Ben-Hur

Lewis Wallace · Chapitre 28 sur 47

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Ben-Hur

Chapitre XXVIII

 

 

Le lendemain soir, Ben-Hur était debout avec Esther sur la terrasse de l’entrepôt. Au-dessous d’eux, sur le quai, il y avait un grand va-et-vient d’hommes qui chargeaient un navire en par-tance, à la lueur vacillante des torches. Simonide n’était pas en-core revenu de son comptoir, où il attendait le moment de déli-vrer au capitaine de la galère qui appareillait, ses dernières ins-tructions, à savoir qu’il devait se rendre à Ostie, le port de Rome, pour y déposer un passager, et de là continuer sa route vers Valence, sur la côte d’Espagne.

Ce passager était l’agent qui s’en allait disposer des pro-priétés d’Arrius, le duumvir, dont Ben-Hur avait hérité. Quand on aurait levé les ancres, le jeune homme serait lié irrévocable-ment à la tâche qu’il avait librement acceptée la nuit précé-dente ; s’il éprouvait quelque repentir, il n’était pas encore trop tard pour le dire. Il était le maître, il pouvait faire ce que bon lui semblait…

Tout cela Ben-Hur se le disait peut-être, tandis que, les bras croisés, il regardait la scène qui se déroulait à ses pieds. Jeune, riche, beau, habitué à la société des patriciens de Rome, il entendait une voix murmurer à ses oreilles qu’il serait fou de se sacrifier à un devoir pénible et à une cause perdue d’avance. N’était-ce pas folie que de vouloir lutter contre César ? D’un cô-té il voyait la figure vague, voilée de mystère, du roi ; il se rappe-lait le peu de certitude qu’il possédait au sujet de la nature de son royaume, de l’autre toutes les joies, tous les honneurs que sa fortune lui procurerait ; il songeait à la possibilité, si nouvelle-ment entrevue, d’avoir un foyer à lui et des amis pour l’égayer. Et le monde toujours rusé, toujours prêt à crier aux faibles :

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« Reste en arrière, repose-toi, jouis de la vie, » le monde avait trouvé ce soir-là un allié dans la personne de la compagne de Ben-Hur.

– As-tu jamais été à Rome ? lui demanda-t-il tout à coup en se penchant vers elle.

– Non, répondit Esther.

– Aimerais-tu à y aller ?

– Je ne le crois pas.

– Pourquoi ?

– J’ai peur de Rome, répondit-elle d’une voix tremblante.

Il distinguait à peine sa figure à la lumière indécise des étoiles, mais pour la seconde fois elle lui rappela Tirzah, et un sentiment de tendresse soudaine s’empara de lui. C’est ainsi que sa sœur disparue était debout près de lui, sur le toit de leur mai-son, en ce matin de malheur où Gratien eut son accident. Pauvre Tirzah ! Où donc était-elle maintenant ? Esther bénéficia de l’émotion que son souvenir éveillait. Il se dit que si elle n’était pas sa sœur, jamais, du moins, il ne pourrait la considé-rer comme sa servante ; si elle l’était légalement, c’était une rai-son de plus pour la traiter avec bonté et considération.

– Je ne puis me représenter Rome, continua-t-elle, comme une ville pleine de palais, de temples et d’une foule affairée : elle est pour moi un monstre qui a pris possession d’un des plus beaux pays de la terre et qui s’y tient accroupi, cherchant à fas-ciner les hommes par ses regards, afin de les précipiter dans la ruine et la mort, un monstre auquel personne n’oserait résister, un vampire gorgé de sang. Pourquoi ?…

Elle hésita, puis s’arrêta en baissant les yeux.

– Continue, lui dit doucement Ben-Hur.

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Elle se rapprocha de lui, releva la tête et reprit :

– Pourquoi t’en ferais-tu une ennemie ? Pourquoi ne fe-rais-tu pas plutôt la paix avec elle, afin de vivre tranquille ? Tu as eu bien des chagrins, tu les as supportés, tu as échappé aux embûches de tes ennemis. La douleur a dévoré ta jeunesse. Au-rais-tu raison de lui livrer encore le reste de tes jours ?

La gracieuse figure de la jeune fille devenait de plus en plus blanche à mesure qu’elle plaidait sa cause.

– Que voudrais-tu que je fisse, Esther ? lui demanda-t-il à demi-voix.

