Ben-Hur
Chapitre VIII
Lorsqu’on entrait dans la sainte cité par la porte appelée aujourd’hui porte de Saint-Étienne, on trouvait devant soi une rue étroite qui, suivant une ligne parallèle à la façade septen-trionale de la tour Antonia, après de nombreux zigzags s’étendait définitivement vers le sud. Le voyageur familier avec Jérusalem sait que cette rue existe encore et qu’elle fait partie de cette via dolorosa qui est, pour le chrétien, d’un intérêt plus poignant que n’importe quelle autre rue en ce monde. À l’angle formé par son dernier contour, une grande construction mas-sive élevait deux de ses façades, celle du nord et celle de l’ouest, sur une longueur d’environ quatre cents pieds. Comme la plu-part des habitations des riches Orientaux, cette maison était de forme rectangulaire, haute de deux étages et construite en énormes blocs de pierres brutes. Aucun ornement ne rompait la monotonie des murailles, à l’exception de ceux qui entouraient les montants de la porte, fermée par de lourds volets de fer, et de six fenêtres percées au second étage, deux au nord et quatre à l’ouest.
Peu de temps après avoir quitté le Romain, le jeune Juif ar-rivait à la grande porte et frappait à un guichet qui, presque immédiatement, s’ouvrit devant lui. Il entra et s’engagea dans un long passage voûté, des deux côtés duquel se trouvaient des bancs de pierre noircis et polis par l’usage ; au sortir de ce pas-sage douze ou quinze marches d’escalier l’amenèrent dans une vaste cour oblongue, entourée de tous côtés par des bâtiments à trois étages.
Il y régnait une grande animation : des domestiques al-laient et venaient, des poules et des pigeons picoraient sur le
– 65 – sol, des chèvres, des vaches, des ânes, des chevaux occupaient les stalles situées au rez-de-chaussée des bâtiments. Une mu-raille percée d’un passage absolument semblable à celui par le-quel on y arrivait, fermait cette cour du côté de l’orient. Après l’avoir traversée, le jeune homme déboucha dans une seconde cour, spacieuse et carrée, plantée de bosquets et de plantes grimpantes. Un jet d’eau y maintenait la fraîcheur et tout autour s’étendaient des arcades garnies de stores rouges et blancs. Un escalier conduisait à une terrasse, située au premier étage de la maison ; de grandes tentes les protégeaient contre l’ardeur des rayons du soleil. Un autre escalier faisait communiquer cette terrasse avec le toit, sur les quatre côtés duquel courait une cor-niche sculptée et une balustrade en briques rouges. L’élégante simplicité qui régnait dans toute cette partie du bâtiment prou-vait le rang élevé de la famille qui l’occupait.
Le jeune homme monta tout droit l’escalier et se dirigea vers une porte par laquelle il pénétra dans un appartement déjà envahi par l’ombre, puis il se jeta sur un divan et resta immo-bile, la tête cachée dans ses bras. Au bout d’un certain temps, une femme vint frapper à sa porte. Il lui cria d’entrer.
– Il fait nuit et chacun a soupé. Mon fils n’a-t-il pas faim ? demanda-t-elle.
– Non, répondit-il.
– Es-tu malade ?
– J’ai sommeil.
– Ta mère t’a demandé.
– Où est-elle ?
– Dans la tourelle, sur le toit.
Il se retourna et s’assit.
– Bien. Apporte-moi quelque chose à manger.
– 66 –
– Que désires-tu ?
– Ce que tu voudras, Amrah. Je ne suis pas malade, mais tout m’est indifférent. La vie ne me paraît plus aussi agréable que ce matin. Toi qui me connais si bien, tu dois savoir quels sont les aliments et les remèdes qui conviennent à ce mal-là. Apporte-moi ce que tu jugeras bon.
Les questions d’Amrah et sa voix sympathique et pleine de sollicitude caractérisaient bien les rapports qui existaient entre elle et le jeune homme. Elle posa une de ses mains sur le front de Juda, puis, satisfaite de son examen, elle s’éloigna en disant : « Je vais m’en occuper. » Elle revint bientôt, portant un plateau de bois sur lequel elle avait posé une tasse de lait, quelques tranches de pain blanc, une délicate bouillie faite de grains de froment broyés, un oiseau rôti, du miel et du sel. À l’une des ex-trémités du plateau se trouvaient un gobelet d’argent plein de vin, et une lampe allumée, qui éclairait les murailles soigneu-sement plâtrées, le plafond aux poutres de chêne, les sièges aux jambes terminées en pattes de lion, le divan recouvert d’une couverture de laine blanche, en un mot tout l’intérieur d’une chambre à coucher juive.
