Ben-Hur
Chapitre XXIII
– Que ne puissé-je te répondre ! s’écria Balthasar. Si je sa-vais où le trouver, je me rendrais auprès de lui sans perdre un instant ; rien ne m’arrêterait.
– Tu l’as donc cherché ? demanda Ben-Hur.
Un sourire passa sur le visage de l’Égyptien.
– Si je l’ai cherché ? La tâche que j’assignai à ma vie, lors-que je quittai l’asile que j’avais trouvé au désert, consistait à dé-couvrir ce qu’était devenu l’enfant. Mais bien qu’une année se fût écoulée, je n’osai pas retourner en Judée, car Hérode y ré-gnait encore d’une façon plus sanguinaire que jamais. J’avais en Égypte quelques amis ; ils crurent aux choses merveilleuses dont je leur parlais et se réjouirent à la pensée qu’un Rédemp-teur venait de naître. Quelques-uns d’entre eux se chargèrent de s’informer de l’enfant. Ils se rendirent d’abord à Bethléem et trouvèrent facilement l’hôtellerie et la caverne ; mais l’intendant qui se tenait à la porte la nuit où nous y arrivâmes n’y était plus, et personne ne savait ce qu’il était devenu.
– Cependant ils ont certainement recueilli quelques preuves de la réalité des choses que tu racontais ? dit Ben-Hur en s’animant.
– Oui, des preuves écrites avec du sang, un village en deuil, des mères pleurant leurs petits enfants. Il faut que tu saches que lorsque Hérode apprit notre fuite, il envoya tuer tous les petits enfants de Bethléem, aucun n’échappa. Mes émissaires furent confirmés dans leur foi en mon récit, mais ils revinrent me dire que l’enfant était mort, massacré avec tous les autres innocents.
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– Mort ! s’écria Ben-Hur épouvanté, mort, dis-tu ?
– Non, mon fils, ce n’est point moi qui le dis. C’est là ce qu’ils me rapportaient ; mais je ne le crus point alors et je ne le crois pas davantage aujourd’hui.
– Tu as reçu, à son sujet, une révélation spéciale ?
– Non, ce n’est pas cela, dit Balthasar, en baissant les yeux. L’Esprit nous a conduits vers l’enfant, mais pas au delà. Après avoir quitté la caverne, la première chose que nous fîmes, ce fut de lever les yeux pour chercher l’étoile ; elle avait disparu et nous comprîmes que nous étions laissés à nous-mêmes. La der-nière inspiration de l’Être saint – la dernière dont je me sou-vienne – fut celle qui nous envoya demander un asile à Ilderim.
– Oui, dit le cheik, qui tiraillait sa barbe d’une main dis-traite. Tu me dis que vous m’étiez tous trois envoyés par l’Esprit, je m’en souviens.
– Je ne sais rien de certain, continua Balthasar, qui remar-quait la consternation peinte sur le visage de Ben-Hur ; mais j’ai beaucoup songé à tout cela, mon fils, j’y ai songé durant de longues années, soutenu par une foi aussi vive aujourd’hui qu’à l’heure où j’entendis la voix de l’Esprit m’appeler sur le rivage du lac. Si vous voulez m’entendre, je vous dirai mes raisons de croire que l’enfant est vivant.
Ilderim et Ben-Hur firent un signe d’assentiment et les domestiques, aussi intéressés qu’eux, se rapprochèrent, afin de mieux écouter.
– Nous croyons tous trois en Dieu, et nous savons qu’il est la Vérité. Les collines pourront tomber en poussière et les vents du midi dessécher les mers, mais sa parole durera éternelle-ment, car sa parole est la vérité, reprit Balthasar d’un accent so-lennel qui impressionna profondément son auditoire. C’est Lui-même qui me parla, près du lac, en me disant : « Béni sois-tu, fils de Mizraïm. La Rédemption s’approche ; – avec deux autres
– 217 – hommes, venus des confins de la terre, tu verras le Sauveur. » Je l’ai vu, en effet – que son nom soit béni ! – mais la seconde partie de la promesse n’est point accomplie, la Rédemption est encore à venir. Comprends-tu maintenant pourquoi l’enfant ne peut pas être mort ? S’il l’était, il n’y aurait plus personne pour l’accomplir ; la promesse serait vaine et Dieu serait… Non, je n’ose prononcer ce mot ! s’écria-t-il avec horreur. L’enfant est né en vue de la Rédemption et, tant que son œuvre n’est point accomplie, il ne saurait mourir. Voilà une des raisons pour les-quelles je le crois vivant ; écoutez les autres.
