Ben-Hur
Chapitre XII
Les cent galères se rejoignirent dans la baie d’Antemone, à l’orient de la ville de Cythère, et le tribun consacra une journée à les passer en revue. De là il fit voile sur Naxos, la plus grande des Cyclades. Placée à mi-chemin entre les côtes de la Grèce et celles de l’Asie, cette île formait au milieu des flots comme un fort, d’où Arrius pourrait défier les pirates, soit qu’ils se trou-vassent dans la mer Égée, soit qu’ils eussent passé déjà dans la Méditerranée.
Tandis que la flotte se dirigeait, dans le plus bel ordre, vers les rivières rocheuses de l’île, elle rencontra une galère venant de Byzance, et dont le commandant put fournir à Quintus Ar-rius tous les renseignements dont il avait besoin.
Les pirates, disait-il, étaient tous originaires du Pont-Euxin. Ils avaient appareillé dans le plus grand secret et chacun ignorait encore leur existence, que déjà ils apparaissaient dans le golfe de Thrace et anéantissaient la flotte qui y stationnait. De là jusqu’à l’Hellespont ils avaient fait main basse sur tout ce qui flottait à la surface des eaux. Leur escadre se composait de soixante galères, bien montées et bien armées ; un Grec com-mandait l’expédition et d’autres Grecs, connaissant parfaite-ment toutes les mers de l’Orient, lui servaient de pilotes. Ils avaient tout pillé sur leur passage, aussi la panique causée par leur approche gagnait-elle les villes situées dans l’intérieur des terres. Ces villes fermaient leurs portes et plaçaient des gardes sur leurs remparts. Partout les affaires étaient suspendues.
Où se trouvaient maintenant ces pirates ? C’était là ce qu’il importait, avant tout, de savoir. Après avoir mis à sac la ville d’Héphestia, située dans l’île de Lemnos, ils s’étaient dirigés
– 117 – vers l’archipel Thessalique. Les dernières nouvelles disaient qu’ils devaient se trouver dans quelque golfe, entre Eubée et la Hellade.
Telles furent les réponses que reçut Arrius. Alors les habi-tants de l’île, groupés au sommet des collines pour contempler le spectacle inusité que leur offraient ces cinquante galères, cin-glant de concert vers la côte, virent tout à coup celle qui mar-chait la première changer de direction et tourner vers le nord, suivie aussitôt par tout le reste de la flotte. Ils avaient entendu parler des ravages exercés par les pirates sur les rives voisines, aussi suivaient-ils, avec un intérêt palpitant et des sentiments de reconnaissance, les voiles blanches qui s’en allaient dispa-raissant entre Rhodes et Syros ; ils savaient que leur délivrance dépendait de ces vaisseaux fuyant à l’horizon. Rome ne laissait pas sans défense les peuples conquis par elle, en échange de leurs contributions elle assurait leur sécurité.
Fort satisfait de tout ce qu’il venait d’apprendre, le tribun rendait grâce à la fortune qui, non seulement venait de le ren-seigner sur les mouvements des pirates, mais encore les avait attirés dans une impasse où leur destruction paraissait d’avance certaine, et il comprenait l’honneur qui rejaillirait sur son nom, s’il parvenait à capturer leur flotte et à l’anéantir d’un coup.
Les hardis pillards du Pont-Euxin se trouvaient entre l’île d’Eubée et les côtes d’Asie, dans ce même canal qui avait autre-fois offert un refuge aux vaisseaux du roi Xerxès, et les riches ci-tés situées au bord des golfes voisins leur promettaient de splendides butins. Arrius, calculant qu’il devait les rencontrer à la hauteur des Thermopyles, résolut de les surprendre à la fois par le sud et par le nord, mais pour faire réussir ce plan il fallait ne pas perdre un instant et s’avancer vers l’île avec toute la vi-tesse possible.
À la tombée de la nuit on distingua le mont Ocha, qui des-sinait ses contours sur le ciel assombri, et le pilote signala l’approche de la côte eubéenne. Aussitôt l’ordre fut donné
– 118 – d’arrêter toutes les rames, puis Arrius partagea sa flotte en deux divisions de force égale. Lui-même prit le commandement de celle qui devait entrer directement dans le canal, tandis que l’autre ferait force de rames pour tourner l’île. À la vérité, au-cune de ces deux divisions n’égalait la flotte des pirates, mais elles avaient pour elles la discipline, impossible à obtenir d’une horde de brigands. En outre, le tribun comptait que si une des divisions était battue, l’autre rencontrerait l’ennemi déjà affaibli par sa victoire et pourrait facilement en avoir raison.