Amrah approcha une chaise du divan, posa le plateau des-sus et s’agenouilla à côté, prête à servir son jeune maître. Son visage foncé était celui d’une femme de cinquante ans, une ex-pression de tendresse, presque maternelle, adoucissait le regard de ses yeux noirs. Un turban blanc entourait sa tête en laissant à découvert ses oreilles dont le lobe était percé, en signe de servi-tude, d’un trou fait au moyen d’un dard. C’était une esclave, une Égyptienne, à laquelle l’année sainte du Jubilé n’apporterait pas la liberté, mais qui d’ailleurs ne l’aurait pas acceptée, car le jeune homme qu’elle servait était toute sa vie. Elle l’avait soigné depuis sa tendre enfance ; à ses yeux il ne serait jamais un homme.
– Te souviens-tu, mon Amrah, dit-il tout en mangeant, de ce Messala qui venait souvent ici, autrefois ?
– 67 –
– Je m’en souviens.
– Il était parti pour Rome, il y a quelques années. Il est re-venu et je suis allé le voir aujourd’hui.
Un frisson de dégoût le secoua.
– Je savais qu’il t’était arrivé quelque chose, dit Amrah, d’un air de profond intérêt. Je n’ai jamais aimé ce Messala. Ra-conte-moi tout.
Mais il semblait n’avoir plus envie de parler et à toutes ses questions il répondit seulement :
– Il a beaucoup changé. Je n’aurai plus rien à faire avec lui.
Quand Amrah se fut éloignée, emportant le plateau, il se leva, quitta la chambre et se rendit sur le toit.
Quand la chaleur du jour, si forte pendant les étés de Syrie, était passée, et que les ombres s’allongeaient au revers des mon-tagnes, on s’en allait, alors comme aujourd’hui, chercher un peu de fraîcheur sur les toits qui devenaient, pour la soirée, le ren-dez-vous des familles, l’endroit où l’on faisait de la musique, où l’on dansait, où l’on rêvait, où l’on priait, et que chacun s’efforçait de rendre aussi confortable que possible.
Les parapets, ordonnés par la loi de Moïse, étaient devenus de bonne heure des chefs-d’œuvre de l’art du potier ; plus tard on avait élevé sur les toits des tours, aux formes fantastiques, puis les rois y firent construire des pavillons de marbre et d’or, enfin l’extravagance atteignit son point culminant avec les jar-dins suspendus de Babylone.
Le jeune Juif marchait lentement dans la direction d’une tourelle, qui occupait l’angle nord-ouest du toit du palais. Il sou-leva le rideau qui en fermait l’entrée et se trouva dans une chambre coupée par de larges baies en forme d’ogives, au tra-vers desquelles on apercevait les profondeurs du ciel étoilé. On distinguait vaguement une femme, enveloppée de blanches dra-
– 68 – peries, à demi-couchée sur un divan. Au bruit des pas du jeune homme, elle laissa son éventail glisser à terre, se leva et appela :
– Juda ! mon fils !
– Oui, c’est moi, répondit-il en s’avançant.
Il s’agenouilla à ses pieds, tandis qu’elle l’entourait de ses bras et le serrait contre elle en l’embrassant.
La mère reprit sa place sur le divan, tandis que son fils s’étendait à ses pieds et appuyait sa tête sur ses genoux.
– Amrah m’a appris que quelque chose t’a fait de la peine, dit-elle d’une voix douce en lui caressant la joue. Quand mon Juda était enfant, je lui permettais de se laisser troubler par de petites choses, mais il est un homme maintenant. Il ne faut pas qu’il oublie qu’il doit être un jour mon héros.
Elle parlait une langue presque oubliée dans le pays, mais dont quelques familles, les plus riches et les plus anciennes, se servaient toujours, pour mieux se distinguer des gentils – la langue dans laquelle Rebecca chantait pour endormir Ésaü et Jacob. – Juda restait silencieux, plongé dans ses réflexions ; en-fin il lui dit en prenant la main avec laquelle elle l’éventait len-tement :
– Aujourd’hui, mère, j’ai pensé à beaucoup de choses, aux-quelles je n’avais jamais songé jusqu’ici. Avant tout, je voudrais savoir ce que je dois devenir ?
