Ben-Hur
Chapitre XXVI
Au moment où Ben-Hur soulevait le rideau qui fermait l’entrée de la chambre d’où partait la voix, Malluch se retira, et le jeune homme entra seul. Rien n’était changé dans cette chambre, depuis sa première entrevue avec Simonide, si ce n’est qu’elle était éclairée par une demi-douzaine de lampes d’argent, posées sur les bras d’un haut chandelier de cuivre. Leur lumière brillante illuminait toute la pièce et faisait ressortir les moulures des boiseries, les corniches dorées du plafond et la voûte garnie de plaques de mica, aux reflets violets.
Ben-Hur fit quelques pas en avant et s’arrêta. Trois per-sonnes le regardaient, Simonide, Ilderim et Esther. Ses regards allaient de l’un à l’autre, comme s’il espérait trouver sur leurs visages l’explication du motif pour lequel ils l’avaient fait appe-ler. Enfin ses yeux s’arrêtèrent sur ceux d’Esther. Les deux hommes le considéraient avec bienveillance, mais il y avait sur le gracieux visage de la jeune fille quelque chose de plus que de la bienveillance, quelque chose de trop éthéré pour le définir, et qui toucha profondément Ben-Hur.
– Fils de Hur !
Il se tourna brusquement vers celui qui venait de l’appeler ainsi.
– Fils de Hur, répéta lentement Simonide, avec une em-phase qui semblait destinée à donner une signification particu-lière au nom qu’il prononçait, que la paix de l’Éternel, du Dieu de nos pères, soit avec toi ! – accepte mon vœu… il s’arrêta un instant, – mon vœu et celui de ma fille.
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Il était assis dans son fauteuil d’invalide, et Ben-Hur ou-bliait ses membres difformes et son cœur brisé, pour ne voir que sa tête royale, son pâle visage et ses yeux noirs pleins d’autorité. Ces yeux se fixèrent pendant un moment sur le jeune homme, puis il se croisa les mains sur sa poitrine et s’inclina. Il n’y avait pas à se méprendre sur la signification de ses paroles et de son attitude.
– Simonide, répondit Ben-Hur avec émotion, j’accepte ton vœu et je te le rends, comme un fils à son père. Seulement, je te prie, qu’il n’y ait plus entre nous malentendu.
Simonide laissa retomber ses mains et se tourna vers Es-ther en lui disant :
– Apporte un siège pour le maître, ma fille.
Elle se hâta d’obéir, mais quand elle revint avec la chaise, elle s’arrêta indécise, ne sachant où la placer. Ses yeux allaient de Ben-Hur à son père ; ni l’un ni l’autre ne répondaient à son interrogation ; enfin Ben-Hur s’avança et lui prit doucement la chaise des mains.
– Je m’assiérai ici, dit-il en la plaçant au pied du mar-chand.
Leurs regards se croisèrent pendant l’espace d’une se-conde. Ce court instant suffit pour que la jeune fille comprît que Ben-Hur savait combien elle lui était reconnaissante, tandis que lui-même se disait qu’elle rendait justice à sa clémence et à sa générosité.
– Esther, mon enfant, apporte encore les papiers, reprit Simonide en poussant un soupir de soulagement.
Elle ouvrit un casier dissimulé dans la boiserie, et en tira un rouleau de feuilles de papyrus qu’elle lui remit.
– Tu as fort bien dit, fils de Hur, commença Simonide, en déroulant les feuillets : qu’il n’y ait plus entre nous de malen-
– 252 – tendus. En prévision de cette demande – que je t’aurais adres-sée moi-même, si tu ne m’avais pas prévenu, – j’ai préparé ici des documents, dont la lecture dissipera ceux qui pourraient subsister encore dans ton esprit. Ils traitent, de la façon la plus explicite, les deux points sur lesquels il est nécessaire que tu sois renseigné, celui qui touche aux affaires tout d’abord, puis celui qui concerne nos relations. Te plairait-il de les lire maintenant ?
Ben-Hur tendit la main pour prendre les papiers, mais il regardait Ilderim.
– Que la présence du cheik ne t’empêche point de les par-courir, dit Simonide. Ces comptes sont de nature à nécessiter la présence d’un témoin. Tu trouveras, lorsque tu arriveras à la fin, la signature du cheik Ilderim. Il a pris connaissance de ces pa-piers, et il atteste qu’il les a trouvés en ordre. Il sait tout, et il est ton ami. Il sera pour toi ce qu’il a été pour moi.
Il fit un signe de tête amical à l’Arabe et celui-ci lui rendit gravement son salut en s’écriant : – Tu as dit vrai.
Ben-Hur répondit : – J’ai déjà éprouvé l’excellence de son amitié et il me reste encore à m’en rendre digne, puis il ajouta immédiatement : – Je lirai plus tard ces papiers avec soin, Si-monide ; pour le moment garde-les et si tu n’es point trop fati-gué pour cela, dis-moi sommairement ce qu’ils contiennent.
