Ben-Hur
Chapitre XXXIX
– Esther ! Esther ! ordonne à mon serviteur de m’apporter de l’eau.
– Ne préférerais-tu pas du vin, mon père ?
– Dis-lui de m’apporter l’un et l’autre.
Ceci se passait dans le pavillon d’été, élevé sur le toit de l’antique palais des Hur, à Jérusalem. Esther se pencha au-dessus du parapet, appela un homme qui se tenait dans la cour, à portée de sa voix ; au même moment un autre serviteur pa-raissait sur le toit et la saluait respectueusement.
– Voici un message pour le maître, lui dit-il en tendant une lettre renfermée dans une enveloppe en toile, duement attachée et cachetée.
C’était le vingt et unième jour du mois de mars, près de trois ans après l’apparition du Christ à Béthabara.
Durant ce laps de temps, Malluch, agissant en lieu et place de Ben-Hur, qui ne pouvait plus supporter le délabrement où tombait la maison de son père, l’avait achetée de Pilate, après quoi il s’était occupé de la faire entièrement réparer. Il ne restait plus aucune trace des tragiques circonstances qui avaient fait le malheur de la famille Hur, l’ameublement dépassait encore l’ancien en richesse et en beauté. Un visiteur attentif aurait pu se convaincre, à chaque pas, que le goût du jeune propriétaire s’était formé durant ses années de séjour à la villa de Misène et à Rome. Ben-Hur toutefois n’avait pas ouvertement repris pos-session de sa demeure, jugeant que l’heure n’était pas encore venue, et n’avait pas davantage repris son vrai nom. Il passait
– 393 – son temps en Galilée, occupé à organiser ses légions, attendant patiemment que le signal de l’action fût donné par ce Jésus de Nazareth, qui devenait de plus en plus un mystère pour lui et qui le maintenait, par ses miracles, accomplis souvent devant ses yeux, dans un état perpétuel de doute et d’anxiété au sujet de sa personne et de sa mission. De temps à autre il se rendait à la sainte cité et passait quelques jours dans la maison de son père, mais toujours en qualité d’hôte et d’étranger.
Ces visites de Ben-Hur n’étaient point seulement un repos pour lui. Balthasar et Iras habitaient son palais, et si le charme de la seconde n’avait rien perdu à ses yeux de sa première fraî-cheur, son père, quoique très affaibli physiquement, exerçait toujours sur son esprit une grande influence par ses discours, dans lesquels il ne cessait d’insister, avec une singulière puis-sance, sur la divinité de Celui dont ils attendaient l’avènement avec tant d’ardeur.
Quant à Simonide et à Esther, ils étaient arrivés d’Antioche depuis peu de jours, après un voyage d’autant plus pénible pour Simonide que sa litière était suspendue entre deux chameaux, qui ne marchaient pas toujours du même pas. Mais l’excellent homme oubliait les fatigues de la route pour ne songer qu’au bonheur de se retrouver dans son pays natal. Il passait avec dé-lice des heures sous le toit du palais, assis dans un fauteuil exac-tement pareil à celui qu’il avait laissé sur la terrasse de l’entrepôt, d’où l’on dominait le cours de l’Oronte. À l’ombre du pavillon d’été, il se plongeait dans la contemplation des collines familières, au-dessus desquelles le soleil se levait et se couchait, comme aux jours de son enfance. Il se sentait ainsi plus près du ciel, et quand Esther se trouvait auprès de lui, il lui semblait plus facile de faire revivre l’image de cette autre Esther, sa femme, dont le souvenir lui devenait plus cher, à mesure que passaient les années. Cependant il ne négligeait pas ses affaires. Il en avait confié la direction à Samballat, et chaque jour des courriers lui apportaient des nouvelles de ce qui se passait dans ses comptoirs et transmettaient ses ordres à son représentant.