Elle hésita un moment, et l’interrogea au lieu de répondre à sa question.

– Y a-t-il une maison d’habitation sur ta propriété, près de Rome ?

– Oui.

– Est-elle belle ?

– Très belle. C’est un palais bâti au milieu d’un jardin où murmurent des fontaines ; ses bosquets ombreux sont pleins de statues ; tout autour s’élèvent des collines, couvertes de vignes et si hautes que de leur sommet on voit Naples, le Vésuve et la mer sillonnée de voiles. César a une résidence d’été tout à côté, mais à Rome on dit que l’ancienne villa d’Arrius est la plus belle des deux.

– Et la vie y est paisible ?

– Jamais jours d’été, jamais nuits éclairées par la lune ne furent plus tranquilles que ceux que j’y passai quand il ne s’y trouvait pas d’amis en visite. Depuis que son premier proprié-taire est mort et que je suis ici, rien ne doit plus rompre le si-lence qui règne dans la maison et dans les jardins, si ce n’est la voix étouffée de quelque domestique, le gazouillement des oi-

– 274 – seaux et le murmure des fontaines ; tout y demeure dans l’état où je l’ai laissé. La vie que je menais là-bas, Esther, était trop fa-cile pour moi. Je sentais que moi – qui avais tant à faire, je me laissais enchaîner par des chaînes de soie ; si j’avais tardé en-core à m’en arracher, les années auraient passé, la fin serait ve-nue, et je n’aurais accompli aucun de mes devoirs.

Elle resta immobile, les yeux fixés sur la rivière.

– Pourquoi me demandes-tu tout cela ? lui dit-il.

– Mon bon maître…

– Non, non, Esther, pas cela. Appelle-moi ton ami, ton frère, si tu veux. Je ne suis pas ton maître, je ne veux pas l’être. Oui, appelle-moi ton frère.

Il faisait trop sombre pour qu’il pût remarquer l’expression radieuse du visage rougissant de la jeune fille.

– Je ne puis comprendre, murmura-t-elle, qu’on puisse ne pas préférer l’existence que tu menais là-bas à… une vie…

– À une vie de dangers et peut-être à une vie sanglante, veux-tu dire ?

– Oui, répondit-elle, je ne te comprends pas.

– Esther, tu te trompes. Il ne s’agit pas de préférence, hé-las ! Si je m’en vais, c’est poussé par la nécessité, rester ici serait m’exposer à y mourir ; et je ne pourrais pas davantage retourner à Rome ; une coupe empoisonnée, le stylet d’un bravo, la sen-tence d’un juge, obtenue par un parjure, me feraient disparaître. Messala et Gratien se sont enrichis en pillant les propriétés de ma famille, ils tiennent à les conserver. Il ne peut être question, entre nous, d’un arrangement à l’amiable, car il équivaudrait de leur part à une confession. D’ailleurs, Esther, si je pouvais les acheter, je ne le ferais pas ; je ne crois pas la paix possible pour moi ; non, pas même dans les vertes retraites et sous les porches de marbre de ma villa. La paix sera un vain mot pour moi tant

– 275 – que je n’aurai pas retrouvé les objets de mon affection. Si je les retrouve, ceux qui ont causé leurs maux ne devront-ils pas souf-frir à leur tour ? Si elles sont mortes de mort violente, pourrais-je laisser échapper leur meurtrier ? Oh ! si je m’endormais, je n’aurais que des rêves troublés ; non, rien, pas même le plus saint des amours, ne réussirait à me procurer un repos que ma conscience ne me reprochât pas !

– Ne peut-on rien faire pour toi ? lui demanda-t-elle d’une voix désolée.

– Prends-tu donc tant d’intérêt à ce qui me touche ?

– Oui, répondit-elle simplement.

Il prit sa petite main tremblante et la porta à ses lèvres.

– Tu seras pour moi une autre Tirzah, Esther.

– Qui est Tirzah ?

– La petite sœur que les Romains m’ont enlevée et qu’il faut que je retrouve, avant de songer à être heureux.

À cet instant un rayon lumineux, parti de l’extrémité de la terrasse, vint tomber sur eux ; ils se retournèrent et aperçurent un domestique qui poussait devant lui le fauteuil de Simonide. Ils s’avancèrent à sa rencontre et ne reprirent pas leur causerie intime.

