Boris, 1985
3 avril 2019
Marcher dans Santiago,
dans quelques jours nous quitterons ce grand pays. Nous regardons les écolières en bandes sortir de classe en uniformes, elles rient et se poussent du coude sur le trottoir, elles mangent des biscuits et boivent des sodas, elles crient et se tressent les cheveux assises à l’arrêt de bus, elles avancent dans les rues, nous les suivons au hasard de notre déambulation dans Santiago, nous sommes fatiguées mais nous nous retrouvons dans leur nuée à la sortie d’un lycée et ce flot de vie nous porte. Elles sont déchaînées, elles parlent si vite que ça chante comme une grande rivière dans ma tête, on boit les dernières gouttes d’eau qui nous restent, nous cherchons l’adresse de la PDI, la police d’investigation chilienne, j’ai obtenu d’aller consulter leur dossier sur la disparition de Boris, nous arrivons dans la rue, nous entrons, j’ai rendez-vous et on m’invite dans un bureau dans lequel un homme fouille dans de grands classeurs. Est-ce que je peux photographier les documents ? Oui, sauf ceux qui ont cette marque : CONFIDENCIAL. Je photographie tout ce que je peux. Des masses d’interviews en espagnol, le portrait-robot de Daniel. Par la fenêtre la chaleur se déploie, les filles attendent sous le ventilateur de plafond qui tourne à fond, on dégouline de sueur et je photographie.
Le policier me regarde, amusé, et nous discutons dans son peu d’anglais. Il se demande ce que je fais. Est-ce que je suis journaliste ? Non, écrivaine. D’habitude j’écris des histoires, des fictions. Cette fois ce sera un récit. Il dit que c’est intéressant. Je ne sais pas si tous ces documents vont m’être utiles, mais mieux vaut collecter trop que de regretter d’avoir laissé passer un indice.
Quand j’ai fini, nous nous glissons de nouveau dans les rues bondées, cette fois à la recherche d’un taxi. La voiture nous embarque, Santiago est immense, c’est l’heure des grands mouvements. C’est agréable de voir la ville depuis les fenêtres. Le conducteur doit avoir à peine vingt-deux ans, en discutant avec lui de mes recherches et de notre voyage je découvre que son grand-père a été pasteur à Parral, le village le plus proche de la Colonia, alors il connaît bien l’histoire de la secte allemande. Il est joyeux, je ne sais pas s’il rallonge exprès notre parcours dans la ville mais cela me semble très long, nous discutons, la ville sombre dans la pénombre, les lumières s’allument, c’est un film aux fenêtres, nous traversons des quartiers très chics que nous n’avions jamais vus, des quartiers de buildings immenses aux vitres clinquantes, des quartiers de villas avec jardin et piscine, si bien entretenus que l’on se croirait dans un décor. Santiago est une ville coupée en deux.
Le Nord pour les riches, le Sud pour les autres. Et le contraste est saisissant. Durant notre premier séjour nous étions logées côté populaire, au milieu des Poblaciónes, des maisons de bric et de broc, et nous avions passé notre dimanche dans l’immense marché qui emplissait le quartier. Nous y avions acheté des pastèques, quelques fripes, du thé inca et plein d’avocats. Ce second séjour, nous le passons au Nord, chez les privilégiés. La frontière est nette, aucun entremêlement. Seul le centre-ville accueille au moins dans la journée une foule bigarrée et des passages d’humains de toutes classes sociales. Mais dans les quartiers résidentiels, on sait tout de suite où l’on se trouve. Pas de doute.
Boris, il y a trente-quatre ans, n’est même pas resté quelques heures à Santiago, il a tout de suite pris le bus pour le Sud, il est arrivé à Los Angeles et après une nuit seulement en ville, s’est fondu dans les montagnes parmi les lacs et les rivières sauvages.
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