Ben-Hur

Lewis Wallace · Chapitre 2 sur 47

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Ben-Hur

Chapitre II

 

 

Cet homme, on pouvait s’en apercevoir maintenant, était d’une stature admirablement proportionnée, plus puissante qu’élevée. Il détacha le cordon de soie qui retenait son kefieh sur sa tête et le rejeta en arrière, découvrant ainsi son visage éner-gique, presque aussi noir que celui d’un nègre. Son nez aquilin, les coins légèrement relevés de ses yeux, son front large et bas, entouré d’une profusion de cheveux aux reflets métalliques, re-tombant en tresses nombreuses sur ses épaules, trahissaient son origine. Tels devaient avoir été les Pharaons et les Ptolémées, tel aussi Mizraïm, le fondateur de la race égyptienne. Il portait une chemise de coton blanc aux manches étroites, sur laquelle il avait jeté un manteau de laine ; ses pieds étaient chaussés de sandales, assujetties par de longues courroies. Il était absolu-ment sans armes, chose étrange pour un voyageur traversant le désert, hanté par les bêtes fauves et par des hommes plus fé-roces qu’elles. Il fallait donc qu’il eût en vue une mission paci-fique, qu’il fût exceptionnellement brave, ou peut-être qu’il se sentît l’objet d’une protection toute spéciale. Il fit plusieurs fois le tour de son fidèle serviteur, frappant ses mains l’une contre l’autre, et ses pieds sur le sol, pour les dégourdir après ces longues heures d’immobilité, et souvent il s’arrêtait pour inter-roger l’espace, en abritant ses yeux sous sa main. Évidemment, il avait donné rendez-vous, en cet endroit perdu, à quelqu’un qui tardait à paraître, mais sur lequel il comptait, à en juger par les préparatifs auxquels il se livrait.

Il prit dans la litière une gourde pleine d’eau et une éponge, avec laquelle il lava les yeux et les narines du chameau, après quoi il dressa sur le sable une tente, au fond de laquelle il éten-dit un tapis. Cela fait, il examina, une fois encore, la plaine sans

– 8 – limites, au milieu de laquelle il se trouvait. Mais à l’exception d’un chacal, galopant au loin, et d’un aigle qui dirigeait son vol vers le golfe d’Akaba, aucun être vivant ne se dessinait sur le sable blanc, ni sur le ciel bleu.

Il se tourna vers le chameau, en disant à voix basse : « Nous sommes bien loin du lieu de notre demeure, ôcoursier plus rapide que les vents, mais Dieu est avec nous. Sachons être patients. » Puis il suspendit au cou de l’animal un sac de toile, plein de fèves. Et toujours il épiait l’océan de sable, sur lequel les rayons du soleil tombaient verticalement. « Ils viendront, di-sait-il avec calme. Celui qui me guidait les guide également. »

Il tira d’une corbeille en osier, déposée dans une des poches de la litière, trois assiettes en fibres de palmier, du vin, renfermé dans de petites outres, du mouton séché et fumé, des grenades de Syrie, des dattes d’El Shelebi, du fromage, du pain. Il disposa le tout sur un tapis qui garnissait le fond de la tente, puis il plaça à côté des provisions trois de ces serviettes de soie dont se servent les Orientaux de distinction, pour se couvrir les genoux durant les repas.

Tout était prêt maintenant et il sortit de la tente. Ah ! là-bas, à l’orient, un point noir venait de paraître ! Les pieds comme rivés au sol, les yeux dilatés, il semblait se trouver en face d’une chose surnaturelle. Le point grandissait, il prenait une forme. Bientôt, il distingua clairement un dromadaire blanc, absolument semblable au sien et portant sur son dos la li-tière de voyage des Indous. Alors l’Égyptien croisa ses mains sur sa poitrine, et leva les yeux vers le ciel en s’écriant : « Dieu seul est grand ! »

L’étranger approchait, enfin il s’arrêta. Lui aussi semblait sortir d’un rêve. Il vit le chameau agenouillé, la tente dressée, l’homme debout à sa porte, dans l’attitude de l’adoration, et lui-même, baissant la tête, pria silencieusement, après quoi il mit pied à terre et s’avança vers l’Égyptien, qui venait à sa ren-

– 9 – contre. Ils se regardèrent un instant, puis, chacun d’eux passa son bras droit sur l’épaule de l’autre et ils s’embrassèrent.

