Boris, 1985
4 février 2019
Dans l’air froid de Boston, mon corps s’affermit. Je peux marcher de mieux en mieux avec mes béquilles, le plâtre qui emprisonnait ma jambe a pu être enlevé. Je dors sans me réveiller toutes les heures. Je mange des fruits avec mon oncle Luc venu à la rescousse. Je reçois beaucoup de soutien et suis bien entourée. La vie se passe doucement. Le rythme ne peut pas être celui espéré, moins de visites, d’interviews, de balades. La plupart du temps je suis immobile dans la maison. Pour ma première sortie nous allons voir la mer. Mes poumons s’agrandissent au contact du vent, le soleil et l’eau mouvante ouvrent mon horizon.
Je pense à toi, Boris, tu restes insaisissable.
Tu n’as de cesse d’échapper aux classifications, aux approches. Tu es une sorte de fauve très particulier que j’apprends à rencontrer dans les ombres. Il ne faut pas t’effrayer. Tu donnes beaucoup mais tu reprends tout aussi vite. Tu m’apprends à tenir bon, à lutter, chercher. J’écoute Olga me parler de toi. Je m’assois dans son salon. J’ouvre ses vieux albums photos. Je ne sais toujours pas pourquoi j’ai eu l’élan si fort de m’intéresser à toi. Mais je sais que je suis faite de ce qui me précède, tissée de liens venant de loin. Je n’émerge pas du néant, je viens de ce terreau passé.
Aujourd’hui je rencontre Sergeï. Un vieil ami de Moscou. «J’ai rencontré Boris quand je travaillais à l’ITEF de 1965 à 1968. Nous nous sommes vite trouvés des intérêts communs : la randonnée pédestre, les champignons sauvages, la collection de timbresposte. Mais nous nous sommes vraiment rapprochés en 1967, pendant la guerre des Six jours en Israël. Je cherchais à partager le peu d’informations qui nous parvenaient sur la guerre. Parfois, quelques infos passaient à la radio. Boris a eu l’idée d’acheter le journal yougoslave Politika (en serbo-croate). Il était vendu dans certains hôtels du centre de Moscou. Cela nous permettait de comprendre beaucoup de choses. Rapidement, nous avons découvert que nous avions la même attitude à l’égard du gouvernement soviétique et nous avons discuté franchement de tout. Boris se sentait juif au plus haut degré, comme moi.
J’étais fasciné et effrayé par les voyages en solitaire de Boris. J’aimais aussi partir seul toute la journée, à ski ou à pied, dans les bois près de Moscou. Mais je trouvais cela dangereux. En hiver, vous pouvez tomber, vous casser quelque chose, une jambe par exemple. Loin dans des lieux déserts, vous êtes condamné. Boris est allé dans des endroits très sauvages : il a fait des randonnées en Sibérie, dans le nord de la Russie près de Norilsk, il est allé dans la péninsule du Kamtchatka. L’approvisionnement en nourriture y est un problème sérieux. Je me considérais comme un touriste expérimenté, mais je me suis rendu compte que Boris était d’une autre trempe. Dans ses provisions, il avait des produits que je ne connaissais pas, comme la viande déshydratée, les oeufs et le lait en poudre, et d’autres choses de ce genre dont je n’avais jamais entendu parler.
Je m’inquiétais pour sa sécurité. Il aurait pu rencontrer des criminels qui fuyaient les camps de concentration, ou simplement des ivrognes agressifs. J’avais un fusil de chasse – Tula single-barrel. À l’époque, les règlements étaient étonnamment peu stricts. Aucun permis spécial n’était requis. Je le lui ai prêté une fois, et cette arme lui a probablement sauvé la vie. C’est arrivé, si je me souviens bien, lors de son voyage près de Norilsk. Boris a été attaqué par un jeune ours, âgé d’environ un an, dressé sur ses pattes arrière il était plus grand que Boris. L’ours s’est précipité sur lui. Réalisant qu’il n’était pas sûr de l’atteindre à cette distance, il a attendu et a tiré quand l’ours était à environ cinq mètres. L’ours s’est arrêté et s’est enfui, laissant des gouttes de sang sur l’herbe. Boris m’a ensuite dit qu’il s’était senti à quatre pas de la mort, ce sont les mots d’un poème de guerre russe bien connu «Et je ne suis qu’à quatre pas de la mort». Boris est resté dans ma mémoire comme un homme fort, très indépendant et courageux, bien éduqué et intéressant. Les mathématiques étaient son métier et sa passion.»
Olga ne croit pas à cette histoire de fusil de chasse, Boris détestait les armes. Le jour où son neveu a reçu un pistolet en plastique pour son anniversaire, Boris lui a demandé de rendre le jouet. Elle dit qu’il y a beaucoup de légendes sur Boris et ses expéditions. Elle a même lu quelque part que Boris avait fui l’URSS à pied et en bateau pour se rendre aux États-Unis !
En écoutant Sergeï me parler des grandes expéditions solitaires de Boris à Norilsk et ailleurs en Sibérie, je réalise que famille et amis se sont fait du souci à chacun de ses départs.
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