Ben-Hur

Lewis Wallace · Chapitre 11 sur 47

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Ben-Hur

Chapitre XI

 

 

Le tribun était debout sur le gaillard d’arrière ; il tenait à la main les ordres du duumvir et questionnait le chef des rameurs.

– De combien de rameurs disposes-tu ?

– Deux-cent soixante-deux et dix surnuméraires.

– Divisés en compagnies de ?

– Quatre-vingt-quatre hommes.

– Qui se relaient ?

– Toutes les deux heures.

Le tribun réfléchit un moment.

– C’est un service trop rude, je le ferai changer, mais pas maintenant ; il faut que les rames ne s’arrêtent jamais.

Puis s’adressant au chef des matelots, il lui dit : – Le vent est favorable, fais carguer la voile.

Quand ils se furent éloignés l’un et l’autre, il demanda au principal pilote depuis combien de temps il servait dans la ma-rine.

– Depuis trente-deux ans, répondit-il.

– Dans quelles mers as-tu navigué ?

– Entre Rome et l’Orient.

– Tu es l’homme qu’il me faut, s’écria Quintus en consul-tant sa feuille de route. Lorsque nous aurons dépassé le cap de

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Camponella, nous devrons nous diriger vers Messine, puis lon-ger la côte de Calabre jusqu’à Mélite. Connais-tu les constella-tions qui règnent sur la mer Ionienne ?

– Je les connais bien.

– Dans ce cas, gouverne directement de Mélite sur Cythère. Avec l’aide des dieux je ne m’arrêterai point que nous n’ayons atteint le golfe d’Antemone. Notre mission est urgente, je me fie à toi pour la mener à bien.

Arrius était un homme prudent, et s’il offrait des sacrifices à la Fortune, il n’en comptait pas moins bien plus sur son cou-rage et son savoir-faire que sur les faveurs de l’aveugle déesse. Il avait passé la nuit à jouer et à boire, mais depuis que l’odeur de la mer avait dissipé les fumées de l’ivresse et réveillé ses ins-tincts de marin, il ne songeait plus qu’à apprendre à connaître à fond son vaisseau et son équipage. Il eut bientôt fait le tour de tout le bâtiment et vu le conservateur des provisions, l’intendant des feux et cuisines. Il lui restait à se rendre compte de la valeur des soldats, des matelots et des rameurs, pour cela il lui fallait du temps et de l’habileté.

Vers le milieu du jour la galère volait en face de Pestum. Le vent d’ouest enflait la voile et après avoir brûlé de l’encens, sur l’autel, sur lequel on avait répandu du sel, de l’orge, et offert des prières, des vœux et des libations à Jupiter, à Neptune et à toutes les Océanides, Arrius vint s’asseoir dans la grande cabine, afin de pouvoir à loisir étudier ses rameurs. Cette cabine occu-pait le centre de la galère. Elle avait soixante pieds de long sur trente de large. Trois larges baies l’éclairaient, une rangée de pi-liers supportant le toit la traversait d’un bout à l’autre. De chaque côté des trois baies se trouvaient des escaliers, avec les-quels correspondaient des trappes, pratiquées dans le plancher de la cabine. Elles étaient ouvertes et laissaient pénétrer à flots la lumière dans l’entrepont, d’où s’élevait le mât entouré d’un amoncellement de haches, de lances et de javelots. Ce vaste es-pace formait le cœur du navire ; il servait à ceux qui se trou-

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À l’arrière de la cabine se trouvait une plateforme, à la-quelle on parvenait en montant quelques marches. C’est là que se tenait le chef des rameurs ; il avait devant lui une table de ré-sonance sur laquelle il frappait en mesure pour marquer la ca-dence des rames, et une clepsydre dont il se servait pour comp-ter les relais. Une seconde plateforme plus élevée encore, entou-rée d’une barrière dorée, et très richement meublée d’un lit, d’une table et d’un siège garni de coussins, était réservée au tri-bun, qui pouvait, de là, voir ce qui se passait sur tout le bateau.