Pendant ce temps, Ben-Hur occupait sa placé accoutumée, et sa rame, depuis son arrêt dans la baie d’Antemone, lui parais-sait légère.
On apprécie trop peu, en général, le sentiment de sécurité que l’on éprouve lorsqu’on sait où l’on est et où l’on va. S’il est angoissant de sentir que l’on a perdu son chemin, il est bien plus pénible encore d’avancer aveuglément dans les régions in-connues. Ben-Hur s’était habitué, en quelque mesure, à ramer durant des heures, de jour et de nuit, sans connaître la destina-tion de la galère ; cependant le désir de l’apprendre ne s’était jamais entièrement éteint en lui et maintenant il se rallumait, sous l’empire de l’espérance que son entrevue avec le tribun avait fait naître dans son cœur. Les moindres bruits qui parve-naient à son oreille lui semblaient des voix, chargées de quelque message pour lui ; il fixait les yeux sur le petit espace lumineux au-dessus de sa tête par lequel il s’attendait à voir paraître quelque chose ; il n’aurait su lui-même dire quoi. Plus d’une fois il se surprit sur le point d’adresser la parole à son chef, ce qui eût plongé, certainement, ce digne fonctionnaire dans un éton-nement voisin de la stupeur.
Durant ses années de captivité il avait appris à calculer, d’après les rares rayons du soleil qui glissaient sur le plancher, à ses pieds, la direction que suivait la galère, et depuis leur départ de Cythère, il avait étudié les variations de l’ombre avec une at-tention passionnée, car il devinait qu’ils se rapprochaient de la
– 119 – terre de Judée, aussi leur brusque évolution vers le nord lui cau-sait-elle un désappointement poignant. Quant à la raison d’être de ce changement d’orientation, il cherchait en vain à la com-prendre, il ignorait, ainsi que tous ses compagnons, le but de leur voyage. Sa place était près des rames, que la galère fût en marche ou à l’ancre, et une seule fois, depuis trois ans, on lui avait permis de monter sur le pont, – le jour où Arrius avait or-donné qu’il se présentât devant lui – aussi ne savait-il pas même que la galère, qu’il contribuait à faire marcher, était maintenant suivie d’une flotte entière.
Quand la nuit fut venue, une vague odeur d’encens se ré-pandit dans tout le navire…
« Le tribun est à l’autel, se dit Ben-Hur, serions-nous sur le point d’entrer en bataille ? » Il avait assisté déjà à bien des com-bats, sans en avoir vu aucun, et les diverses manifestations que leur approche provoquait à bord lui étaient familières ; ainsi il savait qu’avant un engagement, comme avant un départ, on of-frait toujours un sacrifice aux dieux.
Les rameurs s’intéressaient au résultat d’une bataille avec autant d’ardeur que les matelots et les soldats, quoique pour de tout autres raisons. Ils ne pensaient guère aux dangers courus, mais ils songeaient qu’une défaite, au cas où ils lui survivraient, les ferait changer de maîtres, ce qui améliorerait, peut-être, leur misérable condition.
Au moment voulu on alluma les lanternes suspendues au-dessus des escaliers, et le tribun descendit dans l’entrepont. Les soldats se revêtirent de leurs armures et l’on prépara les ma-chines, les munitions, les jarres pleines d’huile inflammable, les corbeilles remplies de balles de coton, roulées en forme de chandelles. Quand enfin Ben-Hur vit le tribun remonter sur la plateforme, son casque et son bouclier à la main, il ne douta plus de ce qui allait se passer et se prépara à subir la dernière des ignominies attachées à son état d’esclavage.
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Chaque banc portait une chaîne, terminée par des fers, que le chef mettait aux pieds des rameurs, et ceux-ci n’avaient d’autre alternative que d’obéir passivement et de se laisser ainsi enlever toute chance de fuir, en cas de naufrage. Cette humilia-tion, qu’ils ressentaient tous vivement, faisait bouillonner le sang de Ben-Hur ; il eût donné un monde pour y échapper. Le bruit des chaînes soulevées par le chef l’avertissait de son ap-proche, son tour allait venir, à moins… à moins que le tribun n’intercédât pour lui.
