Ben-Hur
Chapitre XXXII
Trente jours s’étaient écoulés depuis la nuit où Ben-Hur quittait Antioche pour suivre le cheik Ilderim au désert, et un grand événement avait eu lieu en Judée. Gratien venait d’être remplacé par Ponce-Pilate.
Peu de jours suffirent pour convaincre les Juifs que ce changement ne constituait point pour eux un avantage. La co-horte envoyée pour relever la garnison de la tour Antonia fit son entrée dans la ville, de nuit ; le matin suivant, les murailles de la vieille citadelle s’offrirent aux yeux du peuple ornés d’insignes militaires, aigles et globes, auxquels se trouvaient mêlés des bustes de l’empereur. Une multitude de Juifs, exaspérés, mon-tèrent à Césarée où Pilate se trouvait encore, pour le supplier de faire enlever ces images détestées. Cinq jours et cinq nuits du-rant ils assiégèrent les portes de son palais ; enfin, il annonça qu’il leur donnerait audience dans le cirque. Lorsqu’ils y furent assemblés, il les fit entourer par ses soldats ; au lieu de résister, ils lui offrirent leurs vies, ce que voyant, il céda à leurs sollicita-tions et fit reporter les bustes et les insignes à Césarée, où Gra-tien avait gardé ces abominations pendant les onze années de son administration.
Cependant, les pires d’entre les hommes aiment parfois à se signaler par quelques bonnes actions. Pilate donna l’ordre de faire une inspection générale des prisons de la Judée, et de lui envoyer les noms de toutes les personnes qu’on y trouverait, avec la mention des crimes qui leur étaient imputés. Nul doute que son motif ne fut la crainte d’assumer la responsabilité des injustices de son prédécesseur, mais le peuple ne voulut y voir qu’une marque de bonté, et pour un moment reprit courage.
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Cette inspection donna lieu à des découvertes étonnantes. Non seulement des centaines de personnes, sur lesquelles ne pe-saient aucune accusation, furent relâchées, et d’autres que l’on croyait mortes depuis longtemps reparurent, mais on ouvrit en-core des cachots dont le peuple et les autorités elles-mêmes ignoraient l’existence. L’une de ces cellules oubliées se trouva, chose à peine croyable, à Jérusalem même.
L’ordre du nouveau procurateur avait promptement été mis à exécution par le tribun chargé du commandement de la tour Antonia, et le rapport concernant les prisonniers allait être envoyé à Pilate, qui séjournait au palais du Mont de Sion. Le bu-reau du tribun était une pièce spacieuse et bien aérée, meublée avec un luxe assorti à la dignité du fonctionnaire qui occupait ce poste important. C’était la septième heure du jour et l’officier regardait autour de lui de l’air d’un homme aussi ennuyé qu’impatient ; il lui tardait, en effet, d’expédier son rapport afin de pouvoir aller se promener sur le toit de la colonnade du Temple, d’où il s’amuserait à regarder les Juifs allant et venant dans les parvis. Ses subordonnés paraissaient partager son im-patience. Enfin un homme parut sur le seuil de la porte. Il fai-sait sonner un trousseau de grosses clefs, ce qui attira immédia-tement l’attention de son chef.
– Ah ! Gésius ! Viens ici ! lui cria celui-ci.
Tous ceux qui étaient présent dans la salle regardait le nouveau venu, tandis qu’il s’approchait de la table derrière la-quelle le tribun était assis, et remarquant la consternation peinte sur son visage ils firent silence, afin de ne rien perdre de ce qu’il avait à dire.
– Ô tribun, commença-t-il en s’inclinant, j’ose à peine te raconter ce que je viens de découvrir.
– Une nouvelle méprise, Gésius ?
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– Je ne craindrais rien, si je pouvais me persuader qu’il s’agit réellement d’une méprise.
– C’est donc un crime, ou ce qui serait pire, une infraction au devoir. On peut rire de César, ou maudire les dieux et vivre, mais s’il s’agissait d’une offense envers les aigles romaines, ah ! tu sais ce que cela signifierait ! Parle, Gésius.