C’est de cette plateforme qu’Arrius inspectait son équipage, qui l’observait de son côté, à la dérobée, avec une ardente curio-sité. Les yeux du tribun s’arrêtèrent avec une attention particu-lière sur les rameurs, non pas qu’ils lui inspirassent la moindre sympathie, mais parce que d’eux dépendait, en une large me-sure, le succès de son entreprise.

Tout le long de la cabine se trouvaient fixés aux parois du bateau, sur trois rangs, des bancs, ou plutôt des sortes de marches superposées et placées un peu à défaut les unes des autres, de telle manière que chacune des deux rangées supé-rieures se trouvait être en recul sur celle de dessous. Ces marches étaient séparées l’une de l’autre par un espace suffisant pour permettre à chaque rameur de faire manœuvrer son avi-ron, en réglant sur ceux de ses voisins ses mouvements, caden-cés comme les pas des soldats. On pouvait multiplier ces bancs autant que le permettait la longueur du bateau. Les rameurs s’asseyaient sur les deux rangées inférieures, ceux qui occu-paient la dernière devaient se tenir debout ; ils maniaient des rames plus grandes que celles de leurs compagnons.

Ces rames, plombées à leur extrémité, passaient dans des courroies suspendues au plafond, ce qui les rendait plus faciles

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à manier ; cependant il fallait de l’habileté pour s’en servir, car à chaque moment une vague pouvait atteindre le rameur inatten-tif et le précipiter à bas de son banc. Les ouvertures pratiquées dans les parois pour laisser passer les rames donnaient de l’air aux travailleurs, et la lumière parvenait au travers du grillage, qui servait de plancher entre le pont et le bastingage du bateau. En un certain sens, la condition de ces hommes aurait pu être pire : pourtant il n’y avait place dans leur vie pour aucune joie. Il leur était défendu de communiquer les uns avec les autres : ils venaient, jour après jour, reprendre leurs places côte à côte, sans échanger une parole. Durant leurs heures de travail, ils ne voyaient pas les visages de leurs camarades et leurs courts mo-ments de repos se passaient à dormir et à avaler hâtivement quelque nourriture. Ils ne riaient jamais et nul n’entendait l’un d’entre eux chanter. L’existence de ces êtres misérables ressem-blait au cours d’un fleuve souterrain, coulant lentement, mais sans trêve, vers un but inconnu.

Ô fils de Marie ! si l’épée a maintenant un cœur, c’est à toi qu’en revient la gloire, mais à cette époque lointaine, les captifs n’avaient à attendre que des corvées. Les routes, les mines, les remparts se les disputaient et les galères de guerre, ou celles des marchands étaient insatiables dans leurs demandes. Lorsque Rome gagna sa première bataille navale, des Romains tenaient les rames et partagèrent avec les soldats les honneurs de la journée, mais les temps avaient marché et les rangées de bancs qu’Arrius contemplait témoignaient des conquêtes de sa patrie. La plupart des nations de la terre comptaient des fils parmi ces hommes, qui étaient presque tous des prisonniers de guerre, mis à part pour cet emploi à cause de leur force de résistance et de la robuste qualité de leurs muscles. Là se trouvait un Breton ayant devant lui un Libyen et derrière lui un natif de la Crimée, ailleurs un Scythe, un Gaulois et un Thébain. Des criminels ro-mains se trouvaient mélangés à des Goths et à des Lombards, à des Juifs, des Éthiopiens, des Athéniens, à des Cimbres ou des Teutons.

