Boris, 1985
Quartier Pedro Aguirre Cerda, Santiago, 12 mars 2019
Quartier Pedro Aguirre Cerda, Santiago, 12 mars
2019
L’oncle et la tante de Claudia, chez qui nous sommes logées, sont d’accord pour venir discuter avec moi des années 80 au Chili, et plus particulièrement de leurs souvenirs de l’année 1985. J’ai besoin d’entendre quel était le contexte, l’ambiance de cette année. Marco et Maria militaient et étaient très impliqués dans les événements qui secouaient leur pays. Les deux sont surpris par l’histoire de Boris, qu’il soit venu au Chili en 1985 pour randonner dans les Andes leur paraît étonnant. N’était-il pas impliqué d’un côté ou de l’autre ? Que cherchait-il ? C’était quand même une dictature et la tension était grande.
À partir de 1983, le soulèvement populaire s’est amplifié, l’unification des différents mouvements d’opposition au régime de Pinochet a redonné de la force à la révolte. La pression montait et la répression aussi. Marco fait le lien avec les gilets jaunes en France. C’était pareil mais pas seulement le samedi, c’était tous les jours, et en face la police n’hésitait pas à tirer. Lors de la venue de Boris, l’effervescence était importante. On était loin d’une ambiance paisible. La débâcle économique avait creusé les écarts et approfondi la pauvreté. La rage n’en était que plus puissante. Le gouvernement essayait de faire face au désastre en proposant du travail aux hommes, des travaux de voirie payés une misère, sans aucune cotisation retraite ou santé, une précarité soutenue par l’État. Dans les Poblaciónes, des comités de femmes organisaient des marmites communes, la olla comunitaria. Elles rassemblaient tout ce qu’elles trouvaient de légumes et de denrées diverses et servaient des repas aux familles qui en avaient besoin.
Marco et Maria militaient depuis les années 70, d’abord dans leur lycée au sein du mouvement hippie. Puis c’était devenu plus politique. Avec l’arrivée au pouvoir de Pinochet, il avait fallu apprendre les manières clandestines pour survivre et ne pas se faire arrêter. La discrétion était de mise. Les réunions politiques avaient lieu au milieu des fêtes de famille pour ne pas éveiller les soupçons. Ça chuchotait de politique au-dessus des banquets de mariages. Seuls rassemblements autorisés. Mais les grandes manifestations ont repris peu à peu au fil des années 80. C’était très dangereux et lourdement réprimé. On pouvait se faire fouiller en pleine rue n’importe quand et sans aucun prétexte. Un tournevis trouvé dans le sac était une arme, et était réquisitionné sur-le-champ. Marco raconte une anecdote qui aujourd’hui le fait beaucoup rire. Lors d’une perquisition dans leur maison, les carabiñeros ont tout cassé, les meubles, le plancher en bois, les lits, à la recherche d’une marque de subversion. Ils n’ont rien trouvé. Finalement, ils sont repartis avec ce livre : La révolution des mathématiques, ils l’ont emporté pour le brûler, c’était vraiment ridicule ! À cette époque-là, Maria, qui aujourd’hui brode des arpilleras, peignait sur les murs des poings levés.
Et la démocratie, je leur demande, quand est-ce que vous l’avez sentie arriver ?
La démocratie ? Quelle démocratie ?
On a lutté pour se lever me dit Maria. Levàntate. Nous sommes debout.
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