Il s’arrêta pour reprendre haleine.
– Ne veux-tu pas boire un peu de vin ? lui demanda Ilde-rim, respectueusement.
Balthasar but quelques gorgées et reprit :
– Le Sauveur que j’ai vu était né d’une femme, il était sem-blable à nous par sa nature, sujet à toutes nos maladies et même à la mort, retenez bien ceci. Considérez ensuite la tâche mise à part pour lui. N’est-elle pas de celles qui nécessitent toutes les facultés d’un homme, – la sagesse, la fermeté, le discernement, – d’un homme et non point d’un enfant ? Avant de les posséder il fallait qu’il grandît et se développât, ainsi qu’un de nous. Son-gez à tous les dangers auxquels sa vie était exposée. Hérode s’était dès l’abord déclaré son ennemi, les Romains ne pou-vaient manquer de suivre son exemple. Israël, lui-même, ne pa-raissait pas disposé à le recevoir. Le meilleur moyen de le sous-traire à ces dangers, durant cette période de développement, n’était-ce pas de la lui faire passer dans l’obscurité ? Je me dis donc à moi-même et je vous le répète, – il n’est point mort, mais seulement perdu, et son œuvre restant encore à faire, il réappa-raîtra sûrement. Voilà les raisons de mon espérance, – ne vous convainquent-elles point ?
Les petits yeux perçants d’Ilderim brillaient de satisfaction, et Ben-Hur, reprenant courage, s’écria :
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– Ce ne sera pas moi qui contesterai leur excellence. Mais parle encore, je te prie !
– Tu ne m’as pas encore assez entendu, mon fils. Sache donc qu’après avoir compris que la volonté de Dieu était qu’on ne pût point trouver l’enfant, je m’exerçai à la patience et me mis à l’attendre avec foi. Maintenant encore, je l’attends. Il vit et il garde bien son secret. Peu importe que je ne puisse aller à lui, ou nommer le lieu de sa retraite. Peut-être son fruit est-il encore dans sa fleur, peut-être est-il près de sa maturité, – toujours est-il que la promesse est certaine, et son accomplissement ne peut tarder longtemps.
Un frisson secoua Ben-Hur, un frisson qui n’était, peut-être, que la dernière manifestation de ses doutes expirants.
– Où penses-tu qu’il se trouve ? demanda-t-il, comme hési-tant à parler d’une chose sacrée.
Balthasar le regarda avec bonté :
– J’étais assis, dit-il, il y a quelque temps, dans ma maison, située si près du Nil qu’elle se réfléchit dans ses eaux, et je son-geais. Un homme de trente ans, me disais-je, doit avoir ense-mencé le champ de sa vie, car l’été est court pour mûrir la mois-son. L’enfant a maintenant vingt-sept ans, il est temps pour lui de répandre le grain. Comme toi, je me demandais où il était et je répondis à cette question en me rendant ici, pour y être tout près du pays que Dieu a donné à tes pères. Où donc pourrait-il apparaître, si ce n’est en Judée ? Dans quelle ville commence-rait-il son œuvre, si ce n’est à Jérusalem ? À qui les bénédictions qu’il doit apporter seraient-elles accordées d’abord, si ce n’est aux enfants d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, ces bien-aimés du Seigneur ? Si l’on m’ordonnait d’aller à sa recherche, je parcour-rais les villages et les hameaux situés sur le penchant des col-lines de Judée et de Galilée, du côté de la vallée du Jourdain. Il est là, en ce moment, et peut-être ce soir même, sur le seuil d’une porte, ou sur le sommet d’une montagne, il regarde le so-
– 219 – leil se coucher, en se disant qu’un jour de moins le sépare du moment où il deviendra la lumière du monde.
Balthasar se tut ; son bras étendu indiquait la direction de la Judée, et tous ceux qui l’écoutaient, les esclaves les plus stu-pides eux-mêmes, tressaillirent comme si un être majestueux venait d’entrer dans la tente. Ben-Hur rompit le premier le si-lence.
