Boris, 1985

Douna Loup · Chapitre 36 sur 53

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Boris, 1985

Parral, 16 mars 2019

 

 

Quitter la capitale. Sortir de sa torpeur. Dire au revoir à Margarita qui même de loin, je le sais, continuera son rôle de guide. Je suis riche de ses conseils, j’ai des rendez-vous prévus grâce à elle et dans mon petit carnet j’ai noté mot pour mot ses recommandations. La prochaine grosse étape est la visite de la Colonia. Et la Colonia, Margarita la connaît bien, elle qui est la confidente de ses nombreuses victimes, et qui s’y est rendue plusieurs fois.

Nous roulons vers le sud.

Quatre heures de bus, la cordillère au loin, des vignes, des champs jaunes grillés. Nous arrivons à midi à Parral.

Miguel, un jeune médecin colombien installé au Chili depuis deux ans, a accepté de nous héberger dans le petit appartement qu’il partage avec deux colocataires. Je lui parle de mes recherches et de mon envie de visiter la Colonia, devenue Villa Baviera. Miguel est tout de suite partant pour nous y emmener, depuis qu’il vit ici, il en entend parler mais n’y est jamais allé. Je n’imaginais pas que notre visite s’organiserait si simplement. La route est longue, la Villa Baviera est coupée du reste du monde, bien à l’abri, à plus de vingt kilomètres de piste du village et derrière des kilomètres de grillages. Nous passons devant l’école. Puis nous arrivons au portail. Sentiment étrange. Sortir de la voiture avec une impression d’irréalité, marcher sur les pierres du parking, me demander où sont les bâtiments de l’ancien « hôpital», où se trouve le passé, qui a mis les pieds là, pourquoi tout est si calme. Tout semble si banal. Des enfants jouent dans un champ, il y a un restaurant où des gens mangent. Tout est propre, soigné. Nous marchons. Le soleil descend sur les bois, la lumière est splendide et embrase les lointains. Il y a une piscine, de la vigne, des arbres immenses, des balançoires. Nous marchons pour faire le tour des bâtiments, nous suivons un chemin large sur lequel des arbres se penchent en arches. J’ai du mal à respirer, ma fille souffle sur un pissenlit, j’ai besoin de m’asseoir pour regarder le crépuscule. Il y a un silence qui mange mon cerveau.

As-tu été emmené ici, Boris ? Y es-tu mort ?

Où ont eu lieu les crimes, les meurtres, les tortures ? Comment cela se fait-il que la beauté demeure ? Pourquoi les champs semblent si doux ? Comment marcher ici paisiblement dans le soir qui tombe ? Nous rejoignons un vieux hangar. Le musée de la Colonia. À l’entrée, il est écrit sur un panneau «Un peuple doit connaître son passé ». Mais quel musée ! Des articles photocopiés sur Paul Schaefer, sur les victimes de ses sévices sexuels, quelques photographies de la vie de la communauté, récolte de pommes de terre, chorale, repas de fête. Mais rien sur l’implication de la secte pendant la dictature de Pinochet, sur la Colonia comme lieu de rétention. Un seul coupable : Schaefer. Le musée, réalisé par les colons qui ont transformé la Colonia en centre touristique, semble là pour dire : Nous avons conscience de notre passé, nous nous sommes libérés, Paul Schaefer, notre gourou, était un monstre mais maintenant qu’il n’est plus là, tout va bien.

Pas un mot sur la torture, les emprisonnements, sur les autres chefs aux côtés de Schaefer, c’est le seul «diable» dont ils ont tous et toutes été victimes… ce musée fait de bric et de broc contraste fortement avec l’hôtel de luxe Villa Baviera.

Je me sens en apnée. Je le suis encore quand je parle dans la boutique-épicerie avec un colon. Il est là depuis cinquante ans. Il était enfant lorsqu’il est arrivé. Il me présente sa femme. Ils ont pu se marier après le départ de Schaefer. Oui c’était dur quand il était là, dit-il, on n’avait pas le droit de vivre ensemble, homme et femme étaient séparés. Mais il était fort aussi, Schaefer, il savait nous mener, nous rassembler, he was a leader you know. Nous pensions tous la même chose à ses côtés, nous partagions le même coeur au travail. Nous étions ensemble, c’était fort.

Cet homme n’est jamais sorti de l’enclave depuis son arrivée il y a cinquante ans. Il me fait l’éloge des produits vendus sur place et me dit qu’il travaille maintenant comme guide touristique. Il fait nuit, nous roulons sous les étoiles immenses qui défoncent le noir de paillettes. L’immensité explose en haut. Nous avons mangé du raisin grappillé. J’ai un goût terreux dans la bouche. Nous roulons dans la nuit. J’ai vu la Colonia. Mes filles fredonnent et se donnent des coups dans les côtes. Nous sommes vivantes. La nuit opère son mystère volontaire et je me sens renversée.

Cette nuit-là, nous dormons à trois dans un lit trop petit pour nous toutes, nous dormons mal, les jeunes qui nous hébergent sont adorables, mais nous décidons de quitter Parral.

Nous partons pour Chillán. De toute façon, je ne vais rien découvrir de plus à la Colonia.

La place est verrouillée. La volonté d’effacer un passé lugubre scelle les lèvres.

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