Boris, 1985

Douna Loup · Chapitre 39 sur 53

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Boris, 1985

El Ñuble et Los Sauces

 

Nous voilà près des rivières.

Je remonte mes pantalons. Les cailloux roulent sous mes pieds, ça glisse, je grimpe, nous nous faufilons, le soleil fracasse les pierres blanches, aveuglantes, les pierres grises plus douces réfléchissent le vert puissant de la vallée, les rivières coulent vite, de leurs eaux limpides et décidées. Je vais m’asseoir longtemps sur un rocher.

Ma fille entasse des cailloux en équilibre les uns sur les autres. Elle joue avec des branches. Je ne sais pas prier mais je parle à tout ce qui vibre audedans et au-dehors de moi. Il y a plus grand que mes questions, l’évidence de cette terre vivante qui bouge.

L’immobilité bienveillante des montagnes stables et le dévalé de cailloux dans l’eau.

Je n’ai plus de langage, là, assise sur mon rocher, prise entre les deux eaux, les deux rivières, celle du souvenir que je n’ai pas mais que je me suis créé de ton passage ici Boris, et celle vivante du présent simple. Et tout se noie, se mêle. Et mes larmes et ma paix de sentir cette vie présente.

Cette joie, cette peine, ce souvenir que je n’ai pas et qui est douloureux. Toi vivant, marchant, souriant. Je me souviens des photos vues chez Olga, ton corps heureux dans le sauvage, ta barbe longue après les semaines de marche, tes yeux papillons, ton secret tenu, gardé bien serré dans ton coeur solide.

Cette joie de te connaître sans te connaître, ce merci de m’emmener si loin, dans ce pays, dans cette histoire que sans toi, Boris, je n’aurais pas touchés. Cette peine d’être dans le lieu de ta grande absence. Aussi lieu de ta dernière présence.

Et je sais que dans ce pays, pendant ces jours qui séparent le 26 décembre 1984 du 5 janvier 1985, tu as été vivant, tu as mangé des fruits, gravi des sentiers, dormi près des bêtes et des eaux. Tu as été un vivant heureux parmi les vivants libres. C’est à cette énergie de vie qui irradie et à ta pratique solitaire de la marche en montagne que je veux me relier. Je ne dis rien au croisement des rivières,

j’écoute assise dans le soleil,

muette d’eau près des cailloux.

Je me sens caillou. Mangée d’eau. Frottée de soleil. Plus de silence, seulement les sons parfaits du souffle, des racines, des oiseaux, seulement le corps qui se remet en mouvement sans savoir. Me ramène au sang tiède, à l’os, nous marchons, puis la voiture roule, s’arrête, le corps grimpe un ravin, se couche sur un tronc d’arbre, la pensée vole, la vallée resplendit. Les mains caressent un tronc ancien qui connaît toute la vérité et le coeur sait dedans, qu’il est tout plein de sève et que rien ne sert de courir. Puis les yeux s’ouvrent, la rivière est bleu reine, majestueuse et franche, et les pieds la saluent de loin. C’est la paix. Les racines tremblent parfois, les cailloux roulent. Le silence fait des trous partout et les nuages courent sauvages. Les cheveux se penchent sur la mousse, les doigts aiment ce qui coule à terre et la poussière laisse des traces, elle se faufile, elle se répand, elle est sous les semelles, dans les paumes, sur les roues, elle est pleine du sang des ancêtres, elle est maculée de souvenirs, elle est de la poussière d’étoiles, de cette matière qui nous fabrique, qui nous traverse, nous murmure son nom commun, elle se répand jusqu’à nos nuques, entre les racines des cheveux, elle gagne les narines ouvertes, elle se fraie un chemin partout.

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