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Le travail auquel ils se livraient ne suffisait pas à occuper leur intelligence, si primitive et rudimentaire fût-elle, car il ne consistait qu’en mouvements des bras d’autant plus parfaits qu’ils étaient plus automatiques. Le souci même que leur cau-sait la mer devenait peu à peu, pour eux, une chose instinctive plutôt que réfléchie, et leur service finissait presque toujours par les abrutir et faire d’eux des êtres passifs, ne vivant que de quelques souvenirs confus et doux, et tombant en dernier lieu dans un état à demi conscient, où la souffrance devient une ha-bitude et où l’âme est parvenue à un degré incroyable d’endurance.

Les heures passaient, et le tribun, toujours assis dans son fauteuil, laissait ses yeux errer à droite et à gauche, sur les rangs des rameurs en pensant à toute autre chose qu’à leur misérable condition. Après avoir observé longtemps leurs mouvements, il s’amusa à les considérer individuellement, prenant note de ceux qui lui paraissaient insuffisants pour leur tâche et se disant qu’il trouverait, parmi les pirates, des hommes pour les remplacer avantageusement.

Il n’y avait aucune raison de conserver les noms des es-claves, pour lesquels une galère représentait la tombe, aussi les désignait-on simplement par des numéros inscrits sur les bancs. Les yeux du tribun tombèrent sur le numéro soixante, placé tout près de lui et ils s’y arrêtèrent.

Ce numéro soixante, comme tous ses compagnons, était nu jusqu’à la ceinture. Il était jeune ; tout au plus semblait-il avoir vingt ans. Cette circonstance n’aurait pas suffi à retenir l’attention du tribun, mais la perfection de ses formes et la sou-plesse de ses mouvements excitaient son intérêt : ayant beau-coup fréquenté à Rome les écoles de gladiateurs, il se piquait de se connaître en hommes.

– Par les dieux ! se dit-il, cet homme me plaît et je voudrais voir son visage de face. Il faudra que je m’informe de lui.

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Comme s’il devinait les pensées du commandant, le rameur tourna la tête de son côté et le regarda.

– Un Juif ! Et un adolescent !

Les grands yeux de l’esclave se dilatèrent sous le regard fixé sur lui ; le sang afflua à ses tempes et, pendant une seconde, la rame demeura immobile dans sa main ; il fallut un coup plus fort frappé sur la table pour le rappeler à l’ordre. Il tressaillit, se détourna et reprit son travail. Quand il se hasarda de nouveau à jeter les yeux sur le tribun, il fut profondément étonné de dé-couvrir sur son visage un sourire bienveillant, qui semblait s’adresser à lui.

Pendant ce temps, la galère était entrée dans le détroit de Messine et, après avoir passé près de la cité du même nom, elle voguait vers l’Orient, laissant derrière elle l’Etna, au-dessus du-quel s’élevait un panache de fumée.

Toutes les fois qu’Arrius reprenait sa place sur la plate-forme, d’où il étudiait les rameurs, il se disait :

– Il y a de l’intelligence dans cet individu ; j’arriverai à sa-voir son histoire.

Quatre jours venaient de s’écouler et l’Astra – c’était le nom de la galère – se trouvait maintenant dans la mer Ionienne. Le ciel était serein et les vents témoignaient de la faveur des dieux.

Comme on pouvait rejoindre la flotte avant même d’avoir atteint la baie d’Antemone, située sur la côte orientale de l’île de Cythère, Arrius, pris d’impatience, passait son temps sur le pont ; quand il était sur la plateforme, ses pensées revenaient invariablement à l’esclave auquel il s’intéressait.

– Connais-tu l’homme qui occupait tout à l’heure ce banc ? demanda-t-il enfin au chef des rameurs, qui venait de relayer une compagnie.

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– Le numéro soixante ?

– Oui, c’est de lui que je parle.

Le chef regardait attentivement les hommes qui s’éloignaient.

– Tu sais qu’il n’y a qu’un mois que ce bateau est sorti des mains du constructeur ; tous ces rameurs sont pour moi aussi nouveaux que lui.

– C’est un Juif, dit Arrius d’un ton pensif.