– J’ai compris, dit-il, que tu as été l’objet de merveilleuses faveurs ; je sais aussi, maintenant, qu’il existe réellement des mages. Il n’est pas en mon pouvoir de t’exprimer combien je te suis reconnaissant de ce que tu viens de me dire. Je sens que nous sommes à la veille de grands événements, et un peu de ta foi se communique à moi. Mets le comble aux obligations que je t’ai en me disant quelle sera la mission de celui que tu attends, et que moi aussi, à partir de ce soir, j’attendrai en vrai Israélite croyant. Tu dis qu’il sera un Rédempteur ; ne sera-t-il pas éga-lement roi des Juifs ?
– Mon fils, cette mission est encore le secret de Dieu. Tout ce que je sais m’a été appris par la voix qui répondit jadis à ma prière. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté tout à l’heure ; tu n’as pas oublié que cette prière m’était dictée par le sentiment de la profonde misère dans laquelle l’humanité était tombée. Je sentais qu’une Rédemption n’était possible que si Dieu lui-même en faisait son œuvre ; elle va s’accomplir et sûrement elle sera pour toute la terre. Comment cela se fera-t-il ? me dis-tu. Je sais que certains hommes soutiennent qu’il n’y aura pas, pour l’humanité, de bonheur possible, tant que les sept collines de Rome n’auront pas été rasées, ce qui revient à dire que les malheurs du temps ne sont pas causés par l’ignorance où les peuples sont plongés à l’égard de Dieu, mais par le mauvais gouvernement de ceux qui dominent sur eux. A-t-on jamais vu les gouvernements servir la cause de la religion ? Et de combien de rois as-tu entendu parler, qui fussent meilleurs que leurs su-jets ? Non, le Rédempteur ne peut avoir en vue un but politique,
– 220 – il ne renversera pas ceux qui occupent les trônes, afin que d’autres puissent s’y asseoir à leur place. Si c’était là son but, la sagesse de Dieu cesserait de surpasser notre intelligence. Je te le dis, bien que je ne sois qu’un aveugle parlant à d’autres aveugles, celui qui va venir sera le Sauveur des âmes ; la Ré-demption, ce sera Dieu venant habiter sur la terre et y faisant régner la justice.
Le désappointement de Ben-Hur se lisait clairement sur son visage, mais s’il ne s’avouait pas convaincu, il se sentait in-capable de discuter sur l’heure avec l’Égyptien ; il n’en était pas de même d’Ilderim.
– Par la splendeur de Dieu ! s’écria-t-il avec impétuosité, ce que tu dis là n’a pas de sens. L’ordre du monde ne saurait être changé. Chaque communauté doit avoir un chef, chargé d’exercer la puissance ; il n’y a pas, sans cela, de réforme pos-sible.
– Ta sagesse est celle de ce monde, bon cheik, répondit gravement Balthasar, tu oublies que c’est justement des erre-ments du monde que nous devons être délivrés. L’ambition d’un roi, c’est de s’assujettir les hommes ; sauver leurs âmes, c’est le désir de Dieu.
Ilderim se taisait, mais ne semblait pas prêt à se rendre ; Ben-Hur reprit la discussion à sa place.
– Père, si tu me permets de t’appeler ainsi, de quoi devais-tu t’informer, en arrivant aux portes de Jérusalem ?
Le cheik lui lança un regard de satisfaction, mais Balthasar répondit tranquillement :
– Je devais demander au peuple où était le roi des Juifs, qui venait de naître.
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– Je te crois, ô père, quand tu me racontes des faits ; quand tu m’exposes tes opinions, je ne comprends plus. Je ne conçois pas quelle sorte de roi tu voudrais faire de l’Enfant.
– Mon fils, dit Balthasar, nous avons coutume d’étudier soigneusement ce qui se trouve à nos pieds, et de nous conten-ter de jeter un coup d’œil aux grandes choses, que nous n’apercevons qu’à distance. Tu ne vois que ce titre de roi des Juifs, mais si tu élèves les yeux jusqu’aux mystères qui se trou-vent au delà, cette pierre d’achoppement disparaîtra. Son royaume s’étendra dans le monde entier, et pourtant il ne sera pas de ce monde. Il sera plus vaste que la terre et les mers réu-nies. Son existence est un fait, aussi bien que notre cœur est une réalité. Il en sera de même du royaume ; nul ne le verra des yeux de sa chair, ce sera un royaume réservé aux âmes.
– Ce que tu dis là, père, est une énigme : pour moi, je n’entendis jamais parler d’un royaume pareil.
– Et moi non plus, dit Ilderim.