Cette idée, dictée peut-être par l’égoïsme ou la vanité, s’empara tout à coup de son âme. Il se dit que si le Romain s’intéressait vraiment à lui, il lui épargnerait cette honte, en tous les cas il allait savoir ce qu’il pouvait espérer de cet homme. Si, au moment d’entrer en bataille, il pensait à lui, cette preuve qu’il le considérait comme étant supérieur à ses compagnons d’infortune, lui permettrait de donner essor à ses rêves d’avenir.
Il attendait avec anxiété l’instant où le chef arriverait à lui. Il entendait les fers grincer et il regardait le tribun, couché sur son lit, où il prenait quelque repos. Enfin son tour vint et il s’apprêtait à tendre son pied, avec le calme que donne le déses-poir, lorsque tout à coup le tribun s’éveilla, s’assit et fit signe à l’officier d’approcher.
Une violente émotion s’empara du jeune Juif. Le grand homme le regardait, mais il n’entendit pas ce qu’il disait. N’importe, il lui suffisait de savoir que la chaîne traînait tou-jours à terre et que le chef avait repris sa place devant sa table. Les coups qu’il y frappait faisaient à Ben-Hur l’effet d’une mu-sique enchanteresse, aussi ramait-il avec une vigueur toute nouvelle.
Le vaisseau avançait sur une mer dont aucun souffle ne ri-dait la surface ; tous ceux qui n’avaient rien à faire à bord dor-maient, Arrius sur sa plateforme et les matelots sur le plancher.
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Deux fois on relaya Ben-Hur, mais lui ne dormait pas. Après trois ans de ténèbres, le jour semblait prêt à poindre sur sa route. Ce qu’il entrevoyait était pour lui ce qu’aurait été la terre pour un marin, perdu sur la haute mer, ou la résurrection pour un mort. Dans un moment pareil, comment aurait-il pu songer à dormir ? L’espoir s’élance vers l’avenir en se servant du passé et du présent, comme de points d’appui ; celui de Ben-Hur avait sa source dans les faveurs du tribun, mais emportait le jeune homme vers des horizons lointains où le bonheur lui apparaissait non seulement comme une promesse, mais comme une réalité. Il voyait déjà ses souffrances effacées, il croyait pos-séder de nouveau son palais et ses biens, il lui semblait sentir autour de son cou les bras de sa mère et de sa sœur et il éprou-vait un sentiment de félicité. Il ne s’arrêtait pas à la pensée de la bataille imminente, et la joie qui inondait son cœur était si complète qu’il n’éprouvait plus aucun désir de vengeance. Mes-sala, Gratien, Rome, tous les souvenirs, pleins d’une amertume passionnée, qui s’attachaient à ces noms détestés étaient ou-bliés ; il planait bien au-dessus des misères de la terre, dans des régions sereines, où il entendait chanter les étoiles.
L’obscurité profonde qui précède l’aurore régnait sur les flots et tout allait bien à bord, quand un homme descendit pré-cipitamment dans la cabine et vint éveiller Arrius. Il se leva, mit son casque sur sa tête et s’arma de son épée et de son bouclier, après quoi il s’avança vers le chef des matelots :
– Les pirates sont tout près de nous, que chacun se prépare au combat, lui dit-il, puis il monta sur le pont aussi calme et confiant que s’il se fût rendu à une fête.
Chacun s’éveilla sur la galère, et tous les officiers se rendi-rent à leur poste. Les soldats de marine, absolument équipés comme des légionnaires, montèrent sur le pont ; l’on préparait en hâte les javelots, les flèches, les provisions d’huile et de balles de coton, l’on allumait des lanternes, on remplissait d’eau de grandes outres. Les rameurs qui n’étaient pas de service res-
– 122 – taient groupés autour de leur chef ; Ben-Hur se trouvait au nombre de ceux-là. Il entendait, au-dessus de sa tête, retentir le bruit des derniers préparatifs, les matelots déployant la voile, tendant des filets au-dessus du bastingage, mettant les ma-chines en ordre ; puis le silence se fit sur la galère – ce silence qui précède la tempête.
Tout à coup, à un signal donné, les rames restèrent immo-biles. Qu’est-ce que cela signifiait ? Parmi les cent vingt esclaves enchaînés aux bancs, il ne s’en trouvait pas un seul qui ne se po-sât cette question. Ils n’étaient encouragés au devoir par aucun sentiment de patriotisme, aucun désir de gloire et, certes, un frisson d’horreur pouvait bien les secouer, car le plus abruti d’entre eux savait qu’une victoire ne servirait qu’à river plus inexorablement sa chaîne, tandis que si le bateau venait à couler ou à brûler, il partagerait son sort.
