Boris, 1985

Douna Loup · Chapitre 40 sur 53

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Boris, 1985

Sud, 19 mars 2019

 

Catalina est une étudiante à l’énergie virevoltante, elle est ravie de m’aider dans mes recherches, se sentant très coupée du passé tragique de son pays. Dans sa famille, parler de la dictature est resté un tabou, une zone de silence presque infranchissable.

Nous avons loué une petite voiture blanche pour la journée. Nous avons commencé à appeler les numéros donnés par Hernan. Plusieurs ne répondent pas. Mais nous avons déjà un rendezvous prévu avec Heinz Kuhn, un ex-colon des tout débuts de la Colonia qui s’en est évadé en 1968 et vit aujourd’hui à Los Angeles, à cent kilomètres au sud de Chillán. Il fait chaud. À Los Angeles il y a des bougainvilliers aux fleurs magenta, nous cherchons la maison de Heinz. Il nous accueille sous le ventilateur qui tourne au plafond et sort tout de suite de nombreuses photos. Depuis cinquante ans qu’il est sorti de la Colonia, Heinz se bat pour faire entendre la vérité sur la secte. Il a aidé au risque de sa vie plusieurs personnes à s’en évader. Mais son pays d’origine, l’Allemagne, n’a toujours rien entrepris contre la Colonia. Le Chili non plus. Avec le coup d’État de 1973, la Colonia est devenue un maillon indispensable à la dictature. Et si elle a tenu dans le temps, en toute impunité, c’est qu’elle avait de nombreux et puissants alliés.

Heinz nous raconte son arrivée à Santiago en 1962, où, invité par un ami de Paul Schaefer, il débarque pour vivre l’aventure chilienne. Il est alors un jeune entrepreneur dans l’import-export en Allemagne et il est curieux. Mais Heinz découvre une réalité très lointaine de l’eldorado espéré. En quelques jours il se retrouve dépouillé de ses papiers d’identité, enfermé dans une minuscule pièce sans vêtements et sans nourriture et comprend vite que le projet ressemble plus à un camp de travaux forcés qu’à une communauté épanouie. Heinz, pris au piège, vit plusieurs années à la Colonia.

Sa première fuite, il la tente avec sa compagne enceinte d’un enfant que Schaefer ne les a pas autorisés à concevoir. Le couple a brisé la règle. Heinz et la jeune femme sont retrouvés à neuf kilomètres de l’enclave. Les sanctions seront terribles. Heinz est conduit à l’hôpital où il subit des électrochocs et se réveille drogué. Sa compagne ne se réveillera pas. Heinz apprend sa mort sans aucune explication, la Colonia est cet enfer. Son évasion, il la réussira quelques années plus tard, après une minutieuse préparation, menée au fil du temps, avec obstination. Alors une fois libre, l’homme n’a qu’une idée en tête, témoigner. Il se rend à l’ambassade allemande au Chili où son témoignage est entendu mais jugé fantasque, c’est tout juste si on ne l’accuse pas de vouloir ternir l’image de l’Allemagne en racontant des histoires.

Schaefer ne sera réellement inquiété par la justice que près de trente ans plus tard.

Heinz ne renonce pas, il parle même s’il n’est pas entendu. Il rassemble des photographies, des enregistrements audio, des écrits. Connaissant la façon de la Colonia de communiquer par radio, il parvient à pirater des conversations entre Schaefer et ses correspondants étrangers. Il se fait collecteur de preuves.

Heinz est un combattant. Je suis impressionnée par l’énergie de cet homme de 90 ans. Par sa persévérance solide. Les années de lutte sans résultats n’ont pas épuisé sa force de conviction, son entêtement à rendre justice. Aujourd’hui encore, la plupart des anciens chefs de la Colonia sont en liberté.

La justice allemande vient de trancher, le Dr Hopp, médecin-chef de l’hôpital de la Colonia et bras droit de Schaefer, ne sera pas condamné. On connaît pourtant l’usage de la torture, des surmédications, des électrochocs, mais la justice allemande décrète que les preuves ne sont pas suffisantes et le relaxe.

Je regarde Heinz, ses yeux brillants parcourent les nombreuses photos qui jonchent la table. Cet homme sait parfaitement par qui il a été séquestré, exploité, maltraité et torturé, il n’y a là aucun mystère, aucune affaire non résolue, tout est su, et pourtant.

Il ne suffit donc pas de savoir pour que justice soit faite. La Colonia a de lourds appuis. Et ce qui me semble finalement le plus étonnant, c’est que cet homme soit encore en vie pour en témoigner aujourd’hui.

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Il y a des incendies dans la nuit

nous roulons en droite ligne du nord au sud

Catalina me parle de la révolte des Indiens

Mapuches

nous traversons l’Araucanie

des forêts flambent

dans la nuit

et on trace

vite.

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