– Il y a maintenant huit ans que Valère Gratien me choisit comme geôlier des prisonniers enfermés dans la citadelle, commença cet homme d’un ton déterminé. Je me souviens du jour où j’entrai en fonctions. Il y avait la veille une bagarre dans les rues. Nous avions tué plusieurs Juifs, et de notre côté nous avions subi des pertes. Toute cette affaire venait, disait-on, de ce que quelqu’un avait tenté d’assassiner Gratien en lui jetant, du haut d’une terrasse, une brique sur la tête. Je le trouvai assis à la place que tu occupes en cet instant, ô tribun, le front entouré de bandages. Il m’annonça qu’il me nommait gardien des pri-sons et me donna ces clefs, qui portent des numéros correspon-dant à ceux des portes des cellules, en me recommandant de ne jamais m’en séparer. Il prit ensuite un rouleau de parchemin, déposé devant lui sur la table et l’ouvrit, en m’ordonnant de m’approcher davantage. « Voici, dit-il, les plans des cellules. » Il y avait trois feuilles de parchemin. « Cette feuille-ci, continua-t-il, concerne l’étage supérieur, celle-là, l’étage du milieu, cette dernière, enfin, t’indiquera l’aménagement du rez-de-chaussée. Je les confie à tes soins. » Il me les tendit et continua : « Main-tenant que tu as entre les mains les clefs, et les plans, va immé-diatement prendre connaissance de toute cette partie de la tour, visite chaque cellule et assure-toi de l’état dans lequel elle se trouve. Tu prendras toutes les mesures que tu jugeras néces-saires à la sécurité des prisonniers, car tu n’auras à répondre de tes actes qu’à moi seul. » Je le saluai et j’allai me retirer, quand il me rappela. « Ah ! me dit-il, j’oubliais quelque chose. Rends-moi le plan du rez-de-chaussée. » Quand il l’eut déployé devant moi il reprit, en posant le doigt sur la cellule qui portait le n° 5 : « Il y a dans cette cellule trois prisonniers, des hommes qui sont
– 320 – en possession d’un secret d’État et qui portent la peine de leur curiosité. La curiosité, en pareil cas, – il me regardait sévère-ment tout en parlant, – est pire qu’un crime, aussi, pour la leur faire expier, leur a-t-on crevé les yeux et coupé la langue. Ils doivent recevoir leur nourriture par un guichet, pratiqué dans la muraille. M’as-tu compris, Gésius ? » Je fis signe que oui. – « C’est bien, continua-t-il, – rappelle-toi que la porte de leur cellule ne doit être ouverte sous aucun prétexte, – sous aucun prétexte, tu m’entends, personne ne doit en sortir, ni y entrer, pas même toi. » – Mais s’ils viennent à mourir ? lui dis-je. – « S’ils viennent à mourir, cette cellule leur servira de tombe. Ils ont été mis là afin d’y périr et que l’on n’entende plus parler d’eux. Cette cellule est infectée par la lèpre, comprends-tu ? » Sur ces dernières paroles il me congédia.
Gésius s’arrêta et tira des plis de ses vêtements trois rou-leaux de parchemin, il en choisit un qu’il déploya devant le tri-bun, en disant :
– Voilà le plan du rez-de-chaussée, tel que je l’ai reçu de Gratien.
Toute la compagnie se pencha pour regarder le plan, qui indiquait cinq cellules ouvrant sur un corridor.
– Je voudrais t’adresser une question, ô tribun, dit Gésius au bout d’un moment.
Le tribun fit un geste d’assentiment et le geôlier reprit :
– N’étais-je pas en droit de croire ce plan exact ?
– Comment aurais-tu pu supposer autre chose ?
– Et cependant, tribun, il est faux !
Le chef fit une exclamation de surprise.
– Il est faux, répéta le geôlier, il indique seulement cinq cellules, tandis qu’il y en a six en réalité, voyez plutôt. – Et pre-
– 321 – nant une de ses tablettes, il y traça à la hâte quelques lignes qu’il plaça sous les yeux du tribun en disant :
– Tu vois qu’il se trouve une sixième cellule, derrière les cinq qui ouvrent sur le passage.
– Je le vois, en effet, dit le tribun après avoir examiné le dessin, tu as eu raison de m’en avertir, je ferai corriger ce plan, ou plutôt j’en ferai faire un nouveau que je te remettrai. Viens le chercher demain.
Le tribun, croyant la chose terminée, se levait, mais Gésius s’écria :
– Écoute-moi jusqu’au bout, ô tribun.
– Je t’entendrai demain, Gésius.
– Ce que j’ai à te dire ne souffre aucun délai.
Le tribun se rassit et le geôlier reprit humblement :
– Je ne te retiendrai pas longtemps, mais il importe que tu saches ce que j’ai découvert. J’ai visité toutes les cellules, ainsi qu’on me l’avait ordonné, en commençant par celles de l’étage supérieur. Jusqu’alors j’avais respecté les ordres du gouverneur, concernant la cellule V du rez-de-chaussée et j’ai fait passer par le guichet, pratiqué dans la muraille, de la nourriture et de l’eau, pour trois hommes. Hier je me suis disposé à ouvrir enfin cette cellule, curieux que j’étais de voir les misérables qui, contre toute attente, avait vécu si longtemps. La clef a refusé de tour-ner dans la serrure, j’ai poussé un peu la porte ; aussitôt elle a cédé sous ma main et elle est tombée en avant. Je suis entré dans la cellule où je n’ai trouvé qu’un seul homme, vieux, aveugle, muet et nu. Ses cheveux retombaient en épais matelas jusqu’à la hauteur de ses reins, sa peau ressemblait au parche-min que voici. Il étendait ses mains devant lui, ses ongles étaient longs et crochus, comme les griffes d’un oiseau de proie. Je lui ai demandé où était ses compagnons, il m’a fait un signe
– 322 – de dénégation. J’ai inspecté toute la cellule, le sol et les murs en sont parfaitement secs. Si trois hommes y ont jamais été enfer-més et que deux d’entre eux y soient morts, j’aurais dû, imman-quablement, retrouver au moins leurs os.