Ils n’osaient s’informer de ce qui se passait au dehors, ni demander quel ennemi l’on allait combattre. Qui sait si l’un ou l’autre n’aurait pas reconnu dans ses rangs des amis, des frères, des compatriotes ? Le cas était possible, probable même, et c’est pour cette raison, principalement, que les Romains enchaî-naient, au moment du danger, ces pauvres êtres sans défense.
Mais ils n’avaient guère le temps de songer à toutes ces éventualités. Un grand bruit de rames attira l’attention de Ben-Hur ; l’Astra ballotta pendant un moment comme si elle eût été entourée de vagues ; aussitôt il comprit qu’une flotte entière manœuvrait derrière elle et se rangeait en ordre de bataille.
À un second signal, toutes les rames retombèrent dans l’eau, et l’Astra reprit sa marche en avant. Sur le pont, et dans l’intérieur du navire, chacun se taisait, et on se préparait à sou-tenir un choc : on eût dit que la galère elle-même se recueillait, comme un tigre prêt à bondir sur sa proie.
Dans une situation comme celle-là, il est difficile d’apprécier la durée du temps, aussi Ben-Hur ne se rendait-il
– 123 – pas compte du chemin qu’ils avaient parcouru, quand il enten-dit le son clair et longuement répercuté des trompettes. Le chef se mit à battre la mesure plus vite, les esclaves faisaient voler leurs rames, la galère frémissait sous leur effort, la fanfare, pla-cée sur l’arrière-pont, redoublait d’éclat ; à l’avant, on entendait des voix tumultueuses, de plus en plus bruyantes. Tout à coup, une secousse violente fit tomber de leurs bancs plusieurs des rameurs, le bateau recula, s’arrêta, puis avança de nouveau, avec une force irrésistible. Des hurlements de détresse domi-naient la voix des cuivres et l’on entendait un bruit sinistre, comme celui de quelque chose qui craque, se déchire et se brise. Au même moment, une clameur de triomphe retentit sur le pont, l’éperon de la galère romaine venait de couler bas un vais-seau ennemi. Mais qui donc étaient-ils, ceux que la mer englou-tissait ? D’où venaient-ils et quelle langue parlaient-ils ?
Sans un instant de trêve, l’Astra poursuivait sa course folle, et maintenant quelques matelots s’occupaient à imbiber d’huile les rouleaux de coton, qu’ils tendaient à leurs camarades postés au haut des escaliers ; le feu allait ajouter à l’horreur du combat. La galère penchait de telle façon que les rameurs dont les bancs se trouvaient adossés à la paroi opposée, se maintenaient à grand’peine en leurs places. De nouveau le cri de victoire des Romains s’éleva dans l’air, aussitôt dominé par des vociféra-tions désespérées. Un bâtiment ennemi venait d’être soulevé au-dessus des flots par l’énorme harpon de la galère et précipité dans l’abîme.
Le vacarme augmentait de tous côtés ; de temps en temps on entendait un craquement lugubre, accompagné d’exclamations d’effroi, qui annonçaient qu’un navire venait de couler à pic, avec toute sa cargaison humaine ; mais la victoire n’était pas certaine encore, et souvent l’on apportait dans l’entrepont un Romain, encore revêtu de son armure et tout sanglant, ou même mourant ! Parfois aussi, des bouffées de fu-mée chargées d’une odeur de chair carbonisée s’engouffraient dans la cabine, et Ben-Hur, en respirant cet air étouffé, se disait
– 124 – qu’à quelques pas de lui des rameurs brûlaient, avec la galère à laquelle ils étaient inséparablement liés.
