Boris, 1985
San Fabián, 18 mars 2019
Nous roulons dans les vallées. Nous quittons les villes, grimpons, les lieux s’ensauvagent, le vert gagne, les roches prennent le dessus, le ciel s’épaissit et la voiture roule, froisse l’air, déplie les lacets de la route, déploie l’énergie qui trace vite, des champs, des vignes, des rivières, des villages de petites maisons. Nous nous arrêtons pour acheter du pain et quelques fruits. Boris a marché dans ces lieux. Le 26 décembre 1984, une fois sorti de l’hôtel Alcazar à Los Angeles, au centre du Chili dans la province de Biobío, il n’a fait ensuite que marcher. Ce rapport au monde qu’il a tant aimé, cette grande intimité du corps avec la terre que retrouve l’humain dans la marche, il en avait besoin, il semblait la chercher, cette activité, comme une pratique restaurative, nécessaire et constitutive de son être, de sa relation au vivant. Autant que l’étaient les mathématiques, la langue la plus directe et concrète dans laquelle Boris s’exprimait, cette pratique mystérieuse de la marche lui était nécessaire. Dès qu’il pouvait il était en partance, en exploration, il dépliait la carte des pays, il filait. La marche dans des lieux pauvres en humains était ce qu’il semblait rechercher. La marche comme procédé de dépouillement volontaire, de proximité contaminante avec les vivants sans langage humain, avec les vivants qui parlent en couleurs, en sons, en traces, en fientes, en floraisons. Il scrute ce langage comme une science fine, une ouverture. Il accueille cette vie en lui et se sent à sa place, inscrit dans le paysage. Il en parcourt les reliefs comme une petite bête qui ne se pose pas de questions, mais avance, observe, rencontre et s’émerveille. J’imagine le repos qu’il trouvait dans cette pratique, le repos de ne plus être juif lorsqu’il est assis sous le chêne, de ne plus être russe sur son radeau solitaire, de ne plus être un homme, de ne plus être qu’un souffle libre, doux, dans la tendresse brute de la vie qui l’entoure de toute sa masse. Montagnes du Pérou. Torrents de l’Alaska. Lacs du Yukon.
Forêt, cailloux sans noms, bêtes inconnues, baies étrangères, champignons autochtones.
Boris avance dans cette assemblée qui l’accueille sans demande de passeport, sans débat de religion, il dort où bon lui semble, rêve sous la neige, marche dans l’eau, la boue, les pierres et se trouve en cette communauté première comme en son grand chez lui. Je me souviens de cela dans la voiture qui roule vers San Fabián. Je me souviens de cette liberté grande dans laquelle tu devais te trouver, Boris, nus pieds près de la rivière de Los Sauces. Et du choc vertigineux d’être rattrapé en quelques instants par toutes ces identités redevenant gênantes, un juif russe et américain qui se promène au Chili en 1985. Un motif aussi arbitraire qu’un autre pour que des humains décident de ton sort.
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