Simonide reprit les feuillets et se mit à les dérouler un à un.
– Tiens-toi ici, Esther, et reçois les feuilles à mesure que je te les tendrai, de peur qu’il ne s’y mette de la confusion.
Elle s’assit à côté de lui et appuya légèrement son bras droit sur son épaule. Il semblait ainsi qu’ils rendaient compte, tous deux à la fois, de leur gestion.
Ceci, continua Simonide, en déployant la première feuille, concerne l’argent qui me vient de ton père, tu y trouveras la somme exacte que je réussis à soustraire aux Romains ; il ne
– 253 – m’a pas été possible de sauver autre chose de ses propriétés, et ces brigands s’en seraient emparés également, n’eussent été les lettres de change, en usage chez nous autres Juifs. Le total de ce que me devaient les marchands des places de commerce de Rome, d’Alexandrie, de Damas, de Carthage, de Valence et autres lieux, s’élevait à la somme de cent vingt talents de mon-naie juive.
Il donna la page à Esther et en prit une autre.
– Je me considérai comme chargé de faire valoir ces cent vingt talents. Voici maintenant ce que je possède à mon crédit ; je te cite les chiffres, tels que je les trouve sur ces différentes feuilles et en omettant seulement les fractions :
Vaisseaux 60 talents.
Marchandises en dépôt 110 »
Cargaisons en transit 75 »
Chameaux, chevaux, etc. 20 »
Bâtiments 10 »
Sommes dues 54 »
Argent comptant et en bons 224 »
Total 553 talents.
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Ajoute maintenant à ces cinq cent cinquante-trois talents que j’ai gagnés, le capital original dont je disposais à la mort de ton père, et tu auras six cent soixante-treize talents, ce qui fait de toi, ô fils de Hur, le plus riche sujet de la terre.
Il reprit les papyrus des mains d’Esther, les roula de nou-veau, à l’exception d’un seul, qu’il conserva entre ses mains, et les offrit à Ben-Hur. Il n’y avait rien d’offensant dans la fierté de ses manières ; elle pouvait provenir du sentiment d’un devoir noblement accompli, comme il était possible aussi qu’elle n’eût rien de personnel et qu’il l’éprouvât, pour ainsi dire, au nom du jeune homme.
– Et il n’est rien, ajouta-t-il en le regardant, il n’est rien que tu ne puisses tenter désormais.
Comment Ben-Hur supporterait-il cette fortune immense qui tout à coup lui tombait en partage ? Ils se le demandaient tous : Esther semblait anxieuse, Ilderim donnait des signes d’agitation, seul Simonide restait impassible, les mains croisées sur sa poitrine. Enfin Ben-Hur se leva, pâle d’émotion.
– Tout cela est comme un rayon de lumière envoyé d’en-haut pour dissiper la nuit qui m’entourait et qui me paraissait si longue, que je craignais déjà de ne jamais revoir le jour, dit-il d’une voix entrecoupée. J’en rends grâce, tout d’abord, à l’Éternel, qui ne m’a point abandonné, puis à toi, ô Simonide ! Ta fidélité surpasse la cruauté des autres, elle rachète les fai-blesses de notre nature humaine. Il n’est rien, dis-tu, que je ne puisse tenter, désormais. Me laisserai-je dépasser en générosité, au moment où ce privilège m’est accordé ? Sers-moi maintenant de témoin, cheik Ilderim. Écoute les paroles que je vais pronon-cer, afin de t’en souvenir. Et toi, Esther, toi le bon ange de cet homme excellent, prête-moi l’oreille.
Il tendit ses deux mains au marchand, en s’écriant :
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– Toutes les choses énumérées dans ces papiers, reprends-les, toutes, les vaisseaux, les maisons, les marchandises, les chameaux, les chevaux, l’argent. Je te les rends, – les petites comme les grandes, ô Simonide ; elles t’appartiendront, et aux tiens après toi, à perpétuité.
Esther souriait au travers de ses larmes ; les yeux d’Ilderim, brillaient comme des escarboucles ; Simonide seul conservait son calme.
– Je te confirmerai le don que je t’en fais, reprit Ben-Hur, qui redevenait plus maître de lui, – je ne fais qu’une exception et je ne te poserai qu’une condition.
Les cent vingt talents qui appartenaient à mon père me re-viendront – la figure d’Ilderim s’éclaircit considérablement – et voici ma condition : tu te joindras à moi pour essayer de retrou-ver ma mère et ma sœur, tu n’épargneras rien pour les faire dé-couvrir.
Simonide, très ému, leva la main en s’écriant :
– Je vois de quel esprit tu es animé, fils de Hur, et je bénis le Seigneur de ce qu’il t’a conduit vers moi et de ce qu’il t’a fait tel que tu es. J’ai servi fidèlement ton père durant sa vie, ne crains pas que j’en agisse autrement envers toi ; cependant je dois te dire que la manière dont tu disposes de ta fortune ne peut être prise en considération. Tu n’as point vu tous mes comptes : prends ce dernier feuillet, il contient rémunération de ce qui t’appartient encore. Lis à haute voix, je te prie.
