Boris, 1985

Douna Loup · Chapitre 42 sur 53

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Boris, 1985

21 mars 2019

 

À l’adresse El Manzano à San Carlos il n’y a personne non plus. Mais en face sur le trottoir, un vieux monsieur, un jeune et une femme. Nous allons leur demander s’ils connaissent Estorgio Soto. Le vieux répond c’est moi, qu’est-ce que vous me voulez ? L’interview de rue commence sans détour, je suis de la famille de Boris Weisfeiler, l’Américain qui a disparu il y a trente-quatre ans près du Ñuble alors que lui, Soto, était un carabiñero en service dans la vallée. Ah oui, celui qui s’est noyé, commente-t-il d’un air entendu. Je ne vois pas ce que vous cherchez encore avec cette histoire. Ici à San Carlos il y a une autre famille qui a perdu un fils comme ça, dans la rivière Ñuble, il s’est noyé, alors ça arrive vous voyez, vous pouvez aller leur parler, ils vous raconteront. Ils habitent pas loin.

Il est bourru, Soto, mais il bavarde à toute vitesse, alors je laisse Catalina mener l’interview et j’enregistre. Nous parons au plus pressé, je pose des questions, elle traduit, elle le fait parler.

Il est virulent, Soto, voire menaçant avec son corps, à sa façon d’avancer vers nous poitrine vers l’avant et de parler fort, plus fort que nous. Son regard est lourd et sans peur. Il n’est pas tremblotant comme Antonio. Non, Soto est sûr de lui, de son bon droit, de sa parole. Quelque chose dissone, il claironne qu’il ne savait pas que Boris était Américain, qu’il l’avait appris après, dans les journaux, qu’ils cherchaient un Russe.

Je sursaute. Comment ça, ils savaient qu’il était russe ? Soto raconte des histoires, il l’aurait appris dans les journaux, à ses dire sans avoir eu connaissance de son passeport, sans l’avoir trouvé et interrogé. Les carabiñeros cherchaient un étranger mais ils n’avaient alors aucune idée de sa nationalité !

Mais Soto continue de nous servir la même version rabâchée par les carabiñeros depuis qu’ils sont interrogés: ils ont repéré des traces de pas d’homme près de la rivière, ils l’ont cherché, cherché, et c’est l’évidence même, il s’est noyé. C’est une rivière dangereuse. Soto ment.

C’est ce que je me dis dans la voiture en quittant la rue poussiéreuse, il est parti en vitesse avec son petit-fils, il nous a dit laissez-moi tranquille, sa femme est venue crier, qu’est-ce que vous lui voulez ? Laissez-nous tranquilles ! Son petit-fils nous regardait avec curiosité. Lui, Soto, il nous a dit au revoir avec une nette animosité. Le vieil homme a la réputation d’être un ivrogne. Son corps parle en effet d’alcool, là il ne peut pas mentir. Je ne fais que deviner l’espagnol, mais je sens le mensonge à plein nez, ça vient comme une odeur. Le fait de ne pas comprendre la langue me rend plus attentive au langage corporel, aux gestes brusques, au son de la voix et aux regards. Quelque chose sonne faux. Soto connaît sa version des faits par coeur et la répète. Mais je ne le crois pas.

Il me semble certain qu’ils ont arrêté Boris, lui et les autres carabiñeros. Ils ont eu entre leurs mains son passeport et ont vu qu’il était né à Moscou. Je n’aime pas ce sentiment en moi de suspicion, de haine, presque, qui monte, qui me grignote, me met sur un qui-vive agressif. Je n’aime pas l’idée que quelqu’un qui selon moi n’a plus rien à perdre ne lâche pas le morceau, ne comprenne pas qu’il y a des humains pour lesquels c’est important de savoir, tandis que pour lui cela ne représente plus grand-chose, plus grand risque. Je ne comprends pas, je n’arrive pas à rejoindre son intérêt caché, son besoin de masquer, transformer. J’aimerais ouvrir son cerveau et savoir, c’est douloureux d’être en face d’une personne qui me semble savoir, qui me semble contenir cette vérité que je cherche comme un joyau et qui ne veut pas me la donner. Qui la cache. La garde dedans. Nous roulons vers Chillán, Catalina est aussi convaincue que moi, Soto ment sur toute la ligne.

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