Boris, 1985

Douna Loup · Chapitre 45 sur 53

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Boris, 1985

27 mars 2019

 

J’ouvre le dernier carnet de voyage de Boris, Alaska, juin 1984. C’est l’été qui précède son départ au Chili. Olga m’a expliqué qu’il écrivait généralement ses notes de voyage au dos de ses cartes de randonnée, il faisait ensuite des copies et les envoyait à Moscou. Sa soeur a ensuite patiemment traduit ces «journaux» en anglais, et me voilà à les faire voyager à nouveau vers une autre langue.

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Le 21 au matin, je vole de San Francisco à Anchorage. À l’atterrissage, de magnifiques panoramas, des glaciers, des montagnes enneigées. D’en haut dans les airs, il me semblait que la ligne de neige commençait très bas et j’avais peur de devoir marcher dans la neige tout le temps. Mais quand j’ai atterri, j’ai été surpris de découvrir qu’il faisait plus chaud qu’à Berkeley, le temps était radieux.

J’ai passé ma première nuit dans une auberge de jeunesse. Le 22 au matin, j’ai marché jusqu’au centre-ville et j’ai pris un microbus pour Chichenloon. Là, j’ai suivi une route, puis un chemin.

Le matin du 23, il a plu. J’ai marché sous la pluie, en pensant que j’arriverais à la cabane à huit miles de là et que j’attendrais à l’abri que la pluie passe. Mais cette cabane n’existait plus. Et la suivante n’existait plus non plus, ou peut-être que je ne les ai pas trouvées. Je me suis assis sous un arbre pendant environ trois heures. Puis la pluie s’est arrêtée et je me suis remis en marche après avoir échangé mes bottes contre des baskets. Lors d’une de mes pauses, j’ai constaté que ma montre était à nouveau déréglée, l’heure, la date, le jour de la semaine.

Je dois faire face à cette situation d’une manière ou d’une autre. J’ai une autre montre, mais elle n’est pas fiable non plus.

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J’ai surtout marché hors de tout sentier le long de la rivière Chickaloon. Le soir, je suis arrivé à un endroit où la rive droite était escarpée et j’ai décidé de traverser pour passer de l’autre côté. Au début, j’ai essayé d’y aller pieds nus, mais ensuite j’ai mis des baskets. À un moment donné j’ai failli être emporté par l’eau. Il y avait de forts courants. Quand je suis arrivé sur la rive opposée, j’ai vu beaucoup de traces d’activité humaine. Il y avait de vieilles bûches et j’ai fait un grand feu de camp pour faire sécher mes baskets. J’ai passé une autre nuit sous un arbre, sans tente. Mais il a commencé à pleuvoir pendant la nuit et j’ai dû me couvrir.

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À cause de la pluie, je me suis mis en route tardivement, il était onze heures. Plusieurs fois, j’ai pensé que c’était la fin de la forêt et j’ai décidé de m’arrêter, mais j’ai ensuite remarqué que ça continuait et je suis allé plus loin.

J’ai traversé quatre ruisseaux à gué, sans problème, bien que l’eau soit très froide. Je me suis finalement arrêté à l’endroit où le chemin montait. Il était tard, j’étais fatigué, le ciel était nuageux et il était difficile de voir où j’allais. J’ai perdu le sac en plastique dans lequel je trempais mes céréales Quaker Natural. Je dois m’inventer une alternative. À peine avais-je mangé que la pluie a recommencé. J’ai bu mon thé sous la tente.

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Il pleut. Je suis couché dans ma tente. Il s’avère que ma montre se remet à zéro quand on appuie sur certains boutons, je ne sais pas encore lesquels. Selon elle il est donc maintenant minuit, et nous sommes le lundi 1 er janvier. Comme il est toujours possible d’appuyer sur certains boutons par accident, cela arrive souvent que je me retrouve le 1 er janvier.