Ben-Hur prit le feuillet et lut, ainsi que Simonide le lui de-mandait :
« Énumération des esclaves de Hur, faite par Simonide, in-tendant.
1° Amrah, Égyptienne, gardant le palais de Jérusalem ;
2° Simonide, intendant à Antioche ;
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3° Esther, fille de Simonide. »
Jamais, lorsqu’il songeait à la position de Simonide, la pen-sée qu’une fille participait légalement à la condition de ses pa-rents, n’avait abordé Ben-Hur. Toutes les fois que le doux visage d’Esther traversait ses rêveries, elle se présentait à lui comme une rivale possible de l’Égyptienne, et il se demandait laquelle des deux il aimerait. La révélation qui venait de lui être faite lui causait une étrange répugnance ; il sentait ses joues devenir brûlantes et la jeune fille, toute rougissante, baissait ses yeux devant les siens. La feuille de papyrus qu’il avait laissée tomber, s’était roulée sur elle-même, sans qu’il songeât à la relever ; il tourna la tête vers Simonide et reprit :
– Un homme qui possède six cents talents est riche, en vé-rité, et peut faire ce qu’il lui plaît, – mais l’esprit qui a su amas-ser une fortune pareille vaut bien davantage encore, et rien ne saurait payer le cœur qu’une prospérité telle que la tienne n’a pu corrompre. Ô Simonide, et toi, belle Esther, ne craignez rien. Le cheik Ilderim pourra témoigner qu’à l’heure même où vous vous êtes déclarés mes esclaves, je vous ai rendu la liberté ; ce que je vous dis maintenant, je le ratifierai par écrit. Cela vous suffit-il ? Est-il encore quelque chose que je puisse faire pour vous ?……
– Fils de Hur, dit Simonide, tu nous rends la servitude lé-gère. Je me trompais, tout à l’heure, car il est quelque chose que tu ne saurais faire, tu ne peux nous libérer légalement. Je suis ton esclave à toujours, je suis allé, avec ton père, devant sa porte, et la marque du poinçon se voit encore à mon oreille !
– Mon père a fait cela !
– Ne le juge pas. Il m’accepta comme esclave parce que je le lui demandai avec instance, et je n’ai jamais regretté de l’avoir fait. Ce fut le prix que je payai pour Rachel, la mère de ma fille que voici, pour Rachel qui refusait de devenir ma femme, à moins que je ne consentisse à partager sa condition.
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Ben-Hur s’était levé. Il parcourait la chambre à grands pas : il souffrait de ne pouvoir réaliser son désir.
– J’étais riche déjà, dit-il en s’arrêtant tout à coup. J’étais riche, grâce à la générosité de l’excellent Arrius, et maintenant voilà qu’une fortune nouvelle m’échoit en partage et avec elle, celui qui l’a gagnée. N’y a-t-il pas dans tout ceci un dessein de Dieu ? Conseille-moi, Simonide, aide-moi à me montrer digne du nom que je porte, et ce que tu es envers moi, légalement, tu ne le seras jamais en réalité.
Le visage de Simonide rayonnait.
– Ô fils de mon maître défunt, je ferai plus que de t’aider ! Je te servirai de toutes les forces de mon cœur et de mon intelli-gence. Je n’ai pas de corps à mettre à ta disposition ; il a été bri-sé au service de ta cause, mais ma tête et mon cœur travailleront pour toi, je te le jure par l’autel de Dieu et par le sacrifice qui est sur l’autel ! Daigne seulement me confirmer dans la charge que j’ai remplie jusqu’ici.
– Tu es dès aujourd’hui mon intendant ; dois-je te le certi-fier par écrit ?
– Ta parole me suffît, comme celle de ton père me suffisait. Et maintenant, si l’entente est parfaite entre nous… Simonide s’arrêta.
– Elle l’est, pour ce qui me concerne, dit Ben-Hur.
– Alors parle pour toi, fille de Rachel, reprit Simonide, en dégageant son épaule de la main qui s’y appuyait encore.
Laissée ainsi à elle-même, Esther resta un moment immo-bile ; elle pâlissait et rougissait tour à tour et semblait hésiter à parler. Enfin elle s’avança vers Ben-Hur et lui dit, avec une grâce et une dignité singulièrement touchantes :
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– Je ne suis pas autre chose que ce qu’était ma mère, et comme elle est partie, je te prie, ô mon maître, de me permettre de continuer à prendre soin de mon père.
Ben-Hur la prit par la main et la ramena auprès du fauteuil de l’invalide, en disant :
– Tu es une bonne fille. Ton désir t’est accordé.
Simonide entoura Esther de son bras, et pendant un mo-ment tous restèrent silencieux.
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