Pendant ce temps la galère tournait lentement sur elle-même, à la clarté des torches et au bruit des cris joyeux des ma-telots ; puis elle s’avança vers la pleine mer, laissant Ben-Hur définitivement lié à la cause du Roi qui devait venir.

La veille du jour fixé pour les jeux, dans l’après-midi, le quadrige d’Ilderim fut conduit à la ville et logé à proximité du cirque. Le cheik emmenait encore avec lui ses serviteurs, mon-

– 276 – tés et armés, des chevaux, du bétail, des chameaux chargés de bagages. Son départ du jardin des Palmes ressemblait à la mi-gration d’une tribu entière, aussi tous ceux qui rencontraient cette bizarre procession se mettaient-ils à rire ; mais le cheik, malgré l’irascibilité de son caractère, ne s’en offensait pas. Il se sentait surveillé et se disait qu’il lui était égal que la ville entière s’amusât à ses dépens, car le vieil Arabe savait qu’un homme n’est jamais plus en sûreté qu’au moment où l’on se moque de lui. D’ailleurs, le lendemain tout ce pompeux étalage, toutes ces richesses, à l’exception de ce qui lui paraîtrait nécessaire au suc-cès de ses arabes, serait en route pour le désert. Ses tentes étaient pliées, le douar n’existait plus ; douze heures plus tard, tout ce dont il se composait serait à l’abri des poursuites.

Ni lui, ni Ben-Hur ne s’exagéraient l’influence de Messala ; ils pensaient cependant que, dès après les courses, il fallait s’attendre à tout de sa part, car s’il était battu par le jeune Juif, il prendrait immédiatement des mesures contre eux, sans at-tendre les conseils de Gratien. Ils se préparaient, en consé-quence, à lui échapper sans tarder, et, en attendant, ils chevau-chaient côte à côte, sûrs du succès pour le lendemain.

Ils rencontrèrent en route Malluch, qui guettait leur arri-vée. Ils échangèrent les salutations de rigueur, puis il sortit des plis de ses vêtements un papier qu’il remit au cheik en disant :

– J’ai ici le programme des courses, tel qu’il vient d’être publié. Tu y trouveras tes chevaux mentionnés en leur place. Permets, bon cheik, que je te félicite d’avance de ta victoire. Toi aussi, fils d’Arrius, reçois mes félicitations. Rien ne peut plus empêcher ta rencontre avec Messala. Toutes les conditions re-quises pour participer aux courses ont été remplies, je m’en suis assuré moi-même.

– Je te remercie, Malluch, répondit Ben-Hur.

– Ta couleur est le blanc, reprit Malluch, celle de Messala, rouge et or. Les bons effets de ce choix se font déjà sentir. Des

– 277 – enfants colportent des rubans blancs dans les rues ; demain, chaque Arabe et chaque Juif de la ville les porteront au cirque ; tu verras que le blanc et le rouge et or se partageront également les galeries.

– Les galeries, peut-être, mais non pas la tribune, située au-dessus de la porte Pompeuse.

– Non, là l’écarlate dominera. Mais si nous gagnons, – Malluch riait de plaisir à cette pensée, – comme les hauts digni-taires trembleront ! Ils parieront, naturellement, avec dédain qu’ils professent pour tout ce qui n’est pas Romain, deux, trois ou quatre contre un, pour Messala.

Il baissa la voix et poursuivit :

– Il ne sied guère à un Juif bien noté dans le temple d’exposer son argent de cette façon, cependant, je te dirai en confidence que je placerai un ami derrière la chaise du consul et qu’il sera prêt à accepter les offres à trois contre un, ou cinq, ou dix, car on ne sait jusqu’où leur folie les entraînera. J’ai mis à son service, dans ce but, six mille sicles.

– Les Romains ne parient qu’en monnaies romaines, Mal-luch, aussi tâche de voir ton ami ce soir, et ouvre-lui un crédit pour autant de sesterces que tu le jugeras bon. Recommande-lui aussi de chercher à engager le plus de paris possible avec Mes-sala et ses compagnons. Fais tout ce qui sera en ton pouvoir pour que l’intérêt général se concentre sur la lutte entre Messala et moi.

– Ce ne sera pas difficile, s’écria Malluch.

– Eh bien ! je te remets le soin de tout cela.