– Ne te l’ai-je pas dit déjà ? Tu seras mon héros.
– Jamais personne ne m’aimera autant que toi, ô ma mère ! – il couvrait ses mains de baisers tout en parlant – et je comprends pourquoi tu ne veux pas répondre à ma question. Jusqu’ici ma vie t’appartenait, tu l’as faite douce et facile, je voudrais qu’elle pût toujours continuer ainsi, mais cela ne sau-rait être. La volonté du Seigneur est que je sois un jour mon propre maître, et ce jour sera pénible pour toi, car il sera celui
– 69 – qui nous séparera. Ayons le courage d’en parler sérieusement. Je serai ton héros, si tu veux, mais aide-moi à le devenir. Tu connais la loi, elle ordonne que chaque fils d’Israël ait une occu-pation, et maintenant je vais te demander quelle sera la mienne ? Serai-je berger, labourerai-je la terre, moudrai-je le blé, serai-je un docteur de la loi, un scribe ? Aide-moi à choisir.
– Gamaliel a enseigné aujourd’hui, dit-elle d’un ton rêveur.
– Je ne sais, je ne l’ai pas entendu.
– Alors tu as vu Siméon ?
– Je ne l’ai pas vu. Je ne suis pas allé dans le temple, mais au palais. J’ai fait une visite au jeune Messala.
– Qu’a-t-il pu te dire, pour te troubler ainsi ?
– Il est bien changé.
– Par où tu entends qu’il est devenu un vrai Romain ?
– Oui !
– Un Romain, murmura-t-elle, pour le monde entier, cela signifie un maître !
– Les paroles de Messala étaient mordantes en elles-mêmes, mère, mais la manière dont il les prononçait m’a paru intolérable.
– Je le comprends ; à Rome, les poètes, les orateurs, les sé-nateurs, les courtisans affectent de parler de tout d’un ton sati-rique.
– Je suppose que tous les grands peuples sont orgueilleux, continua-t-il ; mais l’orgueil de celui-là dépasse tous les autres ; c’est à peine s’il considère encore ses dieux comme supérieurs à lui.
– 70 –
– Ses dieux ! Plus d’un Romain a accepté, comme un droit, les honneurs divins.
– Messala a toujours participé aux défauts de sa nation. Lorsqu’il était enfant, je l’ai vu se moquer d’étrangers qu’Hérode lui-même condescendait à recevoir avec de grandes marques de respect ; pourtant il épargnait toujours la Judée, mais au-jourd’hui, devant moi, il parlait en plaisantant de nos coutumes et de notre Dieu. Je l’ai quitté, comme toi-même tu aurais désiré me le voir faire. Et maintenant, dis-moi s’il existe une raison qui justifie les dédains du Romain. En quoi lui suis-je inférieur ? Pourquoi, même en face de César, me sentirais-je un esclave ? Dis-moi pourquoi, si je m’en sentais capable et si j’en éprouvais le désir, je devrais renoncer à cueillir des lauriers dans l’une ou l’autre des carrières que le monde peut offrir ? Pourquoi ne pourrais-je pas ceindre une épée et me livrer à la passion de la guerre ? Pourquoi ne saurais-je chanter tous les sujets qui tou-chent à l’âme humaine ? Je puis travailler les métaux, garder les troupeaux, devenir marchand, pourquoi ne serais-je pas un ar-tiste ? Dis-moi, car c’est là ce qui cause ma peine, pourquoi un fils d’Israël ne ferait-il pas ce que fait un Romain ?
Elle posa la main sur le front du jeune homme et leva ses regards vers les étoiles. Les paroles de son fils rencontraient dans son cœur une parfaite sympathie ; cependant elle crai-gnait, si elle ne parvenait pas à lui répondre d’une manière en-tièrement satisfaisante, de laisser subsister en lui un sentiment d’infériorité, sous lequel il se sentirait toute sa vie comme écra-sé, aussi elle hésitait à parler. Enfin elle s’écria :
– Ne te laisse pas abattre, Juda. Messala est de noble race, au jour de la République un de ses ancêtres s’est illustré, qu’est-ce que cela ? Comment un Romain pourrait-il parler de l’ancienneté de sa famille, en face d’un fils d’Israël ? Il ne saurait faire remonter ses origines au-delà de la fondation de Rome, à moins de s’appuyer uniquement sur la tradition, tandis que, ô mon fils ! le jour de ta présentation dans le temple, après que
– 71 – nous eûmes sacrifié les pigeons exigés par la loi, tu fus inscrit dans un registre dont l’institution, à ce qu’assure Hillel, re-monte à Abraham. « Juda, fils d’Ithamar, de la maison d’Hur, » tel est ton nom, et, grâce à ces registres, conservés avec tant de soin, nous savons que tu descends d’Hur qui, avec Aaron, sou-tenait les mains de Moïse, en Réphidim.