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Debout tôt. Je me suis préparé rapidement et me suis mis en marche à 9 heures. La nuit a été froide. La matinée claire. L’eau de ma cantine a gelé. J’ai traversé le ruisseau, très froid. Ils sont tous très froids ici. Sur le sentier, j’ai vu au-dessus de moi une chèvre ou un bélier, je ne sais pas. Il est resté là à me fixer pendant un long moment, il semblait ne pas savoir que faire de moi. Puis il s’est enfui sur le côté et s’est arrêté pour me fixer à nouveau. C’est seulement le troisième animal que je vois. Avant cela, j’ai vu un orignal et un porc-épic. Je n’ai vu ce dernier que très tard, alors qu’il n’était plus qu’à quelques mètres. Le porc-épic a grimpé à un arbre. Très peu de temps après avoir vu la chèvre ou le bélier, j’ai vu un faon. Lui aussi ne savait que faire. Il a fait quelques pas vers moi, puis des tours sur lui-même, s’arrêtant et me fixant. Finalement, il a changé d’avis et s’est enfui. L’eau dans les crevasses était rose. En arrivant au lac (de la rivière Talkeetna) au niveau du bassin versant, je suis repassé des bottes aux baskets. En baskets, bizarrement, mes pieds ne se fatiguent pas. Le soir, j’ai trouvé une cabane en rondins. Sur la porte il y avait une pancarte : «N’entrez pas !» À l’intérieur, une note : «N’hésitez pas à utiliser la cabane, mais laissez-la comme vous l’avez trouvée.»

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Départ à 9 heures. Il faisait humide après la pluie et j’ai traversé les ruisseaux sans enlever mes bottes.

Il y avait des montagnes lointaines avec des cratères. Au coin d’Aspen Creek et de Talkeetna se trouve un double cratère étonnant. Je n’ai pas pu voir s’il était en activité.

L’événement le plus intéressant s’est produit entre Aspen et mon campement nocturne. J’étais arrivé à un endroit où il y avait des étangs de castors peu profonds, j’ai marché le long de la rive ; le chemin était étrange, trop bon. Soudain, j’ai vu un ours. J’ai crié pour qu’il ne soit pas surpris de me voir. Il était occupé à faire quelque chose. Je me suis retourné, je me suis éloigné et j’ai commencé à monter sur la colline. L’ours s’est alors mis à courir dans ma direction en rugissant. J’ai glissé et j’ai crié très fort. Soit il a pensé que je le poursuivais à mon tour, soit il a eu peur de mon cri, en tout cas il s’est retourné et s’est enfui. J’ai couru en haut de la colline et j’ai suivi le chemin bien tracé de l’ours. Il se trouvait apparemment sur son territoire. Tout près, il y avait une sorte de tanière et une carcasse d’animal gisant sur le sol. J’ai rapidement couru le long de ce chemin jusqu’à ce qu’il se transforme en chemin d’orignal qui descendait jusqu’au bord de l’eau. Là, j’ai vu des traces étranges, semblables à celles d’un chat, mais avec 3 griffes. Après cela, sur la rive, j’ai vu des os et des morceaux de peau d’un bébé orignal. Cette zone est donc fréquentée par de grands prédateurs, et j’ai décidé de réfléchir aux stratégies à adopter, au cas où. Je me suis arrêté vers 19 heures ; il s’est mis à pleuvoir, mais l’endroit était bien. La pluie s’est arrêtée.

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En sortant de ma tente j’ai vu deux cabanes, mais je n’ai pas regretté de ne pas les avoir vues plus tôt, je me sentais à l’aise dans ma tente. L’une d’elles était petite et ancienne ; sur la porte, il y avait une assiette en papier avec le message «de retour demain ». La deuxième était grande. À l’intérieur, il y avait une note disant : «J’ai acheté cette maison récemment et je serai ici chaque année du 10 août au 10 septembre ; en dehors de cette période utilisez-la, mais avec précaution.»

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