Boris, 1985
Moscou
Gyula, le père de Boris, est juif et hongrois d’origine. À vingt ans en 1922, il fuit Budapest et les répressions après avoir participé au soulèvement populaire contre le gouvernement. Il termine ses études de médecine à Genève, où il rencontre Lucie, dite Loulou, avec qui il a deux filles. Ma grand-mère Jacqueline et sa soeur Madeleine. Dans la maison de Loulou, trois générations cohabitent. Le grandpère est obstétricien, c’est un anarchiste engagé, la grand-mère a quitté Irkoutsk, sa Sibérie natale, pour venir étudier en Suisse. Les tablées sont grandes, l’odeur du thé et le chant doux des balalaïkas emplissent l’appartement qui se transforme régulièrement en QG de réunions anarchistes. C’est une famille juive non-pratiquante. Dans son cabinet, le grand-père pratique des avortements en toute discrète illégalité et il n’est pas rare de le voir arriver dans la cuisine avec une cuvette de sang, vidée dans l’évier.
Gyula et Loulou se disputent beaucoup. Il est attiré par le communisme et rêve d’aller en URSS. Elle se sent anarchiste et ne le suivra pas. Gyula part pour l’Allemagne, puis il rejoint Moscou.
En Russie il rencontre Anna, une collègue neurobiologiste originaire de Minsk et juive comme lui. Le voilà remarié en 1939, année où il est aussi arrêté et enfermé dans la prison de Taganskaya. Il y passe plus d’une année, suspecté d’être un espion envoyé par les Allemands, puis il est relâché en 1940, faute de preuves.
L’époque est aux tensions, le nazisme gagne du terrain en Europe, la guerre s’installe, et dans le petit appartement communautaire où le couple habite, Boris vient au monde. Deux mois après sa naissance, l’URSS est envahie par les troupes allemandes. Boris grandit dans ce tourbillon. Il a trois mois lorsque la famille est envoyée à Sverdlovsk près des monts Oural, où le couple va travailler dans un hôpital. Deux années passent et en 1943, quelques mois seulement après la naissance d’Olga, la famille est renvoyée à Moscou, et s’installe en banlieue, à Yauza. La forêt est proche et les enfants découvrent le refuge des bois. Souvent malmenés parce que juifs, Boris protège sa petite soeur du mieux qu’il le peut, mais le harcèlement est leur quotidien. Un jour, il est si méchamment battu en rentrant de l’école que ses parents le retrouvent sans connaissance sur le trottoir. C’est une discipline de chaque instant que d’échapper aux bandes du quartier. Ce n’est que lorsqu’il est loin, dans les sentiers des bêtes, suivant les cimes et s’orientant comme l’eau des ruisseaux, que Boris respire tranquillement.
OceanofPDF.com