Boris, 1985

Douna Loup · Chapitre 41 sur 53

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Boris, 1985

20 mars 2019

 

Nous avons rendez-vous dans une station-service à l’entrée de Temuco, grande ville d’Araucanie. Nous sommes à six cent soixante-dix kilomètres au sud de Santiago.

Nous rejoignons Antonio Aravena. Il a répondu au téléphone, il a dit : OK pour parler, mais pas chez moi. C’est un des quatre militaires présents dans la vallée lors de la disparition de Boris. Il était avec le lieutenant Diaz, qui n’a pas encore répondu à nos coups de fil, et deux autres militaires. Il était tout jeune alors, vingt ans, il débutait sa carrière. Antonio n’est pas seul, il est accompagné par son cousin. Il nous dit que son avocat lui a dit de ne pas venir seul, il lui a aussi recommandé de ne pas venir du tout, mais Antonio veut bien parler, il n’a rien à se reprocher, il veut savoir ce que je cherche. Je cherche la vérité. Il y a trente-cinq ans un homme a disparu dans la vallée, c’était le demifrère de ma grand-mère, un homme de quarantetrois ans et je suis venue ici pour comprendre ce qui s’est passé.

Antonio n’est pas rassuré. Il est nerveux. Sa voix tremble. J’ai été bousillé par ce procès qui m’est tombé dessus, je n’ai rien à voir avec cette histoire, je ne sais rien.

Antonio veut bien nous raconter sa version, leur travail de repérage dans la vallée pour surveiller la frontière, faire des photos, sillonner les montagnes à cheval. Ils étaient arrivés début janvier 85, ils avaient trouvé un fermier pour les héberger, ils avaient fait leur job.

Un jour en fin d’après-midi un carabiñero est venu leur demander s’ils n’avaient pas vu l’étranger qu’il cherchait pour contrôler son identité. Non, nous n’avions croisé personne. Nous étions seuls dans la maison du fermier, Diaz était encore dehors en train de travailler.

Il ne sait rien de plus, Antonio. Je cherche bien à le pousser un peu, avec l’aide de Catalina, mais il semble à bout de nerfs. Que voulez-vous, vous, la famille ? C’est de l’argent que vous voulez ? Des personnes lui ont dit que la famille voulait des milliers de dollars de dédommagement. Je dis qu’il n’est pas question d’argent, je ne suis ni avocate ni journaliste, je cherche la vérité sur ce qui s’est passé, pas de l’argent, la vérité, car c’est difficile de ne pas savoir. Antonio était tout jeune en 85 et affirme n’avoir jamais vu de torture, d’arrestation sommaire. Je suis tendue. L’entendre affirmer qu’en douze ans dans l’armée chilienne sous Pinochet il n’a jamais vu de torture ou d’arrestation sommaire… ça me chiffonne. La présence d’Antonio me fait mal. Un stress puissant agite sa peau.

Il se plaint. Raconte qu’avant le procès il vivait aux États-Unis, avec sa femme et ses enfants, le procès l’a contraint à revenir au Chili, et jusqu’à aujourd’hui les États-Unis n’autorisent pas son retour dans leur territoire, il ne voit plus sa famille, ses enfants ne lui parlent plus. Pour lui, l’apparition du témoin nommé «Daniel» est une machination destinée à les broyer. Un faux témoignage qui a relancé l’affaire dont il est victime.

Même si, pour l’instant, le procès est fini ? je lui demande. Même si vous n’avez pas été inculpé ?

Oui, sa vie a été bouleversée et l’affaire n’est pas close, la famille a fait appel.

Antonio a fait de la prison aux États-Unis pour cette affaire, il est passé trois fois au détecteur de mensonges et il ne mentait pas. Il ne sait rien. Il tremble.

Et moi aussi, je tremble, avec mon téléphone enclenché en mode micro et mon attente si grande qui est tellement déçue. Qui parlera ? Qui peut me dire quelque chose ?

Pourquoi clame-t-il qu’il ne sait rien ? Je n’ai jamais été aussi proche d’un humain qui était sur les lieux lors de la disparition de Boris, j’ai toujours été face à des papiers, des hypothèses, des photos. Aujourd’hui c’est un humain et j’attendais plus.

Je ne sais pas si la panique qu’il ressent est une panique d’innocent ou de coupable.

Je ne sais pas, je vois qu’il est aussi triste que moi. Nous sommes tristes. Dans cette station-service à l’entrée de Temuco, nous avons tous deux l’air de chercher un apaisement qui ne vient pas, il me demande de l’informer quand je saurai ce qui s’est passé. Car lui aussi attend cela. Ce sont les carabiñeros qu’il faut interroger, ce sont eux qui cherchaient Boris.

Je bous de ne pas savoir s’il ment.

Dans la voiture avec Catalina, nous roulons en débriefant à bâtons rompus, nous sommes encore sous le choc de cette entrevue tendue. Sous le choc de la déception aussi, après les centaines de kilomètres à rouler dans l’excitation de la rencontre. Mais qu’est-ce que je croyais, que telle une Zorro mâtinée de Sherlock j’allais débusquer le coupable, comme ça, en quelques jours d’enquête dans le Sud, après trente-quatre années de silence touffu ? Je me fais rire moi-même, mais je suis dépitée. Demain, nous irons chez deux des carabiñeros encore vivants. Nous tenterons de les trouver sur place à l’improviste, je n’ai pas leurs numéros.

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Il n’y a personne à cette adresse.

Nous laissons une lettre en espagnol

je dis chercher des informations qu’il pourrait avoir

ce serait gentil de me contacter par mail

ou sur le téléphone de Catalina.

La maison est dans un petit lotissement

c’est fleuri, carré

nous poussons le portail

glissons la lettre sous la porte

je sens des graviers crisser sous mes chaussures à côté un chien ne cesse d’aboyer

et à la fenêtre les rideaux sont gris

je me souviens de plantes aux larges feuilles.

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