Boris, 1985
Chillán, 17 mars 2019
À Chillán, ville du Sud à trois cent cinquante kilomètres de Santiago, j’ai plusieurs missions. Trouver un chauffeur pour nous emmener au croisement des rivières El Ñuble et Los Sauces, lieu de la disparition. Dénicher une interprète et tenter de rencontrer certains des militaires et des carabiñeros qui étaient sur les lieux en 85.
La ville est agréable. Il y a bien plus d’air qu’à Santiago, nous avons loué un petit appartement pour quelques jours. Assez facilement, je trouve un guide qui peut nous emmener le lendemain à l’intersection des rivières au centre de la vallée. Catalina nous rejoindra le soir pour traduire et rendre possible des rencontres les jours suivants. Il y a du monde sur la liste. J’ai des numéros de téléphone, est-ce qu’on me répondra ? Selon les réponses obtenues, il faudra faire pas mal de route.
Je me sens dans le vif de l’affaire. J’ai le coeur qui palpite, il y a un crime à élucider. Je vais m’approcher de tout ce qu’il sera possible d’approcher. Sans aucune garantie de trouver des réponses. Mais je vais rencontrer du réel. Des lieux, peut-être des visages et des paroles et ce qui n’a été que papier va s’animer de vent et de sang.
Pour la Colonia, c’est déjà ce qui s’est passé.
J’ai d’abord lu des articles et des livres, j’ai écouté Margarita, j’ai fouillé dans les archives de la Colonia… et hier j’ai marché sur la terre là-bas, foulé des pieds sa poussière, fait grincer quelques portes, regardé le soleil tomber, les arbres se pencher, et parlé avec des colons qui y vivaient depuis cinquante ans.
Je savais en me lançant dans ce voyage qu’il me faudrait assumer cette histoire. Nommer les horreurs commises. Mettre des mots et tenir debout. Constater et ne désespérer ni de l’humain ni de la vie. La Colonia, c’est un espace-temps qui concentre le pire de ce que peut l’humain, dans une logique proche de celle infernale des camps de concentration ou du goulag.
L’humain qui calcule et invente un monde régi par la domination. Au point que les dominés sont niés dans leur existence propre. Cette communauté donne à voir les principes de négation de l’être poussés à leur extrême. Et ce système que je vois me fait horreur et me fait peur, mais je sais aussi que je le connais du dedans. Du dedans je sais ce que c’est que la volonté de dominer. Je connais le processus interne à moi-même qui ne reconnaît pas l’autre comme un autre totalement autre, libre et sujet de lui-même. Je connais ce processus, ce «j’aimerais que l’autre m’appartienne», j’aimerais contrôler l’autre, qu’il n’agisse pas ainsi, qu’il se conforme à mon désir, qu’il soit pour moi. Cela existe en moi.
Qui n’a jamais ressenti cette pulsion ?
Je ne peux pas simplement jeter la pierre sur la gueule atroce de Paul Schaefer. Je veux aussi regarder Paul Schaefer en moi et lui enlever ses pouvoirs de nuisance. Je cherche l’endroit où quitter les postures de bourreau et de victime, sortir de la soumission et me lever sans besoin de dominer. Levantate.
Avec ma jambe brisée, soignée, mais fragile, tremblante, me mettre debout et sentir que mon os guérit. Que ce n’est pas ma volonté qui fait se ressouder l’os dans ma jambe. C’est une force plus grande qui traverse mon corps.
Qui traverse aussi les feuilles de vigne et les cailloux, la rivière et les femmes debout dans les rues de Santiago.
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