Ben-Hur

Lewis Wallace · Chapitre 18 sur 47

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Ben-Hur

Chapitre XVIII

 

 

Pendant que Ben-Hur descendait les marches de l’estrade, un Arabe vint se placer sur la dernière et cria à pleine voix :

– Écoutez, hommes de l’Orient et de l’Occident ! Le bon cheik Ilderim vous salue ! Il est venu tenter la fortune avec quatre chevaux, fils des coursiers favoris du roi Salomon, et il a besoin, pour les mener à la victoire, d’un homme puissant. Il promet d’enrichir, pour la vie, celui qui les conduira à sa pleine satisfaction. Répétez cette offre ici et là, dans le cirque, partout où s’assemblent les hommes forts. Ainsi a dit mon maître, le cheik Ilderim le Généreux.

Cette proclamation produisit une grande sensation parmi les spectateurs massés sur l’estrade. On pouvait être certain qu’avant la nuit elle serait connue et discutée dans tous les cercles d’Antioche. Ben-Hur, depuis qu’il l’avait entendue, re-gardait le cheik d’un air hésitant. Malluch s’attendait à le voir accepter son offre, mais, au grand soulagement de l’honnête Israélite, il se tourna tout à coup vers lui en disant :

– Où irons-nous, maintenant, bon Malluch ?

– Si tu désires, répondit-il en riant, ressembler à tous ceux qui visitent Daphné pour la première fois, tu iras tout droit te faire dire la bonne aventure.

– La bonne aventure, dis-tu ? Bien que cette suggestion ait une saveur d’incrédulité, allons consulter la déesse.

– Non, fils d’Arrius, les prêtres d’Apollon usent d’un arti-fice plus ingénieux. Au lieu de te faire entendre les paroles d’une Pythonisse ou d’une Sybille, ils te vendront une simple feuille de

– 174 – papyrus, à peine sèche, en te recommandant de la plonger dans l’eau d’une certaine fontaine ; quand tu l’en retireras, tu y trou-veras inscrits quelques vers qui te feront connaître l’avenir.

– Il y a des gens qui n’ont que faire de se tourmenter au su-jet de leur avenir, dit-il avec amertume. Comment appelles-tu cette fontaine ?

– La Castalia.

– Oh ! elle est réputée dans le monde entier ! Allons-y donc.

Malluch, qui observait son compagnon tout en marchant, s’aperçut vite que sa bonne humeur l’avait abandonné. Il ne prê-tait aucune attention aux personnes qu’ils rencontraient et les merveilles près desquelles ils passaient ne lui arrachaient pas la moindre exclamation ; il allait, droit devant lui, l’air sombre et préoccupé.

La vue de Messala avait éveillé en lui un monde de souve-nirs. Il lui semblait qu’il n’y avait qu’une heure qu’on l’avait ar-raché à sa mère, que les Romains avaient fait murer les portes de la maison de son père. Il se rappelait que dans cette lente agonie, qui avait été sa vie aux galères, une seule chose le soute-nait : ses rêves de vengeance, dans lesquels Messala occupait la première place. Il se disait souvent alors que Gratien pourrait obtenir de lui quelque merci, mais Messala jamais ! Et pour donner plus de force à sa résolution, pour la rendre plus inexo-rable, il se répétait invariablement : « Qui donc nous a désignés à la vindicte de nos persécuteurs ? Et quand j’implorai son se-cours, non pas pour moi-même, assurément, – qui donc s’est moqué de moi ? » Et toujours ses rêves finissaient par la même prière : « Le jour où je le rencontrerai, aide-moi, ô Dieu de mes pères, aide-moi à découvrir le moyen le plus certain d’effectuer ma vengeance ! »

Et maintenant cette rencontre allait avoir lieu.

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S’il avait trouvé Messala pauvre et souffrant, les sentiments de Ben-Hur auraient peut-être été différents, mais il n’en était pas ainsi. Ben-Hur songeait à cette rencontre et se demandait comment il s’y prendrait pour la rendre à jamais mémorable.

Ils arrivèrent bientôt à une large allée, bordée de chênes, où allaient et venaient des piétons, des cavaliers, des femmes portées en litière, et bientôt ils aperçurent devant eux la fa-meuse fontaine de Castalia.

L’eau tombait en bouillonnant du haut d’un rocher dans une vasque en marbre noir, à côté de laquelle se tenait assis sous un portique, taillé dans le roc, un vieux prêtre barbu, ridé, parcheminé.

Il aurait été difficile de dire ce qui exerçait sur les assistants la plus puissante attraction, de l’eau qui fumait et bouillonnait éternellement, ou de l’ermite éternellement assis à la même place. Il entendait, il voyait, mais il ne parlait jamais. De temps en temps quelqu’un lui tendait une pièce de monnaie ; il la pre-nait en clignant ses yeux rusés et rendait, en échange, une feuille de papyrus.