Tout à coup l’Astra, qui n’avait pas cessé de marcher, stop-pa. Les rames furent arrachées aux mains des rameurs et ceux-ci jetés à bas de leurs bancs : sur le pont on entendait un grand bruit de pas pressés et les deux parois du bateau craquaient d’une façon inquiétante. Au plus fort de la panique, un homme tomba, la tête la première, dans la cabine et vint s’affaler aux pieds de Ben-Hur. C’était un barbare du nord, au teint blanc, aux cheveux clairs. Que faisait-il donc là ? Une main de fer l’avait-elle arraché du pont du navire voisin ? Non, l’Astra ve-nait d’être abordée et la bataille se livrait maintenant sur son propre pont. Un frisson de terreur secoua le jeune Juif à la pen-sée du danger que courait Arrius. S’il était tué, avec la vie du tri-bun s’évanouirait pour toujours tout espoir de revoir sa mère, sa sœur, et dans sa détresse il s’écria : « Dieu d’Abraham, protège-le. »
Il jeta un regard autour de lui. La confusion était à son comble dans la cabine, les rameurs demeuraient immobiles et comme paralysés, des hommes affolés couraient ça et là ; seul le chef restait assis sur sa plateforme, attendant avec un calme imperturbable les ordres du tribun. Il frappait toujours ses coups réguliers ; il les frappait en vain, mais donnait l’exemple de cette discipline sans égale, qui avait jusqu’alors conquis le monde.
Cet exemple ne fut pas perdu pour Ben-Hur ; il rassembla tout son sang-froid et chercha à se rendre compte de la situation où il se trouvait. L’honneur et le devoir retenaient ce Romain sur sa plateforme, mais lui, qu’avait-il à faire avec l’honneur ou le devoir, et s’il mourait en esclave, à qui cela profiterait-il ? Au contraire, le devoir, pour lui, consistait à vivre, sa vie apparte-nait à sa mère, à sa sœur ; il les voyait tendant les bras vers lui, implorant son secours, et à tout prix il voulait répondre à leur appel. Hélas ! il tressaillit en se rappelant que le jugement dont
– 125 – il portait le poids avait toujours force de loi et qu’aussi long-temps qu’il ne serait pas rapporté, il ne lui servirait de rien de fuir. Il n’y avait pas dans tout le vaste monde un endroit où le bras de l’empereur ne l’atteindrait pas, et jamais il ne pourrait habiter la Judée et se consacrer à la tâche à laquelle il voulait vouer sa vie, si la liberté ne lui était pas officiellement rendue. Dieu du ciel ! comme il avait attendu ce moment, comme il l’avait demandé dans ses prières et comme l’exaucement avait tardé ! Et maintenant que, grâce aux promesses du tribun, il croyait être près d’obtenir cette liberté, son bienfaiteur allait-il donc lui être enlevé ? S’il mourait, tout serait fini, pour lui aus-si : les morts ne reviennent point pour tenir les promesses faites par les vivants. Mais non, cela ne serait pas ou, du moins, si Ar-rius devait périr, il partagerait son sort, préférant mille fois mourir que de continuer à mener l’existence d’un esclave.
Encore une fois, Ben-Hur regarda tout autour de lui. Sur le pont, la bataille continuait, la galère, serrée entre deux vais-seaux ennemis, courait à chaque instant le risque d’être écrasée. Les rameurs faisaient des efforts frénétiques pour se débarras-ser de leurs fers et n’y réussissant pas, ils poussaient des hurle-ments de forcenés. Les gardes s’étaient enfuis, la discipline n’existait plus, le désordre régnait à sa place, partout, excepté sur la plateforme où le chef était toujours assis, fidèle à sa con-signe. Ben-Hur lui jeta un dernier regard, puis il s’élança en avant, afin de se mettre à la recherche du tribun.
Il atteignit l’escalier d’un bond et déjà il entrevoyait le ciel, embrasé par la lueur des incendies, la mer couverte de vais-seaux et d’épaves, et le pont sur lequel les pirates semblaient être les plus nombreux, quand tout à coup la marche sur la-quelle il se trouvait se déroba sous ses pieds et lui-même fut précipité sur le plancher de sa cabine, qui se soulevait et volait en morceaux. En même temps, tout l’arrière de la coque s’ouvrait et la mer, qui semblait avoir guetté ce moment, s’engouffrait dans le bâtiment en écumant et en bouillonnant.
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Autour de Ben-Hur, tout était maintenant ténèbres. Il se-rait faux de dire qu’il faisait des efforts pour se maintenir sur l’eau, car malgré sa force extrême et l’instinct de la conserva-tion, il avait perdu connaissance. Il tourbillonna un moment dans la cabine, puis le remous causé par le bateau qui s’enfonçait, le rejeta à la surface des flots, avec toutes sortes de débris flottants. Presque machinalement il en saisit un et s’y tint cramponné. Il lui semblait avoir passé une éternité au fond de la mer ; enfin il secoua la tête, se frotta les yeux et, après s’être as-sis sur la planche à laquelle il devait son salut, il essaya de dis-tinguer ce qui l’entourait.