– La paix soit avec toi, ôserviteur du vrai Dieu ! dit l’étranger.

– Et avec toi, ôfrère en la vraie foi ! Sois le bienvenu, ré-pondit l’Égyptien.

Le nouveau venu était grand et maigre. Il avait un visage émacié, des cheveux comme sa barbe, des yeux enfoncés, un teint bronzé. Lui aussi était sans armes. Il portait le costume de l’Indoustan. Un châle s’enroulait en turban autour de sa tête, ses vêtements ressemblaient à ceux de l’Égyptien, mais son manteau était plus court et laissait passer de larges manches flottantes, serrées aux poignets. Ses pieds étaient chaussés de pantoufles rouges, aux pointes relevées, la seule chose, dans son costume, qui ne fût pas blanche. Il semblait être la personnifica-tion de Vinistra, le plus grand des héros de l’Iliade de l’Orient, la dévotion incarnée.

– Dieu seul est grand ! s’écria-t-il, quand ils eurent fini de s’embrasser.

– Bénis soient ceux qui le servent ! répondit l’Égyptien. Voici, celui que nous attendons encore approche.

Et, les yeux tournés vers le nord, ils regardaient un droma-daire blanc, qui se dirigeait vers eux, avec un balancement de navire. Debout à côté l’un de l’autre, ils attendirent jusqu’au moment où le nouvel arrivant, quittant son coursier, vint à eux pour les saluer.

– La paix soit avec toi, ô mon frère ! dit-il en embrassant l’Indou, et l’Indou répondit : « La volonté de Dieu soit faite ! »

Le dernier arrivé ne ressemblait pas à ses amis. Il était plus finement membré qu’eux, il avait la peau blanche, ses cheveux clairs et bouclés formaient une auréole autour de sa tête, petite,

– 10 – mais belle. Ses yeux bleus foncés réfléchissaient une âme tendre et délicate, une nature à la fois douce et brave. Il semblait ne posséder ni coiffure, ni armes. Sous les plis d’une couverture de Tyr, qu’il portait avec une grâce inconsciente, apparaissait une tunique sans manches, retenue à la taille par une ceinture et qui laissait libres le cou, les bras et les jambes ; des sandales proté-geaient ses pieds. Cinquante années, peut-être davantage, avaient passé sur lui, sans effets apparents, si ce n’est qu’elles avaient empreint ses manières de gravité et donné du poids à sa parole. Si lui-même ne venait pas d’Athènes, ses ancêtres, cer-tainement, devaient en être.

Quand il eut fini de saluer l’Égyptien, celui-ci dit d’une voix émue : « C’est moi que l’Esprit a fait arriver ici le premier, j’en conclus qu’il m’a choisi pour être le serviteur de mes frères. La tente est dressée, le pain prêt à être rompu. Laissez-moi remplir les devoirs de ma charge. » Et les prenant par la main, il les in-troduisit dans la tente, enleva leurs chaussures et lava leurs pieds, puis il versa de l’eau sur leurs mains et les essuya avec un linge. Ayant ensuite lavé ses mains, il dit : « Mangeons mainte-nant, afin de reprendre des forces pour accomplir notre tâche. Pendant notre repas, nous nous raconterons les uns aux autres qui nous sommes, d’où nous venons, comment nous avons été appelés. »

Il les fit asseoir en face l’un de l’autre. Simultanément leurs têtes s’inclinèrent, leurs mains se croisèrent et, tous ensemble, ils rendirent grâce à haute voix.

« Père de tout ce qui vit – Dieu ! ce que nous avons ici vient de toi ; reçois nos hommages et bénis-nous, afin que nous puis-sions continuer à faire ta volonté. »

Ils se regardèrent avec étonnement, quand ils se furent tus ; chacun d’eux avait parlé dans sa propre langue et pourtant ils s’étaient compris. Leurs âmes tressaillirent d’émotion, car ce miracle leur prouvait qu’ils se trouvaient en la présence de Dieu.

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