Boris, 1985
13 mars 2019
Au Chili je quitte mes béquilles.
Je n’en prends plus qu’une au début dans les rues de Santiago.
Et puis au bout de quelques jours
à force de m’entraîner en montant et descendant les escaliers chez Claudia
je me sens prête à partir sans.
À marcher. Lentement mais sûrement.
Doucement mais vivement
sur la terre, le goudron
les pierres, l’asphalte, l’herbe, le sable.
Et je marche. Et je respire l’air saturé
et je goûte les fruits nombreux
les pastèques énormes et sucrées
on les achète coupées en deux pour pouvoir les porter.
C’est dur d’écrire
sur le poids de cette histoire
qu’à bout de bras je porte
ne pouvant rien en retrancher
je la porte entière, sous ma peau
dans mes sacs, sous mes paupières
et dans mes sandales.
C’est dur pour des raisons cachées.
Je n’ai jamais connu Boris.
Mais je vois, à mesure que j’avance sur ses pas, que depuis mon premier roman où l’on retrouve un homme mort dans la forêt
jusqu’au dernier où une soeur part en quête de son frère inconnu,
il y a souvent la mort qui rôde
ou des disparus et des quêtes.
Je me sens porteuse d’absences, de fausses couches, de morts cachées
de silence
d’avortements, de disparitions violentes, d’amis suicidés et d’enfants abandonnés.
Est-ce cela qui me fait me sentir si bouleversée par la vie de ce grand-oncle disparu ?
Cette histoire de Boris, je la laisse se disperser dans mes cellules
j’écris et elle saigne comme une pastèque j’aimerais ne pas la sacrifier ne rien omettre de cette quête
de ton prénom et de tes pas perdus au bord d’une rivière
dont je m’approche
dont je ne cesse depuis une année de m’approcher et là
elle est proche
elle n’est plus qu’à quelques centaines de kilomètres au sud.
OceanofPDF.com