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Le soleil donnait en plein sur Esther, qui traversait la ter-rasse d’un pas léger pour regagner le pavillon ; il éclairait sa taille souple, ses formes gracieuses, se traits réguliers, ses joues sur lesquelles s’épanouissaient les roses de la jeunesse. C’était une femme maintenant, une femme brillante d’intelligence, belle de cette beauté éthérée qui prend sa source dans la bonté du cœur et d’autant plus faite pour être aimée qu’aimer était toute sa vie. Elle regardait attentivement la lettre apportée par le messager ; une vive rougeur se répandit sur son visage quand elle reconnut le cachet de Ben-Hur. Elle hâta le pas afin de la remettre plus tôt à son père. Lui aussi examina le cachet avant de le briser, puis il ouvrit l’étui et lui tendit le rouleau.
– Lis-moi cette lettre, lui dit-il.
Il leva les yeux sur elle et l’expression troublée de sa fille se réfléchit aussitôt sur son propre visage.
– Je vois que tu sais de qui elle est, Esther.
– Oui… c’est… de… notre maître…
Elle parlait d’une voix entrecoupée, mais son regard ex-primait une parfaite sincérité.
– Tu l’aimes toujours, Esther, dit-il doucement.
– Oui, répondit-elle.
– As-tu bien songé à ce que tu fais ?
– J’ai essayé de ne penser à lui que comme au maître au-quel je dois obéissance, père. Cet effort ne m’a servi de rien.
– Tu es une bonne fille, comme l’était ta mère, murmura-t-il en tombant dans une rêverie dont elle le tira en déroulant la feuille de papyrus.
– Que l’Éternel me pardonne, mais… si grande est la puis-sance de l’argent que ton amour n’aurait peut-être point été
– 395 – donné en vain, si j’avais gardé la pleine possession de mes biens, comme j’aurais été en droit de le faire.
– C’eût été bien pire pour moi si tu avais agi ainsi, père, car j’aurais été indigne de rencontrer son regard et je ne pourrais plus être fière de toi. Ne te lirai-je pas cette lettre, maintenant ?
– Dans un moment. Laisse-moi auparavant te montrer, mon enfant, la situation telle qu’elle est. Peut-être qu’elle te pa-raîtra moins dure, si tu la considères avec moi. Il a déjà disposé de son amour, Esther.
– Je le sais, dit-elle d’une voix calme.
– L’Égyptienne l’a pris dans ses filets, continua-t-il. Elle est rusée comme ceux de son peuple et belle aussi, mais elle a en-core cela de commun avec toute sa race, qu’elle n’a point de cœur. La fille qui méprise son père sera la honte de son mari.
– Est-elle capable d’une chose pareille ?
– Balthasar est un homme qui a obtenu de merveilleuses faveurs du Très-Haut, quoique Gentil ; sa foi fait sa gloire, – mais elle, elle s’en rit. Hier je l’ai entendue qui disait : « Les fo-lies de la jeunesse sont excusables, mais chez les vieillards rien n’est respectable si ce n’est la sagesse, et lorsqu’elle les aban-donne, ils devraient mourir. » Ce sont là de cruelles paroles, un Romain aurait tout aussi bien pu les prononcer. Je me les suis appliquées, car moi aussi je ne tarderai point à m’affaiblir comme son père. Mais toi, Esther, tu ne diras jamais en parlant de moi : « il vaudrait mieux qu’il fût mort. » Ta mère était une fille de Juda.
Elle se baissa pour l’embrasser : des larmes perlaient au bord de ses paupières et Simonide posa une de ses mains sur la tête de sa fille en murmurant :
– Tu es pour moi, mon enfant, ce que le Temple était pour Salomon. Quand il aura fait de l’Égyptienne sa femme, Esther, il
– 396 – pensera à toi avec un grand regret et beaucoup de tourment d’esprit, car il s’éveillera pour découvrir qu’elle ne l’a choisi que par ambition, Rome est le centre de tous ses rêves. Pour elle il est le fils d’Arrius, le duumvir, et non pas le fils d’Hur, prince de Jérusalem.
