Ben-Hur
Chapitre XL
Une heure plus tard, Balthasar et Simonide, qu’Esther ac-compagnait, se rencontrèrent dans la salle du palais. Ils avaient à peine échangé quelques paroles que Ben-Hur et Iras parais-saient ensemble sur le seuil de la porte.
Le premier s’avança d’abord vers Balthasar et le salua, puis il se tourna vers Simonide, mais à la vue d’Esther il s’arrêta, évi-demment surpris. Depuis qu’il n’avait pas revu la jeune fille, il avait subi bien des influences diverses, celle des événements, celle aussi plus directe d’Iras ; il avait laissé l’ambition s’emparer de lui, et cette passion, dominant un peu sa vie, avait balayé devant elle une grande partie des sentiments auxquels il obéissait autrefois.
Et maintenant qu’il revoyait Esther dans le plein épanouis-sement de sa beauté, une voix s’éveillait en lui pour lui rappeler ses vœux, ses devoirs non accomplis, et lui faire reprendre pos-session de tout ce qu’il y avait de meilleur en lui. Il se remit bientôt de son étonnement et s’avança vers elle en disant :
– Que la paix soit avec toi, Esther, et avec toi, Simonide, toutes les bénédictions de l’Éternel, quand ce ne serait que parce que tu as été un père pour celui qui en était privé.
Esther l’écoutait les yeux baissés et Simonide reprit :
– Sois le bienvenu dans la maison de ton père, fils de Hur. Assieds-toi maintenant et parle-nous de tes voyages, de ton œuvre et du mystérieux Nazaréen. Dis-nous ce qu’il est. Si tu ne te sentais pas à l’aise ici, qui donc le serait ? Assieds-toi, je te prie, entre nous deux, afin que nous puissions tous t’entendre.
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– Je suis venu, en effet, pour vous parler de lui, commença Ben-Hur. Je viens de le suivre pendant bien des jours, et je l’ai observé avec toute l’attention qu’un homme doit accorder à quelqu’un qu’il a attendu avec tant d’anxiété. Je l’ai vu dans les circonstances les plus propres à mettre un homme à l’épreuve et à le forcer à se montrer tel qu’il est. Je suis certain maintenant que, s’il est un homme comme nous, il est en même temps quelque chose de plus.
– En quoi consiste ce quelque chose de plus ? demanda Simonide.
– Je vais vous le dire.
Il s’interrompit en entendant quelqu’un entrer et se leva avec un cri de plaisir.
– Amrah ! ma chère vieille Amrah !
Elle se précipita vers lui ; si grande était la joie empreinte sur son visage que ceux qui assistaient à cette scène oubliaient combien ce pauvre visage était noir et ridé. Elle s’agenouilla de-vant lui, entoura ses genoux de ses bras, et fit pleuvoir ses bai-sers sur ses mains. Quand elle se fut un peu calmée, il repoussa les mèches de cheveux qui retombaient sur son front et l’embrassa à son tour.
– Bonne Amrah, disait-il, n’as-tu rien appris d’elles, ne t’ont-elles pas donné le moindre signe de vie ?
Elle éclata en sanglots, qui lui semblaient être la plus élo-quente des réponses.
– Que la volonté de Dieu soit faite ! murmura-t-il d’un ton solennel.
Ceux qui l’entouraient comprirent qu’il avait perdu tout es-poir de retrouver sa mère et sa sœur. Ses yeux étaient pleins de larmes, mais il se détourna afin qu’on ne pût les voir. Lorsqu’il fut redevenu maître de lui, il reprit sa place en disant :
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– Viens t’asseoir ici, près de moi, Amrah. Tu ne veux pas ? Alors, reste là, à mes pieds, car j’ai à parler à mes amis d’un homme extraordinaire qui est apparu en ce monde.
Au lieu de lui obéir, elle se retira au fond de la chambre, puis elle s’accroupit par terre, le dos appuyé contre la muraille, et croisa ses mains autour de ses genoux, ne demandant pas autre chose, à ce qu’ils pensaient tous, que de pouvoir contem-pler son jeune maître de loin. Alors Ben-Hur s’inclina devant les deux vieillards et reprit :
– Je craindrais de répondre à la question concernant le Na-zaréen, avant de vous avoir raconté quelques-unes des choses que je lui ai vu faire, d’autant plus, mes amis, que demain il ar-rivera ici et se rendra dans le temple, qu’il appelle la maison de son père, où l’on prétend qu’il se proclamera lui-même. Ainsi nous saurons demain, avec tout Israël, si c’est toi, Balthasar, qui as eu raison, ou toi, Simonide.
Balthasar serrait nerveusement ses mains l’une contre l’autre et demanda d’une voix tremblante :
– Où donc pourrais-je aller, afin de le voir ?
– La foule sera très grande ; le mieux sera, je crois, que vous vous rendiez tous sur le toit d’un des portiques – disons sur celui de Salomon.
– Pourras-tu nous accompagner ?
– Non, dit Ben-Hur, mes amis auront besoin de moi, peut-être, dans le cortège.
