Ben-Hur
Chapitre XLVII
Cinq ans après la crucifixion, Esther, la femme de Ben-Hur, était assise dans une des chambres d’une magnifique villa située près de Misène. C’était le milieu du jour, et les chauds rayons du soleil d’Italie faisaient épanouir les roses dans les jar-dins. Tout dans l’appartement était romain, mais Esther portait le costume d’une matrone juive. Tirzah et deux enfants, qui jouaient sur une peau de lion étendue devant ses pieds, lui te-naient compagnie.
Le temps lui avait été clément, elle était plus belle que ja-mais, et son mari, en rachetant la villa de Misène, avait réalisé un de ses rêves les plus chers. Au milieu de cette scène d’intérieur, une servante parut sur le seuil de la salle et lui dit :
– Il y a, dans l’atrium, une femme qui veut te parler, maî-tresse.
– Qu’elle vienne, je la recevrai ici.
Aussitôt l’étrangère entra. À sa vue, Esther se leva et se prépara à parler, puis, elle hésita, changea de couleur et finale-ment recula en disant :
– Je t’ai connue autrefois, bonne femme, tu es…
– J’étais Iras, la fille de Balthasar.
Esther, revenue de sa surprise, ordonna à sa servante d’apporter un siège à l’Égyptienne.
– Non, dit Iras froidement, je vais me retirer dans un ins-tant.
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Elles se regardèrent en silence pendant un moment. Esther présentait l’image d’une mère heureuse, d’une épouse contente de son sort. Il était évident que le sort avait traité moins géné-reusement son ancienne rivale. Elle conservait encore des ves-tiges de sa grâce d’autrefois, mais une vie mauvaise avait posé son empreinte sur toute sa personne. Son visage était devenu vulgaire, ses grands yeux étaient rouges, ses joues décolorées. Un pli dur et cynique défigurait sa bouche. Ses vêtements étaient malpropres et de mauvais goût, la boue du chemin res-tait attachée à ses sandales. Ce fut elle qui rompit la première le silence.
– Ce sont là tes enfants ?
Esther les regarda et se mit à sourire.
– Oui. Veux-tu leur parler ?
– Je les effrayerais, répliqua Iras en s’approchant davan-tage d’Esther, puis voyant que celle-ci ne pouvait réprimer un léger frisson, elle continua : Mais toi, n’aie pas peur. Je désire te charger d’un message pour ton mari. Dis-lui que son ennemi est mort, qu’il m’avait rendue si malheureuse, que je l’ai tué.
– Son ennemi !
– Messala. Dis encore à ton époux que j’ai été punie à un tel point du mal que j’avais voulu lui faire qu’il aurait pitié de moi, s’il savait tout.
Des larmes montèrent aux yeux d’Esther, elle allait parler, mais Iras l’en empêcha.
– Non, s’écria-t-elle, je n’ai besoin ni de tes larmes, ni de ta pitié. Dis-lui enfin que j’ai découvert qu’être un Romain équi-vaut à être une brute. Adieu.
Elle se dirigeait vers la porte. Esther la suivit.
– 481 –
– Reste ici, pour voir mon mari, lui dit-elle. Il n’éprouve aucun ressentiment contre toi. Il t’a cherchée partout. Il sera ton ami ; moi aussi, je serai ton amie, car nous sommes chré-tiens.
Elle ne se laissa pas ébranler.
– Non, ce que je suis, je le suis par choix ; d’ailleurs, ce sera bientôt fini.
– Mais… – Esther hésita – n’avons-nous rien que tu puisses désirer, rien ?
Le visage de l’Égyptienne s’adoucit ; quelque chose qui res-semblait à un sourire se joua sur ses lèvres. Elle regardait les en-fants qui continuaient leurs jeux.
– Il y a quelque chose… murmura-elle. Esther avait suivi son regard et répondit promptement : Je te l’accorde.
Iras s’approcha d’eux, s’agenouilla : sur la peau de lion et les embrassa tous les deux, puis elle se releva lentement en les regardant et sortit de la chambre sans prononcer une parole. Elle marchait rapidement et avant qu’Esther eût décidé ce qu’elle devait faire, elle avait disparu.
Quand Ben-Hur apprit sa visite, il ne douta plus de ce qu’il soupçonnait depuis longtemps, c’est-à-dire qu’Iras avait aban-donné son père, au matin du jour de la crucifixion, pour aller re-joindre Messala. Il n’en mit pas moins immédiatement tout en jeu pour la retrouver, mais sans succès. La mer bleue qui rit au soleil garde bien ses secrets ; si elle pouvait parler elle raconte-rait, peut-être, l’histoire de l’Égyptienne.
Simonide vécut jusqu’à un âge très avancé. À la dixième année du règne de Néron, il quitta la direction de la grande mai-son de commerce d’Antioche, mais jusqu’à la fin il conserva un jugement sain, un cœur chaud et vit réussir ses entreprises.