Esther ne cherchait pas à cacher l’effroi que ces paroles lui causaient.
– Sauve-le, père, il en est temps encore ! s’écria-t-elle d’un ton suppliant.
– On peut sauver un homme qui se noie, mais non point un homme qui aime !
– Cependant tu as de l’influence sur lui. Il est seul au monde, montre-lui le danger, dis-lui quelle femme elle est.
– Et quand je réussirais à le sauver d’elle, serait-ce pour te le donner ? Non, Esther, je suis un esclave comme mes pères, mais je ne pourrais pas lui dire : « Vois ma fille, elle est plus belle que l’Égyptienne et elle t’aime bien mieux ! » Ces paroles me brûleraient la langue. Les pierres même des collines que tu vois là-bas se retourneraient de honte, quand elles me verraient passer. Non, par les patriarches, Esther, j’aimerais mieux nous voir étendus tous les deux à côté de ta mère et dormant, comme elle, le dernier sommeil !
– Ce n’est pas ce que je voulais dire, père, s’écria Esther, devenue toute rouge. Je ne pensais qu’à lui, à son bonheur et non pas au mien. J’ai osé l’aimer, mais je resterai digne de son respect ; cela seul excusera ma folie. Maintenant laisse-moi lire enfin sa lettre.
– Oui, lis-la, ma fille.
Elle se hâta de commencer sa lecture, il lui tardait de ter-miner une conversation qui lui était pénible.
« Huitième jour du mois de Nizan, »
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» Sur la route de Galilée à Jérusalem,
» Le Nazaréen s’est mis en route en même temps que moi. J’amène, sans qu’il le sache, une de mes légions. Une seconde suivra. La Pâque servira de prétexte à l’arrivée de tout ce peuple. Il ressort de toutes ses paroles que le moment est venu où les prophéties vont s’accomplir : notre attente va finir.
» Je t’écris en hâte. Que la paix soit avec toi, Simonide !
BEN-HUR. »
Esther tendit la lettre à son père, le cœur plein d’une amère déception. Ces lignes ne contenaient pas le moindre message pour elle, elle n’avait pas même part à la salutation, quand il au-rait été si facile d’ajouter : « et avec ta fille. » Pour la première fois de sa vie elle comprit ce qu’est la jalousie.
– Il écrivait au huitième jour, Esther, dit Simonide, et c’est aujourd’hui ?
– Le neuvième.
– Ah ! ils peuvent être déjà à Béthanie.
– Et peut-être nous le verrons ce soir, ajouta-t-elle, ou-bliant tout à coup ses chagrins, dans la joie que lui causai cette perspective.
– Cela se pourrait ! C’est demain la fête des pains sans le-vain et il éprouvera peut-être le désir de la célébrer ici, ainsi que Jésus de Nazareth. Oui, oui, Esther, il se peut que nous les voyions tous les deux.
En ce moment le domestique apporta du vin et de l’eau, et presque en même temps Iras parut sur le seuil du pavillon. Ja-mais la jeune Juive n’avait trouvé l’Égyptienne si belle. Ses vê-tements de gaze l’entouraient comme un nuage, et les lourds bi-joux, si chers à son peuple, dont ses bras étaient chargés, étince-laient au soleil. La joie éclatait sur son visage, elle marchait du
– 398 – pas délibéré d’une personne sûre d’elle-même. Instinctivement, Esther se serra contre son père. Iras salua d’abord Simonide, puis elle fit un signe de tête à la fille du marchand et lui dit gaî-ment :
– Un homme qui possède les richesses de ton père et dont les flottes sillonnent les mers ne saurait s’intéresser aux choses qui nous amusent, nous autres femmes. Allons donc causer un peu plus loin, afin que le bruit de nos voix ne vienne pas le trou-bler.
Elles traversèrent la terrasse et allèrent s’appuyer sur le pa-rapet, à la même place où, bien des années auparavant, Ben-Hur détachait la brique qui avait frappé Gratien à la tête.
