Boris, 1985
New York, 25 février 2019
Mon compagnon prend l’avion pour la France, il s’en retourne aux projets qui l’attendent de l’autre côté de l’océan. Avec mes filles nous volons vers New York. Nous sommes dans la grande ville pour une semaine, nous marchons chaque jour au moins sept kilomètres. Ma fille aînée nous fait le décompte le soir grâce à une application sur son téléphone. Je ne pensais pas que ce soit possible en béquilles mais je me sens étonnamment pleine de force. Le froid est saisissant, il me stimule. L’énergie de la ville aussi. Je me relie à sa pulsation. Une fois à l’unisson, il n’y a plus d’hésitation, nous sommes du sang dans ses artères. Longer les avenues. Battre le pavé. Monter en haut des tours et regarder la ville dans son immensité. Nous visitons Ellis Island. L’impressionnant musée de l’immigration, le bâtiment dans lequel des milliers de personnes ont transité pour être acceptées, refoulées, triées et en grande majorité accueillies. Nous entendons un peu ce bruissement d’arrivée dans le monde nouveau. Boris n’est pas arrivé à New York par Ellis Island. Cette île qui faisait office de gare de triage des émigrés avait été abandonnée en 1954. Nous errons dans Chinatown toutes lumières en fête. Nous mangeons à l’étage d’un supermarché, nous passons au Brooklyn Museum of Art, nous allons rencontrer Maria dans une demi-heure, nous cherchons la galerie. Maria San Martin est une artiste chilienne. Son exposition a pour sujet la Colonia Dignidad, la communauté allemande fondée par Paul Schaefer au Chili dans les années 1960.
Je regarde l’étiquette du pain qui est produit encore aujourd’hui dans ce qui est devenu une ferme champêtre avec restaurant, hôtel, spa et petits chalets à louer près de l’étang. La Villa Baviera, ou comment transformer un camp où l’on a enfermé et torturé en ferme touristique.
La recherche artistique de Maria questionne la mémoire. Ses parents étaient engagés au moment de la dictature. Elle se méfie de l’oubli, veut de la clarté, de la confrontation, Maria veut regarder en face le visage des disparus qu’elle peint noir sur blanc.
Dans les rues, nous avançons bloc après bloc en direction de Times Square. Nous sommes dans le coeur palpitant de la grande ville qui gratte le ciel. Des images nous harcèlent le regard. Je me mêle à la foule et je revois en flash les visages en ombre en creux des disparus dans les oeuvres de Maria. Ces visages qu’elle brandit telle une injonction à se souvenir. Je marche dans la foule et tout se lie et se superpose, les passants, les absents, le gouvernement de cette nation dans laquelle je circule a soutenu l’arrivée du général Pinochet par la force en 1973 au Chili. Je marche sur les traces de mon grand-oncle disparu en 1985, cela me semblait loin au début, mais plus j’avance ici et plus son histoire se rapproche.
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