– Je ne puis vous en dire davantage, dit Balthasar hum-blement. Personne ne connaîtra sa vraie nature et ne saura comment on en fait partie, avant que l’Enfant paraisse pour en prendre possession. Il apportera les clefs qui en ouvrent les portes, et il ne les ouvrira que pour ses bien-aimés, au nombre desquels seront tous ceux qui l’aimeront ; le salut sera pour ceux-là seuls.
Il se fit ensuite un long silence, puis Balthasar, jugeant que la conversation était terminée, se leva en disant :
– Bon cheik, dit-il, demain, ou le jour suivant, je me ren-drai à la ville pour un peu de temps. Ma fille désire voir les pré-paratifs de la fête. Je te parlerai plus tard du moment de notre départ ; et toi, mon fils, je te reverrai. Je vous souhaite à tous deux la paix et le repos pour cette nuit.
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Le cheik et Ben-Hur s’étaient levés aussi ; ils suivirent l’Égyptien des yeux jusqu’à ce qu’il fût sorti de la tente.
– Cheik Ilderim, dit Ben-Hur, j’ai entendu des choses étranges ce soir. Permets, je te prie, que j’aille encore me pro-mener au bord du lac, afin de les repasser dans mon cœur.
– Va, et dans un moment je te suivrai.
À quelques pas du douar s’élevait un groupe de palmiers, dont l’ombre s’étendait à moitié sur le lac, à moitié sur le rivage. Un rossignol, caché dans l’épaisseur du feuillage, jetait dans l’espace les notes vibrantes de sa chanson d’amour. Ben-Hur s’arrêta pour l’écouter, mais sa pensée, un instant distraite par cette douce musique, revint bientôt à l’étrange histoire de l’Égyptien. La nuit était sereine. Aucun souffle ne ridait la sur-face de l’eau. Les étoiles resplendissaient d’un éclat sans pareil. L’été régnait en maître sur cette terre d’Orient et Ben-Hur se demandait s’il n’avait pas été transporté, tout à coup, dans les lointaines régions où le Nil prend sa source, et si le miracle dont parlait Balthasar n’allait pas se répéter pour lui. Il le désirait et le craignait tout à la fois ; enfin, son imagination surexcitée se calma, il se ressaisit lui-même et se prit à songer sérieusement aux perspectives nouvelles ouvertes par le récit du mage.
Chaque fois qu’il réfléchissait à la tâche à laquelle il avait consacré sa vie, il devait s’avouer qu’il ne savait absolument pas de quelle manière il pourrait l’accomplir. Lorsqu’il aurait été nommé capitaine, qu’en aurait-il de plus ? Il prétendait faire une révolution, mais pour cela il lui faudrait des adhérents. Na-turellement il comptait les trouver parmi ses concitoyens, car tout Israélite devait désirer secouer le joug des Romains, – mais après, que ferait-il, et pour déterminer ses frères à se joindre à lui, que leur promettrait-il ? La liberté nationale ? Cette idée se-rait-elle suffisante pour déterminer Israël à se soulever, son peuple serait-il capable à lui seul, de combattre les Romains avec quelque chance de succès ? Il connaissait les ressources dont disposait leur puissant ennemi, et il savait que son habileté
– 223 – surpassait sa force matérielle. Pour le terrasser il ne faudrait rien moins qu’une alliance universelle, mais celle-là était impos-sible, à moins que, – combien de fois ne se l’était-il pas répété ! – à moins qu’un héros ne s’élevât du sein d’une des nations op-primées, un héros assez puissant, un conquérant assez invin-cible pour remplir le monde du bruit de sa renommée. Quelle gloire pour la Judée, si elle pouvait devenir la Macédoine d’un nouvel Alexandre ! Mais chaque fois que cette pensée s’emparait de lui, il entendait résonner la voix ironique de Messala disant : « Tout ce que vous conquerrez durant six jours, vous le perdrez le septième. » Ainsi, jamais il ne songeait à l’avenir sans que le vague de ses projets, les difficultés de leur réalisation, se présen-tassent à lui avec une force écrasante.
Comment dès lors s’étonner que le pâle résumé de l’histoire de Balthasar, tel qu’il l’avait recueilli de la bouche de Malluch, eût fait tressaillir son cœur de joie ? Ne touchait-il pas à la solution de tous ses doutes, le héros rêvé n’allait-il pas pa-raître ? Et il serait, ce héros, le lion de Juda, le roi des Juifs ! Il serait un guerrier chargé de gloire, comme David, un roi plus magnifique et plus sage que Salomon. Son royaume serait une puissance contre laquelle Rome viendrait se briser. Il y aurait une guerre colossale d’où sortirait un monde nouveau, qui joui-rait, sous la domination juive, d’une paix éternelle.
