Boris, 1985
2 avril 2019
Puis il faut rentrer à Santiago.
Parcourir les milliers de kilomètres qui nous séparent en avion puis en bus et retrouver sa touffeur. Son agitation et ma quête. Demain, j’ai rendez-vous avec Sandro Gaetes, ancien policier d’investigation, il a travaillé pour les juges chargés d’enquêter sur la disparition de Boris et j’attends son témoignage avec impatience. Mais pour l’instant nous nous installons, accueillies par Margarita, pour notre dernière semaine chilienne. Sa maison est ronde, construite en briques rouges, et nous nous y sentons tout de suite bien.
Avec Margarita qui une nouvelle fois est mon interprète, nous retrouvons Sandro Gaetes dans un restaurant bondé. Il n’a pas besoin de se présenter, je connais son rôle central. En tant que policier d’investigation, c’est l’homme qui a passé le plus d’années à enquêter sur la disparition de Boris. Appelé sur cette affaire en 2000 dans le cadre du procès contre les huit hommes suspectés d’avoir kidnappé Boris, Sandro a d’abord été au service du juge Guzmán. Un juge très compétent et engagé qui plaidait depuis 1998 dans le procès contre Pinochet. Guzmán commence en 2000 son travail sur le cas de Boris avec beaucoup de sérieux mais il est malheureusement rapidement happé par d’autres affaires importantes. Tout se bouscule ces années-là. Des documents américains sont déclassifiés. Le procès Pinochet s’intensifie. Paul Schaefer se cache pour fuir un mandat d’arrêt. C’est le juge Alejandro Solis qui prend la suite pour un temps, puis ce sera le juge Zepeda.
Lors de ses recherches orientées vers la Colonia, Sandro constate qu’il n’y a aucun document dans la secte attestant le passage de Boris. Pour la plupart des prisonniers politiques qui y sont passés, il y a des fiches de renseignements, des dossiers, et sur Boris rien, si ce n’est un classeur de coupures de presse et le fameux brouillon du détective Oscar, confirmant la thèse de la noyade. Je lui demande si la Colonia a pu détruire des preuves ? Avant les perquisitions, quand les dirigeants savaient que la police arrivait, ils allumaient de grands feux, un dossier sur Boris a bien pu y être brûlé ? La question se pose. Sandro revient sur l’apparition du témoin Daniel dans l’affaire, il s’est posé tant de questions sur ce témoignage. Était-ce une stratégie pour disculper la police ? Pour faire changer de direction l’enquête et l’amener vers la Colonia ?
Sandro a cherché avec zèle à identifier ce Daniel qui prétendait avoir fait partie de la police politique chilienne. Il est allé interroger des agents du CNI (Centre National de l’Information), personne ne reconnaissait le portrait-robot de Daniel.
Daniel avait décrit sa patrouille comme travaillant au marquage de la frontière avec l’Argentine, alors Sandro est allé chercher qui s’en était occupé et a découvert qu’il y avait eu deux patrouilles attelées à cette tâche. Chacune a été interrogée. Personne n’a identifié Daniel, personne n’avait non plus entendu parler de Boris. Au sujet de Daniel, Sandro ne comprend pas l’attitude de l’ambassade américaine. Comment admettre que l’ambassade n’ait rien fait pour connaître la réelle identité de Daniel ? Après avoir recueilli son témoignage, il était essentiel de savoir qui était cet homme. L’ambassade se justifie en déclarant avoir promis à Daniel la protection de son anonymat. Sandro trouve ce motif insuffisant. Lorsqu’il est invité à l’ambassade pour une réunion, lui qui vient en tant que chef de la police d’investigation des Droits Humains de Santiago, il doit toujours présenter sa carte d’identité à l’entrée, comme n’importe quel citoyen. Cela ne lui paraît pas crédible qu’un homme leur ait donné son témoignage mais pas son identité. C’est en tout cas une faute.
Au fil des années, Sandro n’a pas relâché son enquête, il a mené des recherches dans différentes directions. Puisque la noyade était toujours l’hypothèse officielle, il est allé regarder du côté de la rivière Ñuble. Il y avait eu trois noyés les onze dernières années, tous les corps avaient fini par réapparaître. Il a également écumé les fichiers des hôpitaux et des morgues, aucun mort nonidentifié ne correspondait à Boris. Sandro a ensuite pour projet de fouiller les zones où le corps de Boris aurait pu être enterré. La police chilienne n’ayant pas de chiens formés pour la recherche des corps inhumés, il faut faire appel à des ressources étrangères. Depuis le début des années 2000, un important programme se met en place entre la police chilienne, le FBI et l’ambassade des États-Unis pour former des policiers et des chiens au Chili. Les États-Unis ont donné leur accord pour financer l’opération, tout s’organise au mieux, cela redonne de l’espoir à Sandro. En bénéficiant de ce programme, ses recherches ont toutes leurs chances d’aboutir. Les Américains possèdent des photos satellites qui peuvent être utilisées pour situer précisément les lieux où de la terre a été remuée au moment de la disparition de Boris. Malheureusement, lorsque le juge Zepeda est informé de l’opération, il interdit la mise en place du programme et tout s’arrête. Sa décision est choquante et très ambiguë. Zepeda détruit ainsi des mois de collaboration entre les polices chilienne et américaine et toute perspective d’une nouvelle avancée. Je l’ai vécu comme un effondrement, déclare Sandro. Le procès contre les huit suspects du rapt a quand même eu lieu, mené par Zepeda, mais c’était une vraie mascarade.
Onze années sur ce dossier transmis de juge en juge, onze années pour aboutir à une sentence sans valeur. Je comprends la déception de sa soeur Olga, dit Sandro.
Et puis il rit quand je lui demande, complètement interloquée, pourquoi Zepeda a eu cette attitude, qui il protégeait de la sorte ? Il rit jaune. Zepeda a eu ce comportement flou dans toutes les affaires qu’il a traitées. Margarita et lui se regardent d’un air entendu. Il n’y avait aucune bonne raison de renoncer à l’aide que proposaient les Américains et qui aurait pu entraîner une avancée significative. Quand la justice d’un pays est minée par des saboteurs, comment cheminer vers la paix ? s’exclame Margarita. Après avoir beaucoup parlé, Sandro m’interroge sur Boris. Ça l’a toujours intrigué que cet homme, éminent professeur de mathématiques aux États-Unis, soit venu au Chili en 1985 pour randonner dans les Andes, un juif russe, est-ce qu’il n’était pas espion à la solde de son pays d’origine ? Que cherchait-il ? Je dis que je n’ai rien trouvé en ce sens, ni du côté de sa famille, ni des amis, cela semble peu probable ou alors extrêmement bien caché. Et s’il avait été au service d’une puissance, n’aurait-il pas été mieux protégé ?
Sandro me sourit et acquiesce, la vérité est souvent bien plus simple que toutes les hypothèses complexes que nous pouvons imaginer.
OceanofPDF.com