine à se convaincre que son vœu était exaucé. Tout l’Orient allait assister à sa lutte avec Messala.

 

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