– Je te remercie de ce que tu viens de me dire, mère, dit Juda en prenant ses mains dans les siennes. Oui, nous sommes une famille ancienne, mais en quoi nous sommes-nous distin-gués, et moi, que puis-je être ?
– Je sens, mon Juda, que Messala a semé le doute dans ton cœur, touchant ton peuple. Afin que je puisse te répondre, ra-conte-moi ce qu’il t’a dit.
Alors, le jeune Israélite répéta sa conversation avec le Ro-main, en insistant sur la manière dédaigneuse dont il avait parlé des coutumes du peuple juif et des restrictions qui l’entravaient dans tous les domaines.
Sa mère l’écoutait et, mieux que lui, comprenait ce qui s’était passé. Au lieu du compagnon de jeux qu’il venait cher-cher, Juda avait trouvé, au palais, un homme dévoré du désir de posséder la gloire, la puissance, la richesse. Il revenait de sa vi-site blessé dans sa fierté, mais saisi, à son tour, d’ambition. Il ne s’en rendait pas compte encore, mais elle le devinait, et, ne sa-chant de quel côté ses aspirations nouvelles l’entraîneraient, elle sentait s’éveiller ses craintes de mère juive. Si son fils allait se détourner de la foi de ses pères ? Rien de pire, à ses yeux, n’aurait pu lui arriver et pour l’arracher à ce danger, elle était prête à tout tenter.
– Ton ami, – ou plutôt celui qui fut ton ami – si je te com-prends-bien, prétend que nous n’avons eu ni poètes, ni artistes, ni guerriers, par où il voulait dire, sans doute, que nous n’avons jamais eu de grands hommes ! s’écria-t-elle avec une énergie qui donnait à sa voix quelque chose de masculin. Mais il faut
– 72 – s’entendre sur ce mot de grand homme. Un grand homme, ô mon enfant, c’est un homme que Dieu a choisi pour être l’instrument de sa volonté et dont il s’est servi pour accomplir ses desseins. Comme les autres peuples de la terre, nous sommes, hélas ! tombés sous le joug des Romains. Ils possèdent nos places fortes et nos lieux saints et nul homme ne peut dire quelle sera la durée de leur domination, mais ce que je sais, c’est qu’ils pourront bien broyer la Judée entre leurs mains, comme une amande, et dévorer Jérusalem, sans que la gloire des fils d’Israël en soit obscurcie, car leur histoire est celle de Dieu lui-même. Ne s’est-il pas servi de leurs mains pour écrire, de leur langue pour parler, n’a-t-il pas été leur législateur sur le Sinaï, leur guide dans le désert, en temps de guerre leur capitaine et leur roi aux jours de la prospérité !
Pendant un moment, le bruit de son éventail fut seul à rompre le silence, puis elle continua :
– Si l’on veut limiter l’art à la peinture et à la sculpture, il est vrai qu’Israël n’a pas eu d’artistes.
Elle disait cela comme à regret, car elle était Saducéenne et en cette qualité elle admirait la beauté sous toutes ses formes, contrairement à ce que permettaient les Pharisiens.
– Pour nous rendre justice, reprit-elle, il faut se souvenir que nos mains sont liées par ce commandement : « tu ne te fe-ras aucune image taillée, ni aucune ressemblance des choses qui sont là-haut dans les cieux, ni ici-bas sur la terre, » qui a été mal interprété et pris trop à la lettre. Comment oublier cependant que bien avant qu’il ait existé des statues grecques, deux Israé-lites, Betzaléel et Aholiab, ont sculpté les chérubins de l’arche, ces chérubins d’or pur, dont personne ne saurait prétendre qu’ils n’aient pas été d’une beauté parfaite !