– Le noble Quintus prouve qu’il est observateur.

– Il est très jeune, continua Arrius.

– Mais il n’en est pas moins mon meilleur rameur, j’ai vu sa rame plier à se casser.

– Quelles sont ses dispositions ?

– Il est obéissant, je n’en sais pas davantage. Un jour, ce-pendant, il m’a adressé une requête.

– Laquelle ?

– Il me demandait de le placer alternativement à gauche et à droite.

– Te disait-il la raison de ce désir ?

– Il avait observé que les hommes qui rament toujours du même côté finissent par devenir contrefaits ; de plus, il disait qu’en un moment de tempête ou de bataille, on pourrait avoir besoin de le changer de place et que, s’il ne s’y habituait pas d’avance, il serait de peu d’utilité en pareil cas.

– Perpol ! Cette idée est neuve ! Quelles autres observa-tions as-tu faites à son sujet ?

– Il tient à la propreté, plus que tous ses compagnons.

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– En cela il est Romain ! s’écria Arrius avec un signe d’approbation. Et tu ne sais rien de son histoire ?

– Pas un mot.

Le tribun réfléchit un moment, puis il se rassit en disant :

– Si je me trouvais être sur le pont quand il aura fini sa tâche, envoie-le-moi et qu’il vienne seul.

Environ deux heures plus tard, Arrius était debout sous le pavillon de la galère, dans la disposition d’esprit d’un homme qui va à la rencontre d’un événement important et qui en est ré-duit à n’avoir pas d’autre chose à faire qu’à l’attendre, – une de ces situations où il faut une forte dose de philosophie pour de-meurer calme. Le pilote était assis non loin de lui, une main sur la corde qui faisait manœuvrer les deux palettes placées de chaque côté du navire. Quelques matelots dormaient, à l’ombre de la voile, et sur la vergue se tenait une sentinelle. Arrius, qui considérait le cadran solaire placé au-dessous du pavillon, leva les yeux tout à coup et vit le rameur s’avancer vers lui.

– Le chef t’a nommé le noble Arrius et m’a dit que ta volon-té était que je me rendisse auprès de toi. Me voici donc.

Arrius jeta un regard d’admiration sur la fière tournure de l’esclave, la vue de sa taille souple et de ses membres musculeux le fit songer aux arènes. Le son de sa voix dénotait clairement qu’il avait vécu dans un milieu raffiné, ses yeux limpides et francs exprimaient plus de curiosité que de méfiance. Il soute-nait l’examen du maître sans que son visage perdît rien de sa grâce juvénile ; on n’y lisait ni désir de se plaindre, ni menaces ; on comprenait seulement, à le voir, qu’un grand chagrin avait passé sur lui. Le Romain, comme pour reconnaître tout ce que son maintien avait de louable, se mit à lui parler ainsi qu’un homme âgé parle à un adolescent, et non point en maître s’adressant à un esclave.

– Ton chef me dit que tu es son meilleur rameur.

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– Le chef est bon, répondit le jeune homme.

– Es-tu au service depuis longtemps ?

– Depuis trois ans.

– Et tu les as toujours passés aux rames ?

– Je ne me souviens pas d’avoir eu jamais un jour de repos.

– C’est un rude travail ; peu d’hommes peuvent l’accomplir durant une année entière sans y succomber, et toi tu n’es guère encore qu’un jeune garçon.

– Le noble Arrius oublie que la force de l’âme fait celle du corps. Grâce à elle, les faibles résistent parfois là où les forts succombent.

– À en juger à ta manière de t’exprimer, tu es Juif ?

– Mes ancêtres, bien avant l’existence des premiers Ro-mains, furent des Hébreux.

– L’orgueil invétéré de ta race ne s’est pas perdu en toi, dit Arrius, qui avait vu un éclair de fierté passer dans les yeux du jeune homme.

– L’orgueil ne parle jamais si haut que lorsqu’il est dans les fers.

