Ben-Hur

Lewis Wallace · Chapitre 27 sur 47

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Ben-Hur

Chapitre XXVII

 

 

Quand Simonide releva la tête, il avait repris la physiono-mie d’un homme habitué à commander.

– Esther, dit-il tranquillement, la nuit s’avance ; de peur que nous n’ayons plus la force de parler des choses qui nous res-tent encore à discuter, fais-nous apporter des rafraîchissements.

Elle agita la sonnette. Une servante entra, portant du pain et du vin, qu’elle offrit à la ronde.

– Il y a encore entre nous, mon maître, un point obscur que je désire éclaircir, reprit Simonide. Dorénavant, nos vies s’écouleront comme des rivières qui se sont rejointes et dont les eaux se sont mêlées. Je crois que le cours en sera meilleur, si tout vestige de nuage est balayé du ciel qui s’étend au-dessus d’elles. Quand tu quittas ma porte l’autre jour, je paraissais dé-cidé à nier tes droits, ceux-là même que je viens de proclamer ouvertement, mais en réalité, il n’en était pas ainsi. Esther est témoin que je t’avais reconnu et Malluch te dira que je ne t’abandonnai point.

– Malluch ! s’écria Ben-Hur.

– Lorsqu’un homme est comme moi, cloué à sa chaise, il faut qu’il emprunte les mains des autres pour faire mouvoir le monde, auquel il a été si cruellement arraché. Je possède ainsi quelques fidèles émissaires, et Malluch est l’un des meilleurs. Parfois aussi, je m’adresse à ceux que je sais être bons et braves, comme Ilderim le généreux.

Il jeta au cheik un regard reconnaissant et ajouta :

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– Demande-lui si je me suis jamais montré ingrat, ou si j’ai oublié un service rendu.

– Il t’avait donc parlé de moi ? dit Ben-Hur en se tournant vers l’Arabe.

Le cheik fit un signe affirmatif, tandis que Simonide repre-nait :

– Comment, maître, pourrions-nous savoir ce que vaut un homme avant de l’avoir mis à l’épreuve ? Je t’avais reconnu, car en toi je revoyais ton père, mais j’ignorais quelle sorte d’homme tu étais. Il en est pour lesquels la fortune n’est qu’une malédic-tion déguisée. Étais-tu un de ceux-là ? J’envoyai Malluch afin qu’il s’en assurât à ma place, et je le chargeai de me servir d’yeux et d’oreilles. Ne le blâme pas ; il ne m’a rapporté de toi que du bien.

– Pourquoi le blâmerais-je ? dit Ben-Hur avec cordialité. En vérité, tu as agi avec sagesse.

– Tes paroles sont agréables à entendre, dit le marchand, je ne crains plus que tu me méconnaisses. Maintenant, que les ri-vières coulent sans crainte dans la direction que Dieu leur assi-gnera. Le tisserand, assis devant son ensuble, fait voler sa na-vette çà et là et voit grandir sa toile, et tout en travaillant il rêve ; c’est ainsi que la fortune augmentait entre mes mains ; souvent je m’en étonnais et je cherchais la raison de ce merveilleux ac-croissement de richesse. Je voyais que quelqu’un d’autre que moi veillait au succès de mes entreprises. Le simoun, qui ense-velit tant de caravanes au désert, passait au-dessus des miennes. Les tempêtes qui amassent les épaves sur les rivages de la mer, ne servaient qu’à pousser mes navires plus vite vers le port. Chose plus étrange encore, moi qui dépends si complète-ment des autres, je n’ai jamais été trompé par un de mes agents, non, jamais. Les éléments condescendaient à me servir, et tous mes serviteurs se sont trouvés fidèles.

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– C’est étrange, dit Ben-Hur.