– Tu penses donc…
– Je pense, ô tribun, qu’il n’y a eu, pendant ces huit années, qu’un seul prisonnier dans cette cellule.
Le chef regarda fixement le geôlier.
– Prends garde, lui dit-il, ce que tu affirmes revient à pré-tendre que Gratien a menti.
– Il s’est peut-être trompé, murmura Gésius.
– Non, non, il disait vrai, s’écria le tribun avec chaleur, ne conviens-tu pas toi-même que tu as fourni de la nourriture et de l’eau en quantité suffisante pour trois hommes ?
Mais Gésius ne paraissait point décontenancé.
– Tu ne sais pas encore tout, tribun, reprit-il, quand je se-rai au bout de mon récit, tu penseras comme moi. J’ai fait mettre cet homme dans un bain, puis lorsqu’il a été rasé et vêtu convenablement, je l’ai conduit à la porte de la tour en lui disant qu’il était libre d’aller où il voudrait. Quant à ce qui adviendrait de lui, je m’en lavais les mains. Ce matin il est revenu à la porte et on me l’a amené. Il m’a fait comprendre, par ses signes, qu’il désirait retourner dans sa cellule et j’ai donné l’ordre de l’y con-duire ; mais il s’est jeté à mes genoux, il embrassait mes pieds ; évidemment il insistait pour que j’allasse avec lui et c’est ce que j’ai fait. Le mystère qui enveloppait l’histoire de ces trois hommes me préoccupait et je désirais l’éclaircir. Je suis heu-reux, maintenant, d’avoir cédé à ses muettes instances.
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Il régnait dans toute la salle un silence profond qu’interrompait seule la voix du geôlier.
– Lorsque nous fûmes rentrés dans la cellule, continua-il, le prisonnier m’a pris la main et m’a conduit devant une ouver-ture, semblable à celle qui se trouvait dans la muraille opposée et par laquelle j’avais coutume de lui passer sa nourriture. Bien qu’elle soit assez large pour que ton casque pût y passer, je ne l’avais pas remarquée hier en faisant ma revue. Il a placé son vi-sage devant ce trou et, sans lâcher ma main, a poussé un cri semblable à celui d’une bête ; un son très affable lui a répondu. Très étonné je l’ai tiré de côté et j’ai crié : « Oh ! Ici ! » Au pre-mier abord je n’ai pas reçu de réponse. J’ai crié encore et j’ai en-tendu ces paroles : « Béni sois-tu, ô Éternel ! » Juge de mon étonnement, ô tribun, la voix qui parlait était celle d’une femme ! – Qui es-tu ? ai-je aussitôt demandé. – « Une femme d’Israël, ensevelie ici avec sa fille ; venez promptement à notre secours, ou nous mourrons. » Je leur ai dit de prendre courage et je suis venu en toute hâte prendre tes ordres.
Le tribun se leva vivement.
– Tu avais raison, Gésius, dit-il, je le vois maintenant. Le plan et l’histoire des trois hommes n’étaient que mensonge. Il y a eu de meilleurs Romains que Gratien.
– Ah ! certes, il y en a eu, s’écria le geôlier.
– J’ai compris, d’après les gestes du prisonnier, qu’il a ré-gulièrement fait passer à ces deux femmes une partie de sa nourriture et de l’eau qu’il recevait.
– C’est certain, répliqua le tribun, puis voyant l’intérêt peint sur le visage de ses amis, il ajouta, dans la pensée que des témoins pourraient ne pas lui être inutiles :
– Allons tous ensemble délivrer ces femmes.
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– Il nous faudra percer la muraille, dit Gésius, qui parais-saient enchanté de la décision du tribun. J’ai bien trouvé la place où il y avait autrefois une porte, mais elle a été solidement murée avec des pierres et du mortier.
Au moment de sortir, le tribun se retourna encore pour dire à un de ses clercs : – Envoie des maçons après moi et qu’ils apportent leurs outils avec eux. Hâte-toi, mais garde le rapport, il faudra que je le fasse corriger avant de l’envoyer.
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