– Quelles sont tes raisons d’en avoir ?

– Le fait que je suis Juif.

Arrius sourit.

– Je ne suis jamais allé à Jérusalem, dit-il, mais j’ai enten-du parler de ses princes. J’ai même connu l’un d’entre eux. Il était marchand et il aurait été digne d’être roi. Quel est ton rang ?

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– C’est du banc d’une galère que je dois te répondre, j’appartiens donc à la classe des esclaves, mais mon père était prince de Jérusalem et ses vaisseaux sillonnaient les mers. Lui-même était connu et honoré parmi les hôtes du grand Auguste.

– Quel était son nom ?

– Ithamar, de la maison d’Hur.

Dans son étonnement, Arrius leva les bras au ciel.

– Un fils d’Hur, toi ? Qu’est-ce qui t’a amené ici ?

Juda baissa la tête, respirant avec peine. Revenu suffisam-ment maître de lui, il regarda le tribun en face et répondit :

– J’ai été accusé d’avoir voulu assassiner Valère Gratien, le procurateur.

– C’est toi ! s’écria Arrius, de plus en plus stupéfait, c’est toi qui es cet assassin ! Tout Rome a retenti de cette histoire, je l’ai apprise à bord de mon bateau, dans les mers du Nord.

Ils se regardèrent un moment en silence.

– Je croyais ta famille anéantie, reprit Arrius.

Un flot de souvenirs tendres envahit le cœur du jeune homme, en submergeant son orgueil ; des larmes jaillirent de ses yeux.

– Mère, mère, et toi, ma petite Tirzah ! Où êtes-vous ? Ô tribun, noble tribun, si tu sais quelque chose d’elles, dis-le moi ! s’écria-t-il en joignant les mains avec un geste suppliant. Dis-moi tout ce que tu sais ! Vivent-elles encore, et si elles vivent, où se trouvent-elles ? Dis-le-moi, je t’en supplie !

Il s’était rapproché d’Arrius, tout en parlant, et il se trou-vait maintenant si près de lui qu’il touchait son manteau.

 

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– Trois ans ont passé depuis cette horrible journée, conti-nua-t-il, trois ans, ô tribun, et chacune de leurs heures ont été des heures de misère ; ma vie s’est écoulée dans un abîme sans fond comme la mer, sans autre répit que le travail. Durant tout ce temps, personne ne m’a adressé la parole, pas même à voix basse. Oh ! si, lorsqu’on nous oublie, nous pouvions oublier à notre tour ! Si je pouvais échapper au souvenir de cette scène, ne plus voir ma mère, ma sœur, traînées loin de moi ! J’ai senti le souffle de la peste et le choc des vaisseaux dans les combats, j’ai entendu la tempête hurler sur les vagues, et je riais, tandis que les autres priaient, car la mort aurait été pour moi la déli-vrance. Après chaque coup de rame j’essayais d’effacer de ma mémoire ce souvenir qui me hante. Pense à ce qu’il faudrait peu de chose pour me soulager. Dis-moi au moins qu’elles sont mortes, vivantes elles ne sauraient être heureuses, puisqu’elles m’ont perdu. La nuit, je les entends m’appeler, je les vois mar-cher sur les flots. Oh ! jamais rien n’égala l’amour de ma mère ! Et Tirzah, mon beau lis blanc, elle était la plus jeune des branches du palmier, si fraîche, si tendre, si gracieuse ! Elle fai-sait de mes jours une fête perpétuelle. Sa voix était une musique et c’est ma main qui les a précipitées dans le malheur !

– Avoues-tu ton crime ? demanda Arrius d’un ton sévère.

Le changement qui se produisit en Ben-Hur fut aussi sou-dain que complet. Sa voix devint dure, ses mains se crispèrent, chacun de ses nerfs semblait vibrer, ses yeux étincelaient.