– Je le pensais aussi, et finalement, mon maître, j’en suis arrivé à partager ton opinion ; j’ai vu, dans tout cela, un dessein de Dieu, et comme toi, je me demandai dans quel but toute cette fortune m’était donnée. Rien, dans ce monde, n’est livré au ha-sard et Dieu n’agit point en vain. J’ai porté cette question dans mon cœur durant bien des années, attendant une réponse. J’étais certain que si la main de Dieu était là, il me ferait com-prendre sa volonté au jour voulu et de la manière qui lui sem-blerait bonne, et qu’alors je la discernerais aussi clairement que l’on distingue une maison blanche, bâtie au sommet d’une col-line. Et voici, je crois que ce jour est venu. Il y a bien des années que j’étais assis avec les miens, ta mère était près de moi, Es-ther, belle comme le soleil lorsqu’il s’éveille sur le mont des Oli-viers ; j’étais assis près des tombeaux des rois, au bord de la route qui conduit à Jérusalem, du côté du septentrion, quand trois hommes vinrent à passer, montés sur de grands chameaux blancs, tels qu’on n’en avait jamais vus. Ces hommes étaient des étrangers, arrivant de contrées lointaines. Celui qui marchait le premier s’arrêta et me dit : « Où est le roi des Juifs qui est né ? » et, comme pour rendre mon étonnement plus profond, il ajou-ta : « Nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus pour l’adorer. » Je ne les compris pas, mais je les suivis jusqu’à la porte de Damas : ils posaient la même question à tous ceux qu’ils rencontraient, et tous s’en étonnaient. J’oubliai cette cir-constance dont on parlait comme du présage de la venue du Messie. Quels enfants nous sommes, même les plus sages ! Quand Dieu se promène sur la terre, il arrive parfois que ses pas sont séparés par des intervalles de plusieurs siècles. Tu as vu Balthasar ?

– Et je lui ai entendu raconter son histoire, dit Ben-Hur.

– C’est un miracle ! un vrai miracle ! Lorsqu’il me la racon-ta, mon maître, je crus ouïr la réponse que j’attendais depuis si longtemps, et le plan de Dieu devint tout à coup clair à mes

– 262 – yeux. Quand le roi paraîtra, il sera pauvre, sans amis, sans suite, sans armées, sans villes, sans forteresses. Il faudra qu’il fonde son royaume et Rome devra être détruite et balayée de la sur-face de la terre. Vois, mon maître, l’œuvre que le Seigneur t’envoie : tu es fort, tu es habile dans le métier des armes, tu es accablé de richesses, ne saisis-tu pas l’emploi que tu pourrais faire de tout cela ? Pourrais-tu désirer un destin plus glorieux ?

Simonide avait mis dans cet appel toute sa force de persua-sion.

– Mais ce royaume, répondit vivement Ben-Hur, sera le royaume des âmes, Balthasar l’assure.

Simonide partageait l’orgueil du peuple juif, et sa lèvre se plissa dédaigneusement à l’ouïe de ces paroles.

– Balthasar a été témoin de grandes choses, dit-il, il a vu des miracles, ô mon maître, et quand il en parle, je m’incline devant lui. Mais c’est un fils de Mizraïm ; il n’est pas même pro-sélyte, nous ne pouvons, nous autres Juifs, supposer qu’il ait re-çu des révélations spéciales concernant les desseins de Dieu sur Israël. Les prophètes aussi ont reçu la lumière, elle leur venait directement du ciel, comme la sienne, et Jéhovah est le même éternellement. Je dois croire les prophètes. – Apporte-moi la Torah, Esther. – Le témoignage de tout un peuple pourrait-il être dédaigné, maître ? Quand même tu voyagerais de Tyr jusqu’à la capitale d’Édom, au désert, tu ne trouverais pas, par-mi ceux qui récitent la Schéma, qui distribuent des aumônes dans le temple ou qui mangent l’agneau pascal, un homme pour te dire que le royaume que le roi viendra rétablir pour nous, en-fants de l’alliance, sera différent de celui de notre père David. Et d’où vient cette assurance, me demanderas-tu ? C’est ce que nous allons voir.

Esther était revenue, les bras chargés de nombreux rou-leaux, soigneusement serrés dans des étuis de toile brune, por-tant des titres tracés en lettres d’or.

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– Garde-les, ma fille, et tu me les tendras à mesure que je te les demanderai, lui dit son père avec douceur.

– Cela me prendrait trop de temps, mon maître, si je vou-lais te répéter le nom de tous les saints hommes qui, par la vo-lonté de Dieu ont succédé aux prophètes et n’ont été qu’un peu moins favorisés qu’eux ; des voyants qui ont écrit et des prédica-teurs qui ont enseigné, depuis les jours de la captivité, de tous les sages qui ont emprunté leur lumière à la lampe de Malachie et dont Hillel et Schammaï ne se lassèrent jamais de parler dans leurs leçons. Tous, ils parlent du roi qui nous préoccupe et de son royaume, – Énoch et le chantre des Psaumes de Salomon, Esdras aussi, le second. Moïse, – leur témoignage devrait nous suffire, mais nous avons mieux encore, allons donc tout droit aux sources sacrées. Donne-moi un peu de vin, Esther.

– Crois-tu aux prophètes, maître ? demanda-t-il, après s’être désaltéré. Je sais que tu y crois, car tous ceux de ta maison ont eu foi en leurs paroles. – Tends-moi, Esther, le livre des vi-sions d’Ésaïe.