– Le plus sûr moyen sera d’offrir des paris énormes ; si on les accepte, cela n’en vaudra que mieux, ne le penses-tu pas ? dit Malluch en regardant Ben-Hur.

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– Pourquoi n’essayerais-je pas de regagner la somme dont il m’a dépouillé ? répondit celui-ci. Peut-être l’occasion ne s’en représentera-t-elle jamais. Et si je pouvais l’atteindre dans sa fortune aussi bien que dans son orgueil, notre père Jacob ne s’en offenserait pas. Oui, il en sera ainsi. Tu m’entends, Mal-luch ? Ne t’en tiens pas à des sesterces, et si tu trouves quelqu’un qui ose s’avancer jusqu’à risquer des talents, va de l’avant. Si le parieur est Messala lui-même, ne t’arrête pas à cinq talents, va jusqu’à dix, ou vingt, même jusqu’à cinquante.

– C’est une somme considérable, dit Malluch, il faudrait que j’eusse des garanties.

– Tu en auras. Dis à Simonide que je désire qu’il arrange la chose, que j’ai mis mon cœur à la ruine de mon ennemi et que je ne crois pas me hasarder en profitant de l’occasion qui m’est of-ferte. Le Dieu de nos pères sera pour nous. Va, bon Malluch, fais comme je te l’ai dit.

Malluch, très réjoui, le salua et mit son cheval au trot, mais presqu’immédiatement il revint en arrière.

– Je te demande pardon d’avoir encore oublié quelque chose, dit-il à Ben-Hur. Je n’ai pu m’approcher moi-même du chariot de Messala, mais j’en ai fait prendre la mesure ; d’après ce qu’on m’a rapporté, ses essieux sont plus élevés que les tiens de toute la largeur de la main.

– De la largeur de la main ! s’écria Ben-Hur, qui se pencha vers son compagnon. Tu es un fils de Juda, Malluch, et tu es fi-dèle à tes frères, aussi choisis une place sur la galerie qui est au-dessus de la porte du Triomphe et regarde bien quand nous fe-rons le tour des colonnes, car si j’ai la moindre chance, je… mais je n’en dis pas davantage. Sois à ton poste, Malluch.

À ce moment, un cri poussé par Ilderim attira leur atten-tion. Il avança son cheval tout près de celui de Ben-Hur, en in-diquant du doigt le programme de la fête.

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– Lis-le-moi, lui dit le jeune homme.

– Non, lis toi-même.

Ben-Hur passa rapidement sur la partie du programme qui, après avoir annoncé qu’il y aurait en premier lieu un cor-tège d’une splendeur inusitée, indiquait le nom et la nationalité des coureurs et des lutteurs qui paraîtraient ensuite dans l’arène ; il s’arrêta seulement à celle où il était question des courses de char. Il y était dit que le prix consistait en cent mille sesterces et une couronne de lauriers, puis suivait la description des compétiteurs.

I. Un quadrige appartenant à Lysippe le Corinthien ; deux gris, un bai et un noir, ont concouru l’an passé à Alexandrie, puis à Corinthe où ils ont été victorieux. Conducteur : Lysippe ; couleur, jaune.

II. Un quadrige à Messala de Rome : deux blancs, deux noirs, vainqueurs au cirque Maximus, où ils ont été présentés l’an passé. Conducteur : Messala ; couleurs : écarlate et or.

III. Un quadrige à Cléanthe, l’Athénien : trois gris, un bai, vainqueurs de l’Isthme l’an passé. Conducteur : Cléanthe ; cou-leur : vert.

IV. Un quadrige à Dicaeus, le Bysantin : deux noirs, un gris, un bai, vainqueurs cette année, à Bysance. Conducteur : Dicaeus ; couleur : noir.

V. Un quadrige à Admète, le Sidonien : tous gris, trois fois présentés à Césarée, trois fois vainqueurs. Conducteur : Ad-mète ; couleur : bleu.

VI. Un quadrige à Ilderim, cheik du désert : tous bais, pre-mière course. Conducteur : Ben-Hur, un Juif ; couleur : blanc.

Ben-Hur, un Juif !

Pourquoi ce nom, au lieu de celui d’Arrius ?

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Ben-Hur leva les yeux sur Ilderim ; il comprenait mainte-nant la raison de son cri de surprise et tous deux arrivaient à la même conclusion : Messala avait écrit cela.

 

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