– Tu n’as pas été à Rome ? commença Iras, en jouant avec un de ses bracelets.
– Non, dit Esther, avec sa simplicité habituelle.
– Ne désires-tu pas y aller ?
– Non.
– Ah ! quelle vie tu as menée jusqu’ici !
Sa voix exprimait une pitié profonde ; l’instant d’après elle éclatait de rire, d’un rire si bruyant qu’on aurait pu l’entendre de la rue, et s’écriait :
– Ma belle innocente, les petits oiseaux encore privés de leurs plumes, nichés sur la grande statue, là-bas dans les sables de Memphis, en savent à peu près autant que toi.
À la vue de la confusion d’Esther, elle reprit d’un ton confi-dentiel :
– Ne t’offense pas de ce que je viens de dire, je ne faisais que plaisanter. Embrasse-moi et laisse-moi te dire quelque
– 399 – chose que je ne voudrais confier à personne d’autre. Sais-tu que le roi va arriver ?
Esther soutint sans se troubler le regard perçant de l’Égyptienne ; le sien n’exprimait que la surprise.
– Je veux parler de celui dont nos pères se sont tant occu-pés et pour lequel Ben-Hur travaille et peine depuis longtemps, continua Iras en baissant la voix. Jésus de Nazareth sera ici de-main et Ben-Hur ce soir même.
Esther changea de couleur et baissa les yeux ; cela lui épar-gna la vue du sourire de triomphe qui passa comme un éclair sur le visage de l’Égyptienne. Elle tira un pli de sa ceinture et l’agita devant les yeux de la fille de Simonide. Un bruit de pas montait de la rue. Iras, en l’entendant, s’interrompit brusque-ment et se pencha au-dessus du parapet, puis elle leva ses mains et les joignit avec un cri de joie.
– Bénie soit Isis, c’est lui, Ben-Hur lui-même ! il paraît au moment où je parlais de lui, si ce n’est pas là un heureux pré-sage, il n’y a pas de dieux. Mets tes bras autour de mon cou, Es-ther, et embrasse-moi.
La Juive redressa la tête. Ses joues étaient brûlantes, dans ses yeux brillait quelque chose qui ressemblait davantage à de la colère que tout ce que sa douce nature avait éprouvé jusqu’alors. Elle avait été mise à une rude épreuve ; l’homme qu’elle aimait oubliait jusqu’à son existence, fallait-il encore que sa rivale vînt lui montrer sa lettre et l’accabler du récit de ses succès ?
– L’aimes-tu vraiment ? demanda-t-elle. Ne serait-ce pas plutôt Rome que tu aimes ?
L’Égyptienne recula d’un pas, puis elle inclina sa tête al-tière vers celle qui venait de lui adresser cette question, et, au lieu de lui répondre, elle lui en posa une autre :
– Qu’est-il pour toi, fille de Simonide ?
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– Il est mon… mais les lèvres d’Esther se refusaient à pro-noncer le mot qui aurait trahi sa condition ; elle hésita, pâlit et murmura enfin : « Il est l’ami de mon père ».
– Pas autre chose ? s’écria Iras d’un ton plus léger. Ah ! garde tes baisers, qu’en ai-je besoin maintenant ? Je connais quelqu’un qui ne me refusera pas les siens, et je vais à sa ren-contre.
Esther la vit disparaître dans l’escalier, puis elle cacha sa figure dans ses mains et se prit à pleurer. Ses larmes tombaient, brûlantes, entre ses doigts, et comme pour les rendre plus amères, tout au fond de son cœur une voix répétait les paroles de son père : « Ton amour n’aurait peut-être pas été donné en vain, si j’avais gardé la pleine possession de mes biens, comme j’aurais été en droit de le faire. »
Les étoiles brillaient déjà au-dessus de la ville et des mon-tagnes quand elle eut recouvré assez de calme pour retourner prendre auprès de Simonide sa place accoutumée.
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