Il prit un des rouleaux qu’elle lui présentait et se mit à lire à haute voix : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière, et la lumière a relui sur ceux qui habitaient dans le pays de l’ombre de la mort… L’enfant nous est né, le Fils nous a été donné et l’empire a été posé sur ses épaules… Il n’y aura point de fin à l’accroissement de l’empire et à la prospérité du trône de David et de son règne pour l’affermir et pour l’établir dans l’équité et dans la justice, dès maintenant et à tou-jours. » – Maintenant, Esther, les paroles que l’Éternel dit à Mi-chée.

Elle lui tendit le rouleau qu’il réclamait et il reprit sa lec-ture : « Et toi, Bethléem Ephrata, petite entre les milliers de Ju-da, de toi sortira, pour moi, celui qui dominera sur Israël. » C’était lui, l’enfant que Balthasar vit et qu’il adora dans la ca-verne. – Crois-tu aux prophètes, mon maître ? – Donne-moi, Esther, les paroles de Jérémie.

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Il continua de lire : « Voici, les jours viennent, dit l’Éternel, où je susciterai à David un germe juste ; il régnera en roi et prospérera, il pratiquera la justice et l’équité dans le pays. En son temps, Juda sera sauvé, Israël aura la sécurité dans sa de-meure. » – Il régnera comme un roi, – comme un roi, mon maître. – Maintenant, ma fille, le rouleau qui renferme les pro-phéties de ce fils de Juda, dans lequel il n’y avait aucun blâme. Écoutez tous ce que dit Daniel : « Je regardai, pendant mes vi-sions nocturnes et voici, sur les nuées des cieux, arriva quelqu’un de semblable à un fils de l’homme… On lui donna la domination, la gloire et le règne, et tous les peuples, les nations et les hommes de toutes langues le serviront. Sa domination est une domination éternelle qui ne passera point, et son règne ne sera jamais détruit… »

– C’est assez, je suis convaincu, s’écria Ben-Hur.

– Et maintenant, si le roi est pauvre, mon maître ne profi-tera-t-il pas de ce qu’il est dans l’abondance pour le secourir ?

– Le secourir ? Je suis prêt à le faire, à sacrifier pour lui jusqu’à mon dernier sicle et à mon dernier soupir. Mais pour-quoi donc serait-il pauvre ?

– Donne-moi, Esther, les paroles de l’Éternel, telles qu’elles furent révélées à Zacharie.

– Écoute, maintenant, comment le roi fera son entrée à Jé-rusalem : « Sois transportée d’allégresse, fille de Sion… Voici, ton roi vient à toi ; il est juste et victorieux, il est humble et monté sur un âne, sur le petit d’une ânesse. »

Ben-Hur détourna la tête.

– Que vois-tu, là-bas, ô maître ?

– Rome, répondit-il d’un air sombre, Rome et ses légions. J’ai vécu avec elles dans leurs camps. Je les connais.

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– Ah ! s’écria Simonide, tu seras chef des légions du roi, tu auras le choix entre des millions de soldats pour les former.

– Des millions ! exclama Ben-Hur.

– Tu ne sais pas comme Israël est fort. Il t’apparaît comme un vieillard, pleurant auprès des fleuves de Babylone, mais rends-toi à Jérusalem, à la Pâque prochaine, et tu le verras tel qu’il est. Selon la promesse que l’Éternel fit à Jacob, lorsqu’il re-venait de Padan-Aram, notre peuple n’a pas cessé de multiplier, même dans la captivité ; il s’est accru sous le talon de l’Égyptien, le joug de Rome ne l’a pas diminué, maintenant nous sommes vraiment une nation et une compagnie de nations. Israël n’est pas tout entier groupé autour de Jérusalem, comme on semble le croire. Jérusalem n’est qu’une des pierres du temple, elle est le cœur de notre peuple, mais lui-même est partout dispersé et il se rassemblera lorsqu’il entendra retentir à ses oreilles ce cri d’alarme de nos pères : « Israël, à tes tentes ! » Fais le compte de tous les Israélites, enfants de ceux qui préférèrent ne pas se joindre à leurs frères, lors du retour de la captivité et qui se trouvent en Perse, – songe aux Hébreux établis en Égypte et dans le cœur de l’Afrique, à ceux qui ont fondé des colonies en Espagne. N’oublie pas les Juifs de naissance et les prosélytes, si nombreux en Grèce, dans les îles de la mer et ici même, à An-tioche ; ajoutes-y les adorateurs du vrai Dieu qui habitent sous des tentes, dans les déserts et dans les régions qui environnent la mer Caspienne et dans les pays de Gog et Magog, et vois s’ils ne formeront pas, en vérité, une grande armée. Et ce que Israël est capable de faire, le Roi ne l’accomplirait-il pas ?