– Le cortège ! s’écria Simonide, voyage-t-il donc avec une si grande escorte ?
– Il amène douze hommes avec lui, des pêcheurs, des la-boureurs, un publicain, tous gens appartenant aux classes les plus humbles : ils vont à pied, sans se soucier du vent, du froid, de la pluie ou du soleil. En les voyant s’arrêter au bord du che-
– 404 – min, à la tombée de la nuit, pour rompre leur pain, puis se cou-cher pour dormir, je songeais à une compagnie de bergers re-tournant auprès de leurs troupeaux après avoir été au marché, et non pas à des nobles ou à des rois. Seulement quand il soule-vait les coins de son mouchoir pour regarder l’un ou l’autre d’entre eux, ou pour secouer la poussière de sa tête, je me rap-pelais qu’il est leur maître aussi bien que leur compagnon et qu’il n’est pas moins leur supérieur que leur ami. Vous êtes des hommes intelligents, vous savez que nous sommes sujets à nous laisser dominer par certains motifs et que c’est presque une loi de notre nature que nous consacrions notre vie à la poursuite de certains objets ; si donc vous estimez que par cette loi-là nous pouvons apprendre à nous connaître nous-mêmes, que pense-rez-vous d’un homme qui pourrait s’enrichir en changeant en or les pierres qu’il foule sous ses pieds et qui, néanmoins, reste pauvre par choix ?
– Les Grecs l’appelleraient un philosophe, fit observer Iras.
– Non, ma fille, dit Balthasar, aucun philosophe n’eut ja-mais une semblable puissance.
– Comment sais-tu que cet homme la possède ?
– Je l’ai vu changer de l’eau en vin, répondit vivement Ben-Hur.
– C’est étrange, dit Simonide, mais le fait que pouvant être riche il préfère vivre comme un pauvre, me paraît bien plus étrange encore.
– Il ne possède rien, il n’envie rien à personne. Il a pitié des riches. Que diriez-vous donc si vous voyiez un homme, multi-plier cinq pains et deux poissons, tellement qu’après que cinq mille personnes ont été nourries, il en reste assez pour remplir plusieurs corbeilles ? J’ai vu le Nazaréen faire cela.
– Tu l’as vu ? s’écria Simonide.
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– J’ai même mangé de ce pain et de ces poissons. Mais ce n’est pas tout. Que diriez-vous d’un homme qui possède en lui-même la puissance de guérir à un tel degré, que les malades n’ont qu’à toucher le bord de son vêtement ou à crier à lui de loin ? J’ai aussi été témoin de cela, non pas une fois seulement, mais bien des fois. Comme nous sortions de Jéricho, deux aveugles, assis au bord du chemin, crièrent à lui ; il toucha leurs yeux et ils virent. On lui apporta un paralytique. Il lui dit sim-plement : « Lève-toi et t’en va à ta maison, » et cet homme mar-cha. Que pensez-vous de toutes ces choses ?
Le marchand ne savait que répondre.
– Pensez-vous peut-être, comme je l’ai entendu dire à d’autres, que ce sont là des tours de jongleur ? Laissez-moi op-poser à cet argument le récit de miracles encore plus surpre-nants que je lui ai vu accomplir. Songez d’abord à cette maladie terrible dont la seule issue est la mort, la lèpre.
À ces paroles, Amrah laissa ses mains retomber à terre et se souleva à demi, comme pour mieux écouter.
– Qu’auriez-vous dit, continua Ben-Hur qui parlait avec un sérieux grandissant, si vous aviez assisté à la scène que je vais vous raconter ? Un lépreux s’approcha du Nazaréen, lorsque j’étais près de lui, là-bas, en Galilée, et lui dit : « Seigneur ! si tu le veux, tu peux me rendre net. » Il entendit ce cri et toucha le malheureux en disant : « Je le veux, sois net, » et voilà cet homme redevint tel qu’il était auparavant, aussi sain de corps qu’aucun de ceux qui assistaient à cette guérison, et nous étions une multitude.
Ici Amrah se leva et de ses longs doigts elle écartait les che-veux épars sur son visage. Depuis longtemps toute l’intelligence de la pauvre créature s’était réfugiée dans son cœur et il lui fal-lait faire un effort pour comprendre.
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– Un autre jour, poursuivit Ben-Hur, dix lépreux se présen-taient à la fois devant lui et tombant à ses pieds, ils crièrent, – je les ai vus et entendus : – Maître, aie pitié de nous ! » Il leur ré-pondit. « Allez, montrez-vous au sacrificateur. » Et il arriva qu’en s’en allant ils furent nettoyés : leur infirmité disparut tan-dis qu’ils étaient en chemin, tellement qu’il n’en restait d’autre trace que leurs vêtements souillés.
– Jamais on n’avait entendu raconter rien de semblable en Israël, murmurait tout bas Simonide.
Pendant qu’il parlait, Amrah se dirigeait sans bruit vers la porte et se glissait hors de la chambre sans que personne prît garde à elle.
