Boris, 1985
Moscou
Boris est un élève brillant.
Il gagne toutes sortes d’olympiades de mathématiques. Et après ses années de formations obligatoires, il prépare le concours pour entrer dans la plus grande université de Moscou. Il veut étudier les mathématiques. Mais les résultats du concours d’entrée tombent comme un couperet : Non retenu. Boris était pourtant certain d’avoir réussi. Il semble qu’on ne veuille pas de lui, et la raison, il la connaît, elle est inscrite en caractères majuscules dans son passeport : JUIF, alors qu’aucune autre religion n’est écrite ainsi en lettre majuscule dans le passeport des autres, non, il n’y a pas de CATHOLIQUE, d’ORTHODOXE, mais il y a les JUIFS et dans l’université d’État de Moscou dans laquelle Boris vient de tenter d’entrer, il y a un quota pour les JUIFS, un quota d’un ou deux pour cent, pas plus.
Boris trouve un petit boulot et s’inscrit quand même aux cours du soir de l’université. Après un semestre, il est remarqué pour ses excellents résultats et l’université se décide à le transférer dans le cursus normal. 1959, Boris a dix-huit ans. En 1963, il termine avec succès son mémoire de mathématiques. Mais les deux années de travail que Boris doit à l’État ne l’enchantent guère. Il est affecté dans une fabrique de lampes pour laquelle il fait de la programmation, ce n’est pas sa passion. Dès qu’il le peut, Boris passe son temps libre à résoudre des problèmes algébriques autrement plus enthousiasmants.
En 1968, alors qu’il travaille depuis deux ans à l’ITEP, un institut de physique, Boris refuse de signer un document qui accuse son supérieur direct, un mathématicien renommé, Alexander Kronrod, d’activités «antisoviétiques». Boris déclare en toute franchise que cette accusation est fausse. Cela lui vaut d’être licencié par l’institut et exclu de la Ligue des jeunes communistes. C’est la leçon qui coud entre elles les lèvres de Boris. Il gardera toujours par la suite une attitude de discrétion et de méfiance. Un mot de trop, un prénom, et on pouvait infléchir une vie entière. Boris se retrouve sans travail et sans projet. Il est vite appelé à servir l’armée. Les jeunes hommes formés comme lui sont pourtant habituellement exemptés de service militaire. Mais la Ligue a dû se dire qu’un petit bain de patriotisme ne ferait pas de mal à ce jeune rebelle. La dépression s’installe, il sait qu’en tant que juif, un séjour à l’armée sera synonyme de constantes persécutions. Au printemps 1969, il demande à être interné volontairement pour quelques mois en psychiatrie. Cet internement a le mérite de l’exclure définitivement de l’armée. Et Boris est encore hospitalisé pour dépression lorsqu’au mois de mai, son meilleur ami se noie dans le lac de Plechtcheïevo. C’est une violente tempête qui retourne son canoë. Trois amis périssent dans cette tempête et aucun de leurs corps n’est retrouvé. Le lac de Plechtcheïevo est connu pour ses profondes grottes souterraines.
Boris aurait participé à cette expédition s’il n’avait pas été hospitalisé à ce moment-là. Sa sortie de l’hôpital lui permet de se joindre à l’équipe de recherches sur le lac. Les jours passés à chercher son ami le remettent en mouvement. Dans le froid. Sur l’eau. Face à l’immensité sans retour le désespoir n’est pas plus mince. Mais lui est en vie. Après la perte de son ami, Boris part seul pour de longues expéditions. De plus en plus loin. Jusqu’en Sibérie et au Kamtchatka.
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