Ben-Hur

Lewis Wallace · Chapitre 16 sur 47

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Ben-Hur

Chapitre XVI

 

 

À peine Ben-Hur eut-il disparu que Simonide s’anima. Ses yeux brillaient et il s’écria gaîment :

– Esther, sonne, – vite !

Elle s’approcha de la table et agita une sonnette. Une des étagères tourna sur elle-même, découvrant une porte, au travers de laquelle passa un homme qui vint s’incliner devant le mar-chand.

– Approche-toi davantage, Malluch ! dit Simonide d’une voix impérieuse. J’ai à te confier une mission à laquelle tu ne failliras pas, quand même le soleil s’arrêterait dans son cours. Écoute-moi bien ! Un jeune homme est, en ce moment, en train de descendre dans l’entrepôt ; il est grand, beau, vêtu comme un Israélite. Suis-le comme son ombre et chaque soir fais-moi sa-voir où il est, ce qu’il fait, en quelle compagnie il se trouve et, si tu peux, sans qu’il s’en doute, surprendre ses conversations, rapporte-les moi mot à mot, ainsi que tout ce qui concerne ses habitudes, ses opinions, sa vie. Tu m’as compris ? Va donc promptement le rejoindre. Mais non ! écoute encore, Malluch. S’il quitte la ville, quitte-la avec lui et surtout aie soin d’être pour lui un ami. S’il t’interroge, dis-lui ce qui te paraîtra plau-sible pour expliquer ta présence auprès de lui, mais ne lui laisse pas deviner que tu es à mon service. À présent, pars en toute hâte.

L’homme s’inclina, l’instant d’après il avait disparu.

Alors Simonide se frotta les mains en riant.

 

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– Quel jour avons-nous, ma fille ? dit-il, je désire m’en sou-venir, à cause du bonheur qu’il vient de m’apporter. Regarde la date avec un sourire, Esther, et avec un sourire, dis-la-moi.

Sa gaîté paraissait si peu naturelle à la jeune fille, que pour la dissiper elle lui dit tristement :

– Malheur à moi, mon père, si je pouvais jamais oublier ce jour !

Ses mains retombèrent sur sa robe et sa tête se pencha sur sa poitrine.

– Tu as raison, ma fille, s’écria-t-il sans lever les yeux. C’est le vingtième jour du quatrième mois. Il y a aujourd’hui cinq ans que ma Rachel, ta mère, est morte. On me rapporta ici dans l’état où tu me vois, et je la trouvai morte de chagrin. Oh ! elle était pour moi comme une grappe mûre dans les vignes d’Enguedi, comme un parfum de nard de grand prix. Nous la déposâmes en un lieu solitaire, dans une tombe creusée au re-vers de la montagne ; personne ne repose auprès d’elle. Cepen-dant elle me laissait une petite lumière pour éclairer l’obscurité dans laquelle son départ me plongeait, et cette lumière est de-venue, avec les années, brillante comme l’aurore.

Il posa la main sur la tête de sa fille, en murmurant : « Sei-gneur, je te bénis de ce que ma Rachel revit dans la fille que tu m’as donnée. » Puis, relevant tout à coup la tête, il demanda si la journée n’était pas sereine.

– Elle l’était quand ce jeune homme est entré.

– Appelle donc Abimélec, afin qu’il me porte dans le jardin, d’où je pourrai voir la rivière et mes bateaux, et je te raconterai pourquoi le rire est sur mes lèvres et pourquoi mon cœur saute dans ma poitrine, comme un chevreau sur les montagnes.

Le domestique poussa le fauteuil de son maître à l’endroit, appelé le jardin, c’est-à-dire sur le toit du bâtiment inférieur et,

– 156 – après avoir installé Simonide à la place d’où l’on voyait le mieux le palais impérial, le pont et la rivière, il le laissa seul avec Es-ther. Elle s’assit sur le bras du fauteuil et se mit à lui caresser les mains, en attendant qu’il lui parlât, ce qu’il fit bientôt avec calme.

– Je t’observais, Esther, pendant que ce jeune homme par-lait et il me semblait qu’il gagnait sa cause auprès de toi.

Elle baissa les yeux et répondit :

– Pour te dire la vérité, j’ai foi dans son histoire.