– Vous pouvez vous imaginer les pensées que toutes ces choses soulevaient en moi, cependant ma perplexité devait grandir encore. Les Galiléens sont, vous le savez, vaillants et impétueux ; après tant d’années d’attente, leurs épées brûlaient leurs mains, ils avaient besoin de passer à l’action. « Il est lent à se déclarer, forçons-le à le faire, » me criaient-ils. Moi aussi j’étais pris d’impatience et je me disais : « S’il doit être roi, pourquoi ne serait-ce pas maintenant ? Les légions ne sont-elles pas prêtes ? » Ainsi, un jour qu’il enseignait au bord du lac, nous nous disposions à le couronner, qu’il le voulût ou non, mais il disparut et nous le vîmes ensuite s’éloigner du rivage sur un bateau. Bon Simonide, les choses que les hommes désirent à la folie, la richesse, la puissance, la royauté même, offerte en signe d’affection par tout un peuple, n’ont aucune prise sur lui. Dis-moi ce qu’il t’en semble.
La tête du marchand était penchée sur sa poitrine, il la re-dressa en disant d’un ton résolu :
– L’Éternel est vivant et les paroles de la prophétie sont vi-vantes aussi. Son heure n’est pas venue encore, le jour de de-main nous apportera une solution à ces questions.
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– Qu’il en soit ainsi ! fit Balthasar, avec un sourire.
– Qu’il en soit ainsi ! répéta Ben-Hur. Mais je n’ai pas fini. Quittons ces miracles, ils ne sont pas assez grands pour être à l’abri des soupçons de ceux qui ne les ont pas vus de leurs yeux comme moi, et laissez-moi vous transporter en face de choses infiniment plus étonnantes, de choses considérées, depuis le commencement du monde, comme dépassant la puissance de l’homme. Dites-moi si jamais, à votre connaissance, quelqu’un avait pu arracher à la mort sa proie ? Qui a jamais rendu la vie à un mort ? Qui donc, si ce n’est…
– Dieu ! s’écria Balthasar, d’un ton pénétré de respect.
Ben-Hur s’inclina.
– Sage Égyptien, qu’aurais-tu donc pensé, ou toi, Simo-nide, si vous aviez vu comme moi un homme détruire l’œuvre de la mort sans beaucoup de paroles, sans cérémonie, sans plus d’effort qu’il n’en faut à une mère pour éveiller son enfant en-dormi ? C’était à Naïn. Nous allions entrer dans la ville quand des hommes en sortirent ; ils portaient un mort. Le Nazaréen s’arrêta pour laisser passer le cortège. Il s’y trouvait une femme qui pleurait. Je vis une expression de pitié infinie se répandre sur son visage. Il parla à cette femme, puis il s’avança et toucha la bière, en disant à celui qui y était couché, prêt à être enseveli : « Jeune homme, je te le dis, lève-toi. » Et aussitôt le mort s’assit et parla.
Retenez bien ceci, c’est que je ne vous parle que de ce dont j’ai été témoin avec une foule d’autres hommes. En venant ici, j’ai assisté à un acte encore plus incompréhensible. Il y avait à Béthanie un homme appelé Lazare qui mourut et fut enseveli ; il avait déjà été quatre jours dans le tombeau, fermé par une grande pierre, quand ils amenèrent le Nazaréen en cet endroit. Lorsqu’on eut roulé la pierre, nous vîmes tous cet homme, cou-ché et enveloppé dans son linceul. Nous étions plusieurs arrêtés à l’entour, et chacun put entendre ce que le Nazaréen disait, car
– 408 – il parlait d’une voix forte : « Lazare, sors de là ! » Je ne saurais vous dire ce que j’ai éprouvé quand j’ai vu cet homme se lever et sortir vers nous, encore entouré des bandelettes qui avaient ser-vi à son embaumement. « Déliez-le et laissez-le aller, » dit en-core le Nazaréen. Et quand le linge qui enveloppait le visage du ressuscité eut été enlevé, voilà, mes amis, le sang coulait de nouveau dans ses veines et il était redevenu exactement sem-blable à ce qu’il était avant la maladie qui l’avait mené à la mort. Il est vivant maintenant et chacun peut le voir et lui parler ; vous le verrez demain pour peu que vous le désiriez. À présent je vous adresserai la question que tu me posais à moi-même, Simonide : Qui est donc ce Nazaréen, car il est certainement plus qu’un homme ?
C’était là une question solennelle, et longtemps après mi-nuit ils la débattaient encore ensemble. Simonide ne pouvait consentir à se départir de l’interprétation qu’il donnait aux pa-roles des prophètes, et Ben-Hur assurait qu’après tout les deux vieillards pouvaient avoir raison et que le Nazaréen était peut-être à la fois le Rédempteur que réclamait Balthasar et le roi dé-siré par le marchand.
– Demain nous saurons la vérité. Que la paix soit avec vous !
Après avoir pris congé d’eux en ces termes, Ben-Hur s’en retourna à Béthanie.
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