Celui qui l’avait reçue se hâtait de la plonger dans le bassin, puis l’exposait, tout humide, aux rayons du soleil ; aussitôt quelques vers, dont la banalité parfaite ne faisait que rarement tort à la renommée de la fontaine, apparaissaient sur la feuille. Avant que Ben-Hur eût le temps d’interroger l’oracle, sa curiosi-té fut éveillée par l’approche d’une petite caravane.

En tête marchait un homme à cheval conduisant un grand chameau blanc, qui portait sur son dos un vaste palanquin or et cramoisi. Deux cavaliers, armés de longues lances, fermaient la marche.

– Quel merveilleux chameau ! s’écria quelqu’un.

– C’est un prince qui arrive d’un pays lointain, dit un autre personnage.

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– Bien plutôt un roi.

– S’il montait un éléphant, je dirais certainement que c’est un roi.

– Par Apollon, mes amis, dit un troisième, les deux per-sonnes assises sur ce chameau blanc ne sont ni des rois, ni des princes, mais tout simplement des femmes.

Avant que la discussion fût terminée, les étrangers s’étaient arrêtés devant la fontaine.

Le chameau vu de près ne démentait point l’admiration qu’il excitait. Aucun de ceux qui le regardaient ne se souvenait d’avoir jamais vu son pareil. Il faisait tinter joyeusement les clo-chettes d’argent suspendues à son cou par des cordons de soie rouge ornés de flocs d’or, et ne paraissait pas s’apercevoir du poids de sa charge.

Qui donc étaient l’homme et la femme assis sous le palan-quin ? Tous les yeux tournés vers eux exprimaient la même question.

Si le premier était un roi ou un prince, personne n’aurait pu nier l’impartialité du temps ; chacun, en voyant le visage de momie disparaissant à demi sous un immense turban, devait se dire, avec une vive satisfaction, que la limite d’âge est la même pour les grands que pour les petits de ce monde. Rien, dans toute sa personne, ne paraissait digne d’envie, si ce n’est le châle drapé autour de ses épaules.

La femme qui l’accompagnait était assise à l’orientale, au milieu de voiles et de dentelles d’une finesse incomparable. Elle portait, au-dessus des coudes, des bracelets en forme de ser-pents, rattachés par des chaînes d’or à ceux qui ornaient ses poignets ; ses bras, d’un modelé parfait, ses mains, petites comme celles d’un enfant, avaient des mouvements d’une grâce charmante, ses doigts chargés de bagues s’appuyaient au bord du palanquin. Elle était coiffée d’une calotte brodée de perles de

– 177 – corail et bordée de rangées de pièces d’or retombant sur son front, d’autres se mélangeaient aux tresses de ses cheveux, d’un noir bleuté. Elle regardait autour d’elle avec indifférence. Contre les règles admises parmi les femmes de qualité, elle tournait vers la foule un visage découvert.

Vraiment il valait la peine d’être vu, ce visage resplendis-sant de jeunesse, et d’une forme exquise. Son teint n’était pas blanc comme celui d’une Grecque, ni brun comme celui d’une Romaine, il n’avait pas davantage la fraîcheur d’une Gauloise, mais sa peau fine, laissant transparaître son sang vermeil, de-vait avoir emprunté sa nuance chaude et dorée au soleil des bords du Nil. Ses cils noircis, suivant un usage immémorial en Orient, agrandissaient encore ses yeux, naturellement grands. Ses lèvres roses, entr’ouvertes, laissaient voir une rangée de dents d’une blancheur éclatante.

Quand elle eut suffisamment inspecté les alentours, cette royale beauté dit quelques mots au conducteur, un Éthiopien corpulent. Il fit agenouiller le chameau, à côté de la fontaine, après quoi elle lui tendit une coupe, qu’il se disposait à remplir d’eau, quand un bruit de roues et de sabots de chevaux fit pous-ser un grand cri aux admirateurs de la jeune fille, qui se disper-sèrent de tous côtés.

– Je crois que le Romain s’est mis en tête de nous écraser tous ! s’écria Malluch, en donnant à Ben-Hur l’exemple de la fuite.

Ce dernier tourna les yeux dans la direction d’où venait le bruit et aperçut Messala qui, debout dans son char, s’avançait de toute la vitesse de ses chevaux vers la fontaine. Chacun se sauvait ; seul le chameau ruminait, les yeux fermés, avec l’expression de béatitude propre aux animaux habitués à être traités en favoris. Il aurait fallu d’ailleurs qu’il fût doué d’une agilité inconnue à ses congénères pour échapper aux sabots qui allaient se poser sur lui. L’Éthiopien, effrayé, agitait ses mains. Le vieillard, assis dans le palanquin, essayait d’en sortir, mais

– 178 – l’âge et le souci de sa dignité faisaient trop partie de sa nature pour qu’il pût oublier un instant son calme majestueux. Quant à la jeune femme, il n’était plus temps, pour elle, de songer à se sauver. Ben-Hur, placé tout près d’eux, cria, en s’adressa à Mes-sala :

– Arrête. Regarde donc où tu vas ! Arrête, te dis-je !