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Un soir de cette année-là, il était assis dans un fauteuil, sur la terrasse de l’entrepôt. Ben-Hur, Esther et ses trois enfants se trouvaient auprès de lui. Le dernier de ses vaisseaux se balan-çait sous ses yeux, amarré au bord de la rivière ; tous les autres venaient d’être vendus. Durant le long intervalle qui séparait ce jour-là de la crucifixion, un seul chagrin les avait troublés, – la mère de Ben-Hur était morte, mais la douleur eût été bien plus grande sans leur foi en Christ.
Le bateau mentionné plus haut était arrivé la veille, appor-tant la nouvelle que Néron commençait à persécuter les chré-tiens de Rome et ils en causaient ensemble, quand Malluch, qui était toujours à leur service, s’approcha de Ben-Hur auquel il remit un paquet.
– Qui donc l’a apporté ? demanda ce dernier, après avoir pris connaissance de son contenu.
– Un Arabe.
– Où est-il ?
– Il est reparti immédiatement.
– Écoute-moi, dit Ben-Hur en se tournant vers Simonide, auquel il se mit à lire à haute voix la lettre qu’il venait de rece-voir.
« Moi, Ilderim, fils d’Ilderim le généreux et cheik de la tri-bu d’Ilderim, à Juda, fils de Hur.
» Sache, ô ami de mon père, combien mon père t’aimait. Lis ce qui suit et tu le sauras. Sa volonté est la mienne, ainsi ce qu’il te donna t’appartient.
» J’ai reconquis tout ce que les Parthes lui avaient enlevé, dans la grande bataille où ils le tuèrent : cet écrit et d’autres
– 483 – choses encore, parmi lesquels tous les descendants de cette Mi-ra qui fut, en son temps, la mère de tant d’étoiles.
» La paix soit avec toi et avec tous les tiens.
» Cette voix du désert est la voix
» d’ILDERIM, cheik. »
Ben-Hur déroula ensuite un rouleau de papyrus, aussi jaune qu’une feuille de mûrier sèche et lut :
« Ilderim, surnommé le généreux, cheik de la tribu d’Ilderim, au fils qui me succédera.
» Tout ce que je possède, ô mon fils, sera à toi, au jour où tu prendras possession de mon héritage, à l’exception de cette propriété, située près d’Antioche et connue sous le nom de Jar-din des Palmes ; elle sera au fils de Hur, qui nous a procuré une si grande gloire dans le cirque, à lui et à ses descendants à per-pétuité.
» Ne déshonore pas ton père.
» ILDERIM le généreux, cheik. »
– Qu’en penses-tu ? demanda Ben-Hur à Simonide.
Esther prit les papyrus des mains de son mari, et les relut en souriant. Simonide restait silencieux. Ses yeux étaient fixés sur son bateau, mais il réfléchissait.
– Fils de Hur, dit-il enfin d’un ton grave, le Seigneur a été bon pour toi en ces dernières années, et tu as de quoi lui être re-connaissant. N’est-ce pas le moment de décider définitivement quel emploi tu dois faire de la grande fortune qui se trouve entre tes mains et qui vient encore de s’agrandir ?
– Je l’ai fait il y a longtemps. Cette fortune doit être consa-crée au service de Dieu, non en partie, mais tout entière. La question, pour moi, est de savoir de quelle manière je pourrai
– 484 – l’employer le plus utilement à l’avancement de son règne, et c’est là ce que je voudrais que tu m’apprisses.
– Je suis témoin, répondit Simonide, que tu as déjà donné de grandes sommes à l’église d’Antioche. Mais voici qu’en même temps que le don du généreux cheik, t’arrive la nouvelle de la persécution qui sévit contre les frères de Rome. C’est un nou-veau champ de travail qui s’ouvre devant toi. Il ne faut pas que la lumière s’éteigne dans la capitale.
– Comment pourrais-je la maintenir allumée ?
– Je vais te le dire. Les Romains et Néron lui-même tien-nent deux choses pour sacrées : les cendres des morts et tous les lieux de sépulture. Puisque tu ne pourrais bâtir des temples pour y adorer Dieu, sur le sol de la terre, construis-les au-dessous, et pour les garantir de la profanation, transportes-y les corps de tous ceux qui mourront dans la foi.
Ben-Hur se leva vivement.
– C’est une grande idée, s’écria-t-il. Je veux la mettre im-médiatement à exécution. Le temps où nous vivons ne permet pas les lenteurs. Le bateau qui apporte la nouvelle des souf-frances de nos frères m’emmènera à Rome dès demain.
Il se tourna vers Malluch et ajouta :
– Fais préparer le navire, Malluch, et tiens-toi prêt à m’accompagner.
– C’est bien, dit Simonide.
– Et toi, Esther, que dis-tu ? demanda Ben-Hur.
Elle posa une de ses mains sur son bras et lui répondit :
– C’est ainsi que tu serviras le mieux le Christ. Ô mon époux, au lieu que je te sois un empêchement, laisse-moi aller avec toi et t’aider dans tes travaux.
– 485 –
Tous ceux qui ont été à Rome et qui ont visité les cata-combes de sainte Calixte, plus anciennes que celles de saint Sé-bastien, ont vu ce qu’est devenue la fortune de Ben-Hur. C’est de cette tombe que le christianisme est sorti pour supplanter les Césars.
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Lewis Wallace
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