Boris, 1985

Douna Loup · Chapitre 28 sur 53

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Boris, 1985

Santiago, 10 mars 2019

 

J’essaye de rassembler dans mon esprit ce que je sais sur la Colonia. Je viens de terminer la lecture du livre L’abominable Dr Schaefer, une secte nazie et pédophile dans les Andes de Maria Poblete et Frédéric Ploquin. J’ai lu de nombreux articles de presse et regardé quelques documentaires, ma discussion d’hier avec Margarita est venue compléter le tableau. En 1954, Paul Schaefer crée une secte en Rhénanie, c’est un prédicateur évangélique, et dans sa maison d’accueil pour jeunes orphelins, il viole de nombreux garçons. Accusé à plusieurs reprises, il fuit l’Allemagne, le Chili l’accueille à bras ouverts et il y achète en 1961 un domaine isolé de 3 000 hectares à 350 km au sud de Santiago pour créer sa Colonia Dignidad. Colonie de la Dignité ! Officiellement elle fait oeuvre de bienfaisance. Ayant pour but d’accueillir, éduquer et soigner les nécessiteux. Il obtiendra ainsi beaucoup de privilèges (exemption de frais de douanes, d’impôts, aucun contrôle administratif). Schaefer bénéficie d’une totale liberté pour créer cette enclave allemande où il règne en maître absolu. L’Allemagne ne s’en inquiète pas, décrétant par l’entremise de son ambassade que c’est au Chili de régler ce qui se passe sur son territoire. En Allemagne, Schaefer a du soutien, il reste une association qui le représente et gère une épicerie dont les bénéfices lui sont envoyés. Et lorsque la «menace communiste » fera craindre à Schaefer la perte de ses privilèges au Chili, les containers envoyés par l’association serviront à transporter des armes en cachette. Il y a jusqu’à 300 habitants dans la Colonia, ces Allemands suivent le chef charismatique qui leur promet une vie enthousiasmante loin de l’Allemagne d’après-guerre. Les grands ennemis, pour Schaefer, ce sont la Russie et le communisme. Il prédit l’invasion imminente de l’Allemagne par les bolcheviques, l’émigration vers le Chili est la seule solution pour y échapper.

Dans la Colonia, Schaefer décide de tout. Il isole les hommes des femmes et sépare les enfants de leurs parents. « Dans les familles ce sont les parents qui sont responsables de tous les péchés de leurs enfants », dit le prédicateur. Plus de parents, plus de péchés. Cela confère à Schaefer le pouvoir de faire ce qu’il veut. Isoler les colons les uns des autres évite les liens intimes et les confidences. La famille crée de l’entre-soi, trop dangereux pour le chef. Il instaure un climat tendu, la confession est obligatoire et la délation recommandée. Personne n’ose parler. Se plaindre c’est risquer la punition. Les garçons violés taisent leur lourd secret. Pour ne pas être battus, torturés, enfermés, il vaut mieux obtenir les faveurs de Schaefer. C’est une véritable usine d’exploitation humaine qu’il met en place avec ses bras droits. En complète autarcie. La Colonia investit peu à peu dans divers commerces à grande échelle dans le pays et en Allemagne, ce qui garantit ses finances et sa puissance. Schaefer obtient le droit d’exploiter une mine, et la Colonia s’agrandit ainsi de 10 000 hectares. Lors de l’arrivée au pouvoir d’Allende en 1970, Schaefer craint pour sa tranquillité et fait alliance avec les opposants. Il promet de soutenir le coup d’État. La Colonia se met à assembler des armes, les colons vivent dans la peur des « méchants communistes» et entreprennent de grands travaux de clôture, fils de fer barbelés partout, forêt piégée et construction de bunkers isolés et de souterrains. Ces femmes et ces hommes renforcent, sans s’en rendre compte, les murs de leur prison. Pendant la dictature de Pinochet, à partir du coup d’État de septembre 1973, la Colonia devient un espace très utile pour la Dina (police secrète chilienne). Usine d’armement, lieu de torture, d’enfermement, la Dina y bénéficie de formation et d’expérimentation.

Schaefer a testé pendant des années des tortures à l’électricité sur les enfants de la Colonia. La plupart de ceux qui les ont subies ont été rendus infertiles par les décharges reçues dans leurs parties génitales. La Colonia est directement opérationnelle pour les interrogatoires musclés des prisonniers politiques.

Il y a également une piste d’atterrissage, d’où l’on peut décoller ou arriver de l’étranger sans contrôle. Paul Schaefer a tout pensé pour faire de la Colonia son paradis et un enfer pour les autres. Les femmes et les hommes qui y vivent sont drogués quotidiennement, l’eau qu’ils boivent contenant des calmants. Exploités sans contrepartie, isolés dans un pays inconnu, ils et elles n’imaginent même plus pouvoir en sortir. En plus de trente ans d’existence sous la direction de Schaefer, seule une petite dizaine de colons a réussi à s’évader de cet immense camp.

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