– Il est donc, à ton avis, un fils du prince Hur, que je croyais perdu ?

– S’il ne l’est pas… Elle hésitait à parler.

– S’il ne l’est pas, Esther ?

– J’ai été sans cesse auprès de toi, père, depuis que ma mère a répondu à l’appel de notre Dieu. Je t’ai vu et entendu traiter avec des gens de toute espèce, qui cherchaient des gains honnêtes ou malhonnêtes et vraiment je puis dire que si ce jeune homme n’est pas le prince qu’il prétend être, je n’ai jamais vu encore, jusqu’ici, le mensonge jouer aussi bien le rôle de la vérité.

– Par la gloire de Salomon, ma fille, tu parles avec convic-tion. Crois-tu donc que ton père fût réellement l’esclave du sien ?

– J’ai cru comprendre qu’à ses yeux cela ressortait de ce qu’il avait entendu raconter.

Pendant un instant les yeux de Simonide errèrent sur les bateaux ; cependant ce n’était pas à eux qu’il songeait.

– Tu es bonne fille, Esther, intelligente et fine comme une vraie fille d’Israël et, de plus, tu es en âge d’entendre raconter

– 157 – une triste histoire. Prête-moi donc attention et je te parlerai de moi, de ta mère et de beaucoup de choses passées ; des choses que j’ai cachées aux Romains malgré la persécution, pour l’amour d’un vague espoir, et que je t’ai cachées, afin que rien ne t’empêchât de t’épanouir comme une fleur. Je suis né dans une caverne de la vallée d’Hinnom, au sud du mont de Sion. Mon père et ma mère étaient esclaves, ils cultivaient les figuiers et la vigne, dans les jardins du roi, tout près de Siloé, et dans mon enfance je les aidais. Ils appartenaient à la classe des esclaves destinés à servir toujours et me vendirent au prince Hur, l’homme le plus riche de Jérusalem, après Hérode. Il m’envoya dans son comptoir d’Alexandrie, en Égypte, et c’est là que je grandis. Je le servis pendant six ans ; la septième année, suivant la loi de Moïse, je devins libre.

– Oh ! tu n’es donc pas le serviteur de son père ! s’écria Es-ther, en joignant les mains.

– Écoute-moi jusqu’au bout, ma fille, tu sauras tout. Il y avait alors des docteurs qui prétendaient que les enfants des es-claves participaient au sort de leurs parents, mais le prince Hur était un homme juste, qui s’en tenait à l’esprit de la loi. Il décla-ra que j’étais un serviteur hébreu, acheté, selon le sens que le grand législateur donnait à ce mot, et par un écrit scellé, que je possède encore, il me donna la liberté.

– Et ma mère ? demanda Esther.

– Un peu de patience, ma fille, et tu sauras tout. Avant que je sois arrivé à la fin de mon récit tu auras compris qu’il me se-rait plus aisé de m’oublier moi-même que de l’oublier, elle. À la fin de mon temps de servitude, je me rendis à Jérusalem pour célébrer la Pâque. Mon maître me reçut chez lui. Déjà alors je lui avais voué une affection sans bornes et je le priai de me per-mettre de demeurer à son service. Il y consentit et je le servis encore, durant sept ans, mais en recevant le prix de mon travail. Il me confia le soin de diriger des expéditions hasardeuses, sur mer et sur terre, jusqu’à Suse et Persépolis. Ce n’était pas une

– 158 – tâche exempte de périls, mais l’Éternel était avec moi, il faisait prospérer tout ce que j’entreprenais. Je rapportais de ces voyages de grandes richesses pour le prince, et pour moi des connaissances sans lesquelles il m’eût été impossible de mener à bien toutes les affaires qui m’ont incombé dès lors… Un jour j’étais son hôte, dans son palais de Jérusalem ; une servante en-tra, portant quelques tranches de pain sur un plateau. Elle se di-rigea tout d’abord vers moi. Ce fut ainsi que je vis ta mère pour la première fois. Je l’aimai et j’emportai cet amour dans mon cœur. Quelque temps après je priai le prince de me la donner pour femme. Il m’apprit qu’elle était esclave mais que, si elle le désirait, il la libérerait, afin que ma demande pût m’être accor-dée. Elle me rendait amour pour amour, mais elle était heureuse dans sa condition et refusa la liberté. Je l’implorai et la suppliai, je revins souvent à la charge ; elle me répondait toujours qu’elle serait ma femme, si je consentais à partager sa servitude. Notre père Jacob servit sept ans pour sa Rachel, pouvais-je en faire moins pour la mienne ? Ta mère exigeait que je devinsse esclave comme elle. Je m’en allai, puis je revins. Regarde, Esther, re-garde ici. Il découvrait le lobe de son oreille gauche.