Ce discours, prononcé avec une étrange ferveur, produisit sur Ilderim l’effet d’une trompette sonnant pour la bataille.

– Oh ! que ne puis-je retourner aux jours de ma jeunesse ! s’écria-t-il en se levant brusquement.

Ben-Hur resta silencieux. Il comprenait que ce qu’il venait d’entendre n’était qu’une invitation à consacrer sa fortune et sa

– 266 – vie à cet être mystérieux, qui était, pour Simonide comme pour l’Égyptien, l’objet d’une immense espérance. Cette idée n’était pas nouvelle pour lui ; elle lui était venue, très vague d’abord, lorsqu’il écoutait Malluch dans les bosquets de Daphné ; elle avait pris plus de consistance quand Balthasar lui parlait du fu-tur royaume ; enfin plus tard, quand il errait au bord du lac, sous les palmiers, elle l’avait hanté et peu s’en fallait qu’elle ne fût devenue alors une résolution. Mais maintenant qu’un maître dans l’art de la persuasion la développait devant lui, elle prenait une consistance toute nouvelle. C’était une cause brillante et in-finiment sainte, un service digne de réaliser ses rêves et d’assouvir son ambition qui se présentait à lui ; il n’hésitait plus guère, cependant il ne voyait pas encore comment il ferait pour se mettre à l’œuvre.

– Admettons tout ce que tu viens de nous dire, ô Simonide, reprit-il. Le roi va venir, son royaume sera semblable à celui de Salomon, et moi je suis prêt à accomplir le dessein en vue du-quel Dieu a dirigé ma vie comme il l’a fait et m’a donné cette fortune extraordinaire, mais tout cela ne me dit pas ce que je dois faire. Irons-nous de l’avant comme des aveugles ? Atten-drons-nous que le roi paraisse ou qu’il me fasse chercher ? Tu as de l’âge et de l’expérience, réponds-moi.

– Nous n’avons pas le choix, répondit Simonide. Cette lettre, – il tirait la dépêche de Messala de sa ceinture tout en parlant, – cette lettre est le signal de l’action. Nous ne sommes pas assez forts, maintenant, pour résister à l’alliance conclue entre Messala et Gratien. Si nous tardons, ils te tueront. Je sais quelle miséricorde on peut attendre d’eux.

Il frissonnait au souvenir terrible que la pensée de la persé-cution éveillait en lui, puis il ajouta :

– Te sens-tu assez fort pour accomplir ta résolution envers et contre tout, mon maître ? Je me souviens combien au temps de la jeunesse le monde vous sourit…

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– Et cependant tu as été capable d’accomplir un grand sa-crifice, dit vivement Ben-Hur.

– Oui, mais l’amour me soutenait.

– Ma vie ne saurait-elle être dominée par des motifs aussi puissants ?

Simonide secoua la tête.

– Il y a l’ambition.

– L’ambition est défendue aux fils d’Israël.

– Et que dis-tu donc de la soif de vengeance ?

Ces paroles firent sur le caractère passionné du marchand l’effet d’une étincelle, tombant sur des matières inflammables. Ses yeux brillaient, ses mains se crispaient et il s’écria d’une voix vibrante :

– La vengeance est un droit pour le Juif, – c’est la loi.

– Oui, exclama Ilderim, un chameau, un chien même, se souvient des torts dont il a eu à se plaindre.

– Il y a quelque chose à faire pour le roi, avant même qu’il paraisse. Nous savons qu’Israël sera sa main droite, mais c’est une main paisible, ignorant comment l’on fait la guerre. Parmi les millions de Juifs il n’y a pas une troupe de soldats bien dres-sés, pas un capitaine, car je ne compte pas les mercenaires d’Hérode, qui ne sont là que pour nous écraser. Nous sommes ce que les Romains nous ont faits, mais le moment est venu où tout cela doit changer ; il est temps que les bergers revêtent l’armure et s’arment de la lance et de l’épée ; il est temps que les troupeaux qui s’en vont brouter l’herbe des collines deviennent des lions dévorants. Il faut que quelqu’un occupe la première place aux côtés du roi, mon fils, – qui serait-ce, si ce n’est celui qui saura opérer cette transformation ?

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– Je te comprends, dit Ben-Hur, le visage en feu, mais ex-prime-toi plus clairement et dis-moi comment je devrai accom-plir le travail que tu m’imposes.