La mort qui l’avait cherché dans les flots, sans l’atteindre, n’abandonnait pas sa proie, il la voyait, revêtue de formes di-verses, ramper autour de lui. Une épaisse fumée, dans laquelle les vaisseaux en flammes faisaient ici çà et là de brillantes trouées, traînait sur la mer, comme un brouillard. La bataille durait toujours, mais Ben-Hur n’aurait pu dire à qui la victoire appartenait. De temps à autre une galère passait près de lui ; plus loin il en voyait vaguement, qui se heurtaient les unes contre les autres, mais un danger plus imminent le menaçait. Au moment où l’Astra sombrait, son propre équipage et ceux des deux galères qui l’attaquaient se trouvaient sur le pont, en-gagés dans une lutte corps à corps, qui se continuait encore sur les épaves, auxquelles un certain nombre d’entre eux avaient pu se raccrocher. Tous ces naufragés se disputaient, avec l’énergie du désespoir, la possession d’une planche ou d’une poutre. Ben-Hur, persuadé qu’aucun de ces hommes, armés pour la plupart, n’hésiterait à le tuer pour s’emparer du frêle radeau sur lequel il se soutenait, faisait tous ses efforts pour leur échapper, mais en s’éloignant d’eux il courut le risque d’être écrasé par une galère, qui passa si près de lui, que les vagues qu’elle soulevait le cou-vrirent de leur écume.
Il faisait manœuvrer à grand’peine sa planche, et il sentait que l’espace d’une seconde suffirait pour le perdre. Soudain il vit paraître, à la portée de son bras, un casque brillant, puis
– 127 – deux mains, auxquelles il ne serait pas aisé de faire lâcher prise si elles parvenaient à s’emparer du bord de la planche. Saisi de frayeur, Ben-Hur essaya de se détourner, mais le casque repa-rut, ainsi que deux bras, qui battaient l’eau avec frénésie ; enfin la tête se retourna, laissant apercevoir un visage d’une pâleur spectrale, une bouche ouverte, des yeux fixes. C’était horrible à voir, mais Ben-Hur n’en poussa pas moins une exclamation de joie et, au moment où le noyé allait disparaître dans les flots pour la dernière fois, il le saisit par la chaîne qui retenait son casque et l’attira à lui.
C’était Arrius, le tribun, qu’il venait de sauver, mais pen-dant un moment il eut besoin de toutes ses forces pour mainte-nir sa tête au-dessus des vagues. La galère avait passé au milieu de toutes ces épaves flottantes, et dans le sillon qu’elle laissait derrière elle rien de vivant n’apparaissait plus. Un craquement sourd, suivi d’un cri, se fit entendre, Ben-Hur leva les yeux et avec une joie sauvage il constata que l’Astra était vengée.
Le jeune homme aurait donné beaucoup pour savoir qui étaient les vainqueurs : il comprenait que sa propre vie et celle d’Arrius dépendaient de cette question. Il avait réussi à faire passer l’extrémité de la planche sur laquelle il se trouvait, sous le corps du tribun ; ses efforts tendaient maintenant à l’y main-tenir. L’aube blanchissait la nue à l’orient, et il la voyait grandir avec une impatience mêlée d’anxiété. Quand le jour serait venu se trouveraient-ils entourés de Romains, ou de pirates ? Dans ce dernier cas, Arrius était perdu.
Enfin il aperçut la terre, mais beaucoup trop éloignée en-core pour qu’il pût songer à l’atteindre. Quelques hommes se maintenaient encore, comme lui, au-dessus de l’abîme ; on voyait aussi flotter ici et là des morceaux de bois fumant. À une petite distance d’eux une galère se balançait, immobile ; sa grande voile retombait en lambeaux le long du mât ; plus loin passaient des ombres blanches, qui pouvaient être les voiles des vaisseaux fuyant le lieu du combat, ou de grands vols d’oiseaux.
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Une heure s’écoula ainsi et l’angoisse de Ben-Hur allait croissant. Si le secours tardait encore, il perdait tout espoir de voir Arrius revenir à la vie. Par moment il se demandait s’il était déjà mort. Il lui enleva, à grand’peine, son casque, puis sa cui-rasse et, à son inexprimable soulagement, il découvrit que son cœur battait toujours. Il ne lui restait autre chose à faire qu’à at-tendre et selon la coutume de son peuple, à prier.
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