– Tu as entendu parler du Dieu de mes pères, de Jéhovah, dit-il. Je te jure par sa fidélité, par sa puissance infinie et par l’amour qu’il a toujours témoigné à Israël, que je suis innocent.

Le tribun paraissait ému.

– Ô noble Romain, continua Ben-Hur, donne-moi un peu d’espoir, fais luire une lueur légère dans la nuit, toujours plus profonde, qui m’environne.

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Arrius se détourna et fit quelques pas sur le pont.

– Ton cas n’a-t-il pas fait le sujet d’une enquête ? deman-da-t-il en s’arrêtant tout à coup.

– Non !

Le Romain fit un geste de surprise ; jamais les Romains n’avaient professé autant de respect pour les lois et les appa-rences de la légalité, qu’à l’époque de leur décadence.

– Comment ? Pas d’enquête, pas de témoins ? Qui donc a prononcé ton jugement ?

– Ils me lièrent avec des cordes et me jetèrent dans un des caveaux de la forteresse. Je ne vis personne et personne ne m’interrogea. Le jour suivant, des soldats m’emmenèrent jusqu’à la mer. Dès lors, j’ai été esclave à bord d’une galère.

– Quelles preuves de ton innocence aurais-tu pu fournir ?

– J’étais trop jeune, alors, pour être déjà conspirateur. Gra-tien était pour moi un étranger, si j’avais eu la pensée de le tuer, je n’aurais choisi ni ce lieu, ni ce moment ; il chevauchait au mi-lieu d’une légion et il faisait grand jour, je n’aurais donc pu m’échapper. J’appartenais à un parti bien disposé envers les Romains. Mon père s’était signalé par des services rendus à l’empereur. Nous avions de grands biens à perdre, la ruine était certaine pour moi, pour ma mère, pour ma sœur. Je n’avais pas de cause personnelle d’en vouloir au gouverneur ; toutes les considérations de fortune et de famille, l’instinct de la conserva-tion, ma conscience, la loi, qui est pour tout Israélite comme l’air qu’il respire, se seraient liguées pour arrêter ma main, au cas où j’aurais nourri l’idée d’un crime. Je n’étais pas un insensé et alors, comme aujourd’hui, crois-moi, tribun, la mort m’eût paru préférable à la honte.

– Qui se trouvait avec toi, quand le coup fut porté ?

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– J’étais sur le toit de la maison de mon père avec ma sœur, la douce Tirzah. Ensemble, nous nous penchions sur le parapet, pour voir défiler la légion. Une brique se détacha sous ma main et tomba sur Gratien. Je crus l’avoir tué ! Ah ! quelle horreur me saisit !

– Où était ta mère ?

– Dans ses appartements.

– Qu’ont-ils fait d’elle ?

Ben-Hur serra ses mains l’une contre l’autre.

– Je n’en sais rien. Je les ai vus l’emmener et puis c’est tout ! Ils chassaient de la maison tous les êtres vivants qui s’y trouvaient, évidemment ils entendaient qu’elle n’y revînt pas. Moi aussi je demande : « Qu’ont-ils fait d’elle ? » Oh ! qui me le dira ? Elle, du moins, était innocente. Je pourrais pardonner… mais, noble tribun, j’oublie qu’il n’appartient pas à un esclave de parler de pardon ou de vengeance. Je suis enchaîné à une rame pour la vie.

Arrius, qui l’avait écouté avec une attention intense, con-sultait ses souvenirs et l’expérience qu’il avait des esclaves. Si les sentiments que celui-ci exprimait étaient feints, il jouait son rôle à la perfection. D’un autre côté, si ce qu’il disait était vrai, on ne pouvait douter de son innocence, et la pensée de la ri-gueur avec laquelle on avait sévi, pour faire expier un accident au jeune Juif, révoltait le tribun.