Le cœur de Ben-Hur battait à coups précipités, comme s’il voyait Jérusalem devenue la capitale du monde, le siège du maître universel. Ah ! comme il s’était réjoui à la pensée qu’il al-lait voir Balthasar lui-même, qu’il l’entendrait parler du roi mystérieux, et saurait s’il était près de paraître ! S’il en était ain-si, il abandonnerait l’idée d’accompagner le consul Maxence dans sa campagne ; il irait organiser et armer les tribus d’Israël, afin qu’elles fussent prêtes à se soulever, dès que poindrait l’aube du jour de la restauration.
Après avoir entendu l’histoire merveilleuse de Balthasar, une ombre plus épaisse que celle des palmiers s’étendait sur lui,
– 224 – l’ombre d’un doute poignant, d’une grande incertitude. Il était plongé dans une rêverie douloureuse, quand la voix d’Ilderim résonna près de lui :
– J’ai un mot à te dire, ô fils d’Arrius, rien qu’un mot, car il se fait tard.
– Tout ce qui vient de toi est le bienvenu, cheik.
– Tu peux ajouter foi à tout ce qui t’a été dit ce soir, pour-suivit Ilderim, mais pour ce qui concerne le royaume de l’enfant, ne te forme aucune opinion avant d’avoir entendu Simonide le marchand, un homme excellent, demeurant à Antioche, chez le-quel je te conduirai. L’Égyptien t’a raconté ses rêves qui sont trop beaux pour ce monde ; Simonide est plus judicieux, il te ré-citera les paroles de vos prophètes, en t’indiquant les livres et les pages où elles sont écrites, et tu ne pourras plus douter que l’enfant ne doive être réellement roi des Juifs, un roi tel qu’était Hérode, seulement meilleur et bien plus grand. Alors, sois-en certain, nous savourerons la douceur de la vengeance. J’ai dit. Que la paix soit avec toi !
– Attends, cheik !
Peut-être Ilderim l’entendit-il, mais il n’obéit pas à sa prière.
– Encore Simonide ! se dit Ben-Hur avec amertume. Simo-nide ici, Simonide là, tantôt dans la bouche de celui-ci, tantôt de celui-là ! Je commence à être las d’entendre parler de cet es-clave de mon père qui retient ce qui m’appartient, et qui est à coup sûr plus riche, si ce n’est plus sage, que l’Égyptien. Non, ce n’est pas auprès de cet homme sans foi que j’irai chercher à raf-fermir la mienne. Mais quelle est donc cette voix que j’entends ? Est-ce d’une femme, ou d’un ange ?
On entendait, en effet, un chant sur le lac. La mélodie sem-blait flotter sur l’eau. Elle devenait plus forte d’instant en ins-tant ; bientôt Ben-Hur put distinguer un bruit de rames, et les
– 225 – paroles d’une ballade grecque, d’une tristesse passionnée. Le bateau passa devant le bouquet des palmiers, puis il disparut dans l’obscurité, et bientôt les dernières notes de la ballade ré-sonnèrent comme un adieu aux oreilles de Ben-Hur.
– C’est la fille de Balthasar, se dit-il. Que son chant était beau, et comme elle est belle elle-même !
Il se rappela ses grands yeux, à demi-voilés par des cils noirs, ses joues ovales, sa splendide carnation, ses lèvres roses, toute la grâce de sa personne, et doucement il répéta :
– Comme elle est belle !
Au même instant un autre visage charmant, plus enfantin et plus tendre, passa devant ses yeux, comme s’il était sorti du lac.
– Esther ! murmura-t-il en souriant, c’est l’étoile que je dé-sirais.
Il se détourna et reprit lentement le chemin de la tente. Sa vie, jusqu’alors, avait été trop remplie par les chagrins et les pensées de revanche, pour que l’amour y eût sa place. Ceci était-il le prélude d’un changement heureux ? Et s’il en était ainsi, à laquelle des deux jeunes filles qui hantaient son souvenir se donnerait-il ?
Esther lui avait tendu une coupe, l’Égyptienne également, et leurs deux images venaient de lui apparaître en même temps sous les palmiers. Laquelle aimer ? dit-il.
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