– Le cheik t’aidera, mon maître, il aura lui aussi un grand rôle à jouer dans les événements qui se préparent. Je resterai ici, travaillant comme je l’ai fait dans le passé, et veillant à ce que les sources de ta fortune ne tarissent point. Tu te rendras à Jérusalem et de là au désert et tu procéderas au dénombrement des combattants d’Israël et à leur partage en troupe de dix et de cent hommes ; tu choisiras des capitaines et tu les exerceras, dans des endroits cachés : tu leur enseigneras à se servir des armes que je te fournirai. Tu commenceras par la Pérée, puis tu iras en Galilée, d’où il n’y a qu’un pas à faire pour atteindre Jé-rusalem. En Pérée le désert sera derrière toi et Ilderim à portée de ta main. Il surveillera les routes, afin que personne n’y passe sans que tu en aies connaissance. Il t’aidera de bien des ma-nières. Jusqu’au jour de la moisson nul ne se doutera de ce que nous préparons. J’ai parlé à Ilderim, et toi, que répondras-tu ?

Ben-Hur regardait le cheik d’un air interrogateur.

– Il dit vrai, fils de Hur, répondit l’Arabe, je lui ai donné ma parole et il s’en contente, mais toi tu auras mon serment, par le-quel je t’engagerai non seulement ma personne, mais ma tribu tout entière et toutes mes possessions, autant que tu en auras besoin.

Simonide, Ilderim, Esther, attendaient en retenant leur souffle la réponse de Ben-Hur.

– Chaque homme, dit-il enfin tristement, a ici-bas une coupe de bonheur qui lui est destinée et dans laquelle, tôt ou tard, il peut tremper ses lèvres, – chaque homme, excepté moi. Je vois, Simonide, et toi cheik généreux, à quoi tendent vos pro-positions. Si je me charge de la tâche que vous m’imposez, je devrai dire adieu au repos et à tout espoir d’une vie paisible, car les portes qui y conduisent sont entre les mains de Rome, et le

– 269 – jour où je mettrai le pied sur le chemin que vous m’indiquez, elles se refermeront derrière moi. Je serai poursuivi et pour-chassé, je devrai manger mon pain et reposer ma tête dans les tombeaux, près des villes, et dans les cavernes, aux flancs des collines…

Un bruit de sanglots l’interrompit. Il tourna la tête : Esther pleurait, la tête cachée sur l’épaule de son père.

– Je t’avais oubliée, Esther, fit doucement Simonide, que l’émotion gagnait aussi.

– Laisse-la pleurer, dit Ben-Hur, il est plus aisé à un homme de porter un pesant fardeau lorsqu’il sait que quelqu’un a pitié de lui. Mais j’allais te dire que je n’ai autre chose à faire que d’accepter la tâche que tu m’assignes. Rester ici serait m’exposer à une mort ignoble ; je me mettrai à l’œuvre immé-diatement.

– Écrirons-nous notre engagement ? demanda Simonide, toujours dominé par ses habitudes de négociant.

– Je me contente de ta parole, dit Ben-Hur.

– Et moi aussi, répondit Ilderim.

C’est ainsi que fut conclu le traité qui devait changer la vie de Ben-Hur.

– C’en est donc fait ! s’écria-t-il.

– Que le Dieu d’Abraham soit avec nous ! ajouta Simonide.

– Un mot encore, mes amis, reprit Ben-Hur d’un ton plus léger. Avec votre permission, je réserve ma liberté jusqu’au jour des courses. Il n’est pas probable que Messala me tende un piège avant d’avoir reçu la réponse de Gratien, c’est-à-dire avant une semaine. Ma rencontre avec lui, dans le cirque, sera pour moi un plaisir auquel je ne renoncerais à aucun prix.

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Ilderim l’assura immédiatement qu’il était pleinement d’accord avec lui, tandis que Simonide, toujours pratique, lui di-sait :

– Cela me convient tout à fait ; ce délai me permettra de mettre en ordre bien des choses urgentes. J’ai compris, d’après tes récits, qu’Arrius t’avait institué son héritier. T’a-t-il laissé des immeubles ?

– Une villa à Misène et des maisons à Rome.

– Je te conseille de les vendre et d’en mettre le produit en sûreté. Donne-moi tes pleins pouvoirs et j’enverrai un agent qui s’acquittera en toute diligence de cette mission. Nous prévien-drons, au moins cette fois, les voleurs impériaux.

– Tu auras demain tous les actes nécessaires.

– Alors, il ne nous reste plus rien à faire ce soir. Notre tâche est accomplie.

 

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