– Ne vois-tu pas la cicatrice qui montre encore où le poin-çon a passé ?

– Je la vois, dit-elle, et je comprends maintenant combien tu as aimé ma mère.

– Si je l’ai aimée, Esther ! Elle était pour moi plus que la Sulamite pour le roi poète, plus belle, plus immaculée, une fon-taine murmurante, une source d’eau pure, un fleuve du Liban. Le maître, à ma requête, me conduisit devant les juges, puis il me ramena chez lui et me perça l’oreille contre sa porte, avec un poinçon ; ainsi je devins son esclave à perpétuité. Voilà com-ment je gagnai ma Rachel. Jamais amour fut-il pareil au mien ?

Esther se pencha vers lui pour l’embrasser, et pendant un moment ils restèrent silencieux, tous les deux, pensant à la morte.

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– Mon maître périt dans un naufrage, ce fut le premier chagrin de ma vie. On mena grand deuil dans sa maison et dans la mienne, ici, à Antioche, où je résidais alors. Quand le bon prince mourut, j’étais son intendant en chef ; tout ce qu’il pos-sédait était placé sous mes soins et sous mon contrôle. Tu peux juger, par cela, de l’étendue de sa confiance et de son attache-ment. Je partis en hâte pour Jérusalem, afin de rendre mes comptes à sa veuve. Elle me confirma dans ma charge, et je m’appliquai à la remplir plus fidèlement encore que par le pas-sé. Les affaires prospéraient, elles augmentaient toujours. Dix années passèrent ainsi, au bout desquelles survint la catas-trophe que tu as entendu raconter à ce jeune homme, l’accident, comme il l’appelait, arrivé au gouverneur Gratien. Le gouver-neur prétendit qu’il avait voulu l’assassiner. Sous ce prétexte, et avec la permission de Rome, il confisqua à son profit les biens de la veuve et de ses enfants. Non content de cela, et pour éviter que ce jugement pût être jamais soumis à révision, il fit dispa-raître les membres de la famille de Hur. Il envoya le fils, que j’avais vu enfant, aux galères ; quant à la veuve et à sa fille, on suppose qu’elles ont été jetées en prison, dans l’un ou l’autre de ces donjons de Judée, d’où l’on ne sort pas plus que d’une tombe. Elles sont perdues pour le monde aussi complètement que si la mer les avait englouties. Je n’ai pu apprendre comment elles sont mortes, ni même m’assurer de leur mort… Tu pleures, Esther. Cela prouve que ton cœur est bon, comme l’était celui de ta mère, et ma prière est qu’il ne soit jamais foulé aux pieds par les hommes, comme l’ont été tant de tendres cœurs ici-bas. Mais je poursuis. Je me rendis à Jérusalem, dans l’espoir de se-courir ma bienfaitrice. À la porte de la ville, je fus arrêté et jeté dans un des cachots de la tour Antonia ; je ne compris la raison de mon arrestation que lorsque Gratien lui-même vint me de-mander de lui livrer l’argent des Hur, qui devait, selon lui, se trouver dans mes mains. Je refusai. Il avait bien pu prendre ses maisons et ses propriétés, je ne voulais pas qu’il eût encore ses millions, car je me disais que si je demeurais dans les faveurs du Seigneur, il me serait possible de relever la fortune de sa famille.