Il savait bien être inexorable, l’exercice de sa charge l’exigeait d’ailleurs, mais il était juste aussi et lorsqu’on lui si-gnalait une injustice, il n’avait repos ni trêve qu’il ne l’eût fait cesser, aussi tous ceux qui servaient sous ses ordres finissaient-ils infailliblement par l’appeler le bon tribun.

L’histoire de Ben-Hur le préoccupait, cependant il hésitait sur le parti à prendre, il possédait sur son navire un pouvoir il-

– 113 – limité et tout le poussait à user de miséricorde, mais il se dit que rien ne pressait, si ce n’était de gagner Cythère au plus vite, et qu’il ne devait pas, en un pareil moment, se priver des services d’un excellent rameur. De plus, il voulait prendre des informa-tions, afin de s’assurer qu’il n’avait point à faire avec un de ces vulgaires menteurs, si nombreux parmi les esclaves.

– Cela suffit, dit-il à haute voix, va reprendre ta place.

Ben-Hur s’inclina et regarda encore une fois le visage d’Arrius, sans y rien découvrir qui lui permît de concevoir quelque espoir. Il se détourna, puis revint en arrière et lui dit :

– Si jamais tu te souviens de moi, ô tribun, n’oublie point la seule chose que j’aie sollicitée de toi, ce sont des nouvelles de ma mère et de ma sœur.

Il allait s’éloigner, quand Arrius l’arrêta, en lui disant :

– Si tu étais libre, que ferais-tu ?

– Le noble Arrius se raille de moi, répondit Ben-Hur, dont les lèvres tremblaient.

– Non, par les dieux.

– Alors, je vais te le dire. Je me dévouerais tout entier à un unique devoir. Je ne m’accorderais aucun repos avant d’avoir retrouvé ma mère et Tirzah. Mes heures et mes jours seraient consacrés à assurer leur bonheur. Je les servirais mieux que le plus fidèle des esclaves. Elles ont perdu de grands biens, mais je leur en gagnerais de plus grands encore.

Le Romain ne s’attendait pas à cette réponse et pendant un instant il perdit son but de vue, puis, revenant à son idée, il lui dit :

– Je m’adressais à ton ambition. Si ta mère et ta sœur étaient mortes, que ferais-tu ?

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Ben-Hur pâlit, on voyait qu’il se livrait une lutte au dedans de lui.

– Tu demandes quelle occupation je choisirais ? dit-il en-fin.

– Oui.

– Tribun, je te répondrai en toute sincérité. La nuit qui précéda le jour néfaste dont je t’ai parlé, j’avais obtenu la per-mission de me faire soldat. Je n’ai pas changé dès lors, et comme dans le monde entier il n’y a qu’une école où l’on ap-prenne l’art de la guerre, je m’y rendrais.

– Tu veux parler ?

– D’un camp romain.

– Avant tout il te faudrait apprendre le maniement des armes, s’écria Arrius.

Il semblait vouloir en dire davantage, mais il se souvint qu’un maître ne peut jamais se fier à un esclave et qu’il est dan-gereux de lui donner des conseils, aussi sa voix et ses manières changèrent-elles tout à coup.

– Va-t’en maintenant, reprit-il, et ne te monte pas la tête au sujet de ce qui s’est passé entre nous, peut-être me suis-je simplement joué de toi, ou bien, si tu y penses, fais ton choix entre la renommée d’un gladiateur et la servitude d’un soldat. L’empereur pourrait t’aider à conquérir la première, – comme soldat tu n’arriveras à rien, car tu n’es pas Romain. Va, mainte-nant.

L’instant d’après, Ben-Hur reprenait sa place sur son banc. La tâche d’un homme lui semble toujours aisée lorsqu’il a le cœur léger. Juda trouvait sa rame moins lourde depuis que l’espérance chantait à ses oreilles comme un oiseau. Si faible que fût ce chant, il l’entendait pourtant et chaque fois que sa mémoire lui rappelait ces paroles du tribun « peut-être que je

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