Boris, 1985
4 avril 2019
Ce matin, Luis Enriques, un ancien de la PDI, vient boire un verre avec Margarita et moi au centreville. Complet-veston gris et belle moustache, l’homme a près de soixante-dix ans, je sens que son expérience va m’être précieuse. Il en a vu et connaît son pays. Après avoir échangé quelques banalités et présentations, il parle de son métier. «Dans les enquêtes de police judiciaire, s’il n’y a pas de preuves scientifiques, de traces concrètes, matérielles, analysables, il ne reste jamais que des hypothèses. «Alors ce qui est essentiel, c’est de bien remettre l’affaire dans son contexte. Pour Boris, le contexte c’est la dictature, c’est central, il ne faut pas l’oublier. Entrer dans un pays qui est une dictature, ce n’est pas anodin. À cette époque, un étranger qui arrive pour voyager seul dans le pays sans bonne raison apparente est automatiquement repéré et suivi. Selon moi, le CNI a surveillé Boris dès son arrivée au Chili. Ce n’est pas une époque où on laissait un Américain, qui plus est d’origine russe, se balader tout seul dans la nature sans avoir un oeil sur lui.»
En 1985, les tensions entre les gouvernements américain et chilien existaient depuis longtemps. Il y avait eu l’assassinat à Washington d’Orlando Letelier en 1976, un ancien ministre de Salvador Allende, tué en pleine rue par une voiture piégée. Le gouvernement des États-Unis avait certes soutenu le coup d’État de Pinochet en 73, mais il n’appréciait pas qu’un acte terroriste commandité par le général ait eu lieu en terre américaine. À la suite de cet attentat il y a eu des sanctions et un embargo sur les armes. Les tensions entre les deux pays ont grimpé. Alors en 1985, un individu qui arrive seul au Chili, un Américain instruit, intellectuel, et d’origine russe, c’était un très bon suspect, le profil parfait de l’espion.
Pour Luis, il est logique que Boris ait été arrêté une fois arrivé aux abords de la Colonia. L’interrogatoire a sûrement été trop violent pour qu’il soit ensuite relâché, il a donc fallu le faire disparaître. Luis pense que ceux qui l’ont interrogé sont plutôt des spécialistes, c’est-à-dire des personnes du CNI, ou de la Colonia. Il a du mal à croire que les quatre carabiñeros de cette petite vallée se soient chargés tout seuls de quelqu’un de cette importance. Une affaire d’espion n’était pas de leur ressort à cette époque. Cela relevait de compétences qu’ils n’avaient pas. Ce qui est certain, répète Luis, c’est que Boris était très vulnérable en tant qu’individu seul au Chili à ce moment-là. C’était comme de marcher en permanence dans un champ de mines.
hypothèse
antithèse
synthèse
brouillard
ruisseaux
cailloux
les mathématiques résolvent des équations
j’espérais résoudre une absence
synthétiser un mystère
thèse
hypothèses
synthèse
la beauté des mathématiques
c’est leur fiabilité
l’incertitude
c’est la beauté de la vie
et son ombre
féroce Boris Chili 1985
poser des lettres sur le papier
taper des mots et des chemins de peut-être
et regarder
aujourd’hui
1 er février 2021, dehors, le ciel et les nuages, le passage du vent, mon étonnement de ce temps écoulé,
il y a trois ans, la curiosité pour ton histoire,
il y a deux ans les voyages,
il y a un an le silence de la maturation
aujourd’hui l’écriture.
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