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Le tyran me fit mettre à la torture, mais je tins bon et il me ren-dit à la liberté sans avoir rien obtenu de moi. Je revins ici et je reconstituai la maison de commerce, en substituant le nom de Simonide d’Antioche à celui du prince Hur. Tu sais, Esther, qu’elle a prospéré entre mes mains et que les millions du prince se sont merveilleusement multipliés ; tu sais aussi que trois ans plus tard, comme je me rendais à Césarée, Gratien se saisit de moi une seconde fois et me mit encore à la torture pour me faire avouer qu’il avait le droit de s’emparer de mon coffre-fort et de mes marchandises, et tu n’ignores pas qu’il échoua dans son dessein. Brisé de corps, je retournai chez moi, pour y trouver ma Rachel morte de chagrin. Le Seigneur règne et moi je vécus. J’achetai de l’empereur lui-même une licence, m’autorisant à trafiquer dans le monde entier, et aujourd’hui, – gloire à Celui qui fait des vents ses messagers, – la fortune confiée à ma direc-tion suffirait pour enrichir un César.

Il releva fièrement la tête et leurs yeux se rencontrèrent.

– Que ferai-je de cet argent, Esther ?

– Mon père, répondit-elle à voix basse, son propriétaire lé-gitime ne l’a-t-il pas réclamé tout à l’heure ? :

– Et toi, mon enfant ! Te laisserai-je devenir une men-diante ?

– Père, je suis ta fille, et, par cela même, son esclave. Il est dit de la femme vertueuse : « Elle est revêtue de force et de gloire et se rit de l’avenir. »

– Le Seigneur a été bon envers moi de bien des manières, dit-il, en la considérant avec un amour ineffable, mais toi, Es-ther, tu es pour moi le couronnement de tous ses bienfaits.

Il l’attira sur sa poitrine et l’embrassa à plusieurs reprises.

– Sache maintenant, continua-t-il, pourquoi je riais tout à l’heure. Quand ce jeune homme parut devant moi, je crus revoir

– 161 – son père dans tout l’éclat de sa jeunesse. Mon cœur s’élançait à sa rencontre, et je compris que les jours de ma tribulation sont passés, que mon labeur est terminé. Ce n’est qu’avec peine que je pus réprimer un cri de joie. J’aurais voulu le prendre par la main, lui montrer mes comptes et lui dire : « Tout cela est à toi, et moi je suis ton serviteur, prêt, désormais, à m’en aller. » Je l’aurais fait, Esther, si, à ce moment même, trois considérations ne m’avaient retenu. Je veux être certain qu’il est le fils de mon maître, me suis-je dit tout d’abord, et s’il l’est réellement, je veux savoir quelles sont ses dispositions. Parmi ceux qui nais-sent pour être riches, combien n’en est-il pas entre les mains desquels la fortune n’est qu’un instrument de malédiction ?

Il s’arrêta un instant, puis il s’écria d’une voix que la pas-sion faisait trembler :

– Esther ! songe à tout ce que j’ai souffert de la main des Romains, non seulement de celle de Gratien, mais encore de celle de ses bourreaux, qui se riaient de mes cris. Vois mon corps brisé et pense à la tombe solitaire de ta mère, réfléchis aux souffrances des membres de la famille de mon maître, s’ils sont vivants, aux cruautés exercées envers eux, s’ils sont morts, et dis-moi s’il serait juste qu’il ne tombât pas un cheveu, qu’il ne coulât pas une goutte de sang pour expier tant d’horreurs ? Ne me dis pas, comme les prédicateurs le répètent, que la ven-geance appartient au Seigneur. Ne se sert-il pas d’intermédiaires pour accomplir ses desseins ? N’a-t-il pas eu, à son service, des hommes de guerre, en plus grand nombre que des prophètes ? La loi qui dit : Œil pour œil, dent pour dent, ne vient-elle pas de Lui ? Oh ! durant toutes ces années, la ven-geance a été mon rêve, l’objet de mes préparatifs et de mes prières et j’ai attendu, patiemment, le jour où ma fortune crois-sante me permettrait de punir mes persécuteurs. Quand ce jeune homme parlait de son habileté dans le métier des armes et du but caché qu’il poursuit, je devinai aussitôt que, lui aussi, vi-vait en vue de la revanche. C’est là, Esther, la troisième raison qui me fit demeurer impassible devant lui et rire à son départ.

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– Il est parti, – reviendra-t-il ? demanda Esther d’un air rêveur.

– Mon fidèle Malluch est avec lui. Il le ramènera quand je serai prêt à le recevoir.

 

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