Boris, 1985

Douna Loup · Chapitre 18 sur 53

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Boris, 1985

15 février 2019

 

Boris,

j’ai honte parfois de parler de toi que je ne connais pas. Toi qui étais si discret. Tu n’aimais pas causer de trouble, évitais de faire du bruit dans le fracas du monde. Tu es passé dans cette vie pour comprendre un peu de sa musique, la traduire en mathématiques, cette musique du vivant, la jouer, sourire à tes amis et tout à coup disparaître pour toujours sans laisser de traces. Laisser une équation sans résolution. Une dissolution. Il paraît que tu écrivais de la poésie. Mais je n’ai retrouvé aucun de tes poèmes. Tu les as emportés dans ton silence. Tu les récitais simplement par coeur à quelques amis proches. Ils n’étaient pas écrits ailleurs que dans ton coeur, ces poèmes. Ils flottent dans la musique du monde. Si je tends bien l’oreille, puis-je encore les entendre ?

Oui, parfois je doute d’être à ma place, ai-je bien le droit de fouiller dans ta vie, d’être intrusive avec un mort ?

Puis je pense à la joie d’Olga que je partage sa quête, au sourire de Veronika, et je me dis que du côté des vivantes, cela ne peut être qu’un enrichissement, ce projet qui me fait briser les lignes, traverser plusieurs frontières et tenter l’impossible.

J’ai entre les mains le recueil Poèmes de Moscou (1930-1934) d’Ossip Mandelstam, traduit par Henri Abril.

«Et je m’en vais, quittant l’espace,

Au jardin des grandeurs en friche,

Sarcler l’illusoire constance

Et les causes qui trop s’affichent.

Tu vois, Infini, je lis seul

Ton manuel où tout s’invente,

Ton herbier sauvage et sans feuilles,

Ton livre de problèmes aux racines géantes.»

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