Le patricien riait d’un air de bonne humeur et Ben-Hur, voyant qu’il n’y avait pas pour les étrangers d’autre chance de salut, s’élança à la tête des chevaux et s’y suspendit de toutes ses forces.

– Chien de Romain ! criait-il. Fais-tu si peu de cas de la vie des autres ?

Les chevaux firent un brusque saut de côté et le char pen-cha si bien que Messala dut à sa seule adresse de n’être pas jeté sur le sol. Quand ils virent le péril conjuré, tous ceux qui ve-naient d’assister à cette scène se livrèrent à des éclats de rire bruyants, ironiques.

Le Romain fit preuve, en cette occasion, d’une audace sans égale. Il jeta les rênes à son domestique et s’avança vers le cha-meau en regardant Ben-Hur, mais en s’adressant au vieillard et à sa compagne.

– Pardonnez-moi, je vous le demande à tous les deux, dit-il. Je suis Messala et je vous jure que je ne voyais ni vous, ni votre chameau ! Quant à toutes ces bonnes gens, il se pourrait que je me fiasse trop à mon habileté. Je me promettais de rire à leurs dépens, – c’est à eux de rire aux miens, je le leur permets de grand cœur.

Son regard insouciant et bon enfant s’accordait parfaite-ment avec ses paroles. Chacun se tut pour l’écouter et, certain d’avance de gagner sa cause auprès de ceux dont il avait encou-ru le déplaisir, il fit signe à son compagnon de conduire son at-telage un peu à l’écart et s’adressa hardiment à la jeune femme.

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– Tu t’intéresses à ce vieillard dont je solliciterai tout à l’heure humblement le pardon, si je ne l’ai point déjà obtenu. Tu es sa fille, je suppose.

Elle ne lui répondit pas.

– Par Minerve, sais-tu que tu es belle ? Je me demande quel pays peut se vanter de te compter parmi ses enfants ? Ne te détourne pas de moi, je te prie, afin que je puisse essayer de dé-chiffrer cette énigme. Le soleil des Indes brille dans tes yeux, mais l’Égypte a posé son sceau sur les coins de ta bouche. Sois miséricordieuse envers ton esclave, maîtresse, et dis-moi que toi, du moins, tu m’as pardonné.

Elle l’interrompit en se tournant vers Ben-Hur, auquel elle dit avec un gracieux signe de tête :

– Veux-tu prendre cette coupe et la remplir ? mon père a soif.

– Je suis prêt à te servir, répondit Ben-Hur.

Comme il s’apprêtait à lui obéir, il se trouva en face de Messala. Le regard du Juif était plein de défi, celui du Romain exprimait la gaieté.

– Ô étrangère, aussi cruelle que belle, reprit Messala, si Apollon ne t’a pas enlevée d’ici là, je te reverrai. Comme j’ignore ta patrie, je ne puis te recommander à ses dieux. J’en suis donc réduit à te recommander aux miens !

Il fit de la main un signe d’adieu et rejoignit son équipage. La jeune fille le suivit avec des yeux où se lisait quelque chose qui n’était pas du déplaisir, puis elle se pencha pour prendre l’eau qu’elle avait demandée. Quand son père se fut désaltéré, elle-même trempa ses lèvres dans la coupe, qu’elle tendit en-suite à Ben-Hur avec un geste gracieux.

– Garde-la, nous t’en prions, lui dit-elle, je voudrais qu’elle fût pour toi pleine de bénédictions.

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Au moment où le chameau se remettait en route, le vieil-lard appela Ben-Hur, qui s’approcha respectueusement.

– Tu as rendu aujourd’hui un grand service à un étranger ! lui dit-il. Il n’y a qu’un seul Dieu et c’est en son nom que je te remercie. Je suis Balthasar, l’Égyptien. Le cheik Ilderim a dres-sé ses tentes là-bas, dans le grand jardin de palmiers, au-delà de Daphné, et nous sommes ses hôtes. Viens nous voir chez lui, tu y recevras un accueil dicté par la reconnaissance.

La voix et les manières solennelles du vieillard avaient pro-duit une profonde impression sur Ben-Hur. Tandis qu’il le re-gardait s’éloigner avec sa fille, il aperçut Messala qui s’en allait, comme il était venu, joyeux, indifférent, riant d’un rire mo-queur.

 

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