Boris, 1985
New York
Le 24 juin 1975, Boris atterrit à New York City. Il prend un train pour Chicago et dort à l’hôtel. Le réseau d’entraide des immigrés juifs l’accompagne dans sa recherche de travail et il trouve une place d’assistant à l’université du New Jersey. Dans sa première lettre, il décrit les immenses tours et la vue étonnante qu’il a sur la ville depuis le petit appartement dans lequel il passe ses premiers mois.
La vie est nouvelle ici pour Boris. Elle est dure. Une autre dureté que celle de Moscou. Une dureté solitaire et froide. Elle est enthousiasmante aussi. Libre et ouverte. Elle est un nouvel espace à découvrir et des rencontres possibles. Il y a beaucoup d’amis à trouver et à retrouver, grâce à la famille Kac à Boston.
Boris tisse des complicités avec des mathématiciens, il travaille beaucoup et peut se consacrer à ses recherches. Il publie des papiers, il écrit : Nous considérons un algorithme pour la réduction d’un multigraphe fini. Il étudie l’arrivée du nouvel invariant dans un graphique. Discute des conjectures de l’algèbre.
Fait des hypothèses sur les caractéristiques des vecteurs. Avec Andrei Leman, ils mettent au point et publient l’algorithme Weisfeiler-Leman. Cet algorithme est encore très utilisé et étudié aujourd’hui.
Il cherche, trouve, publie, randonne, il enseigne, lit de la science-fiction, il aime cuisiner, marcher, il n’aime pas les concerts, c’est bruyant, il trouve que le président Reagan est un bon président, il discute, lit les journaux, son accent russe s’estompe très rapidement, il soigne sa diction. Mais sa famille lui manque et il est apatride.
Pas moyen de sortir du pays tant qu’il n’aura pas son passeport en bonne et due forme. Il appelle au moins une fois par mois sa mère et Olga. Sa mère ne peut plus parler mais elle l’entend. Boris raconte sa vie, elle écoute, absorbée, et lorsque l’appel est fini, Olga la voit pleurer. Il fait les démarches pour obtenir la nationalité américaine mais cela prend du temps. Le 12 avril 1977, c’est le jour du «Kosmonaut». À Moscou, on célèbre avec d’immenses feux d’artifice l’anniversaire du premier vol spatial habité réalisé par Youri Gagarine seize ans auparavant. Anna sombre doucement dans son lit, la fête inonde le ciel de ses couleurs, lorsque les feux s’éteignent, Anna part dans un dernier souffle, elle a soixantequatre ans. Boris ne peut pas se rendre aux funérailles, il n’a toujours pas de papiers. Sa soeur lui décrit les dernières heures de leur maman et les funérailles moscovites. Il attend quatre années supplémentaires avant de recevoir son passeport.
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