– Ah ! s’écria Juda, l’arche de l’alliance ! Maudits soient les Babyloniens qui l’ont détruite !
– 73 –
– Non, Juda, aie foi dans l’avenir. Elle n’a pas été détruite, mais seulement trop bien cachée dans quelque caverne. Un jour, Hillel et Schammaï l’assurent, quand le Seigneur le trouvera bon, on la découvrira et, comme au temps de David, les Israé-lites chanteront et danseront devant elle. Alors les Grecs eux-mêmes s’inclineront devant le génie des Juifs.
– Tu es bonne, ma mère, je ne me lasserai jamais de le dire. Shammaï et Hillel eux-mêmes ne parleraient pas mieux que toi. Je me sens redevenir un vrai fils d’Israël.
– Où donc en étais-je restée, Juda ? Ah ! oui, je réclamais pour les Hébreux l’honneur d’avoir créé les chérubins d’or. Mais à cela ne se borne pas tout leur art et d’ailleurs ce n’est pas l’art qui constitue leur grandeur. À qui a-t-il été donné de porter le flambeau de la Révélation ? N’est-ce pas aux enfants de Juda ? Ô pères de notre peuple, serviteurs de Dieu, vous avez été choi-sis pour transmettre la lumière au monde ; quand bien même chaque Romain serait un César, vous marcheriez encore devant eux !
Juda tressaillit à ces paroles.
– Il me semble, dit-il, que j’entends le son des cymbales et la voix de Myriam.
– Si tu entends la voix de la prophétesse, suis-moi par l’imagination et vois passer les élus d’Israël. Voici d’abord les patriarches, puis les pères des tribus. Il me semble ouïr les cloches de leurs chameaux et le bêlement de leurs troupeaux. Qui est celui qui marche là, seul ? Un vieillard, mais ses yeux ne sont point obscurcis, sa force n’est pas abattue. Il a vu le Sei-gneur, face à face. Guerrier, poète, orateur, législateur, pro-phète, son nom est comme le soleil à son lever, sa splendeur fait pâlir toutes les autres gloires, même celle des plus grands d’entre les Césars. Après lui viennent les juges, puis les rois, le fils d’Isaïe, un héros et un poète, dont les chants seront éternels comme celui de la mer, et son fils qui a dépassé tous les autres
– 74 – rois de la terre en richesse et en sagesse et n’a pas oublié d’embellir Jérusalem, que le Seigneur avait choisie pour y éta-blir sa demeure ici-bas. Et la grande armée des prophètes, mon fils ! Des rois ont pâli à leur approche, et des nations ont trem-blé au son de leur voix. Les éléments leur obéissaient, ils por-taient dans leurs mains les bénédictions et les châtiments. Vois le Tisbite et son serviteur Élisée, vois le triste fils d’Hilkija et ce-lui auquel il fut donné d’avoir des visions sur les rives du Che-bar. Et là-bas, – baise la poussière de ses pieds, mon fils, – aperçois-tu le doux fils d’Amos, celui duquel le monde tient la promesse d’un Messie à venir ?
Elle s’arrêta tout à coup, et sa voix devint tendre comme une caresse.
– Tu es fatigué, Juda ?
– Non, répondit-il, je t’entendais chanter un cantique di-vin.
– J’ai fait passer devant tes yeux nos grands hommes. Et maintenant compare-les avec les meilleurs d’entre les Romains. En face de Moïse mettons César, et Tarquin en regard de David. Entre eux, comme entre Scylla et les Macchabées, entre les con-suls et les juges, entre Auguste et Salomon, vois si l’on peut hé-siter. Tu me demandais ce que tu pourrais être, mon enfant. Sers l’Éternel, le Dieu d’Israël, et non pas Rome. Pour un fils d’Abraham, il n’y a de joie que sur les chemins qui mènent à Dieu, mais là il y en a une plénitude.
– Alors je pourrais être soldat ?
– Pourquoi pas ? Moïse n’appelle-t-il pas l’Éternel le Dieu des batailles ?
Il se fit un long silence ; enfin elle lui dit :
– Tu as ma permission, pourvu que tu serves Dieu et non pas César.
– 75 –
Il n’en demandait pas davantage et un moment plus tard il dormait. Elle se leva, glissa un coussin sous sa tête et jeta un châle sur lui, puis après l’avoir tendrement embrassé, elle s’en alla.
– 76 –