Boris, 1985

Douna Loup · Chapitre 33 sur 53

Pages du PDF

Boris, 1985

15 mars 2019

 

Hernan Fernandez nous reçoit dans son bureau qui se trouve près de la Plaza de Armas. Avec Margarita nous prenons place autour de la table. Une fois le thé servi, nous entrons dans le vif du sujet. Hernan a commencé à travailler pour Olga en 1999. Ensemble ils ont déposé un recours en justice juste avant le délai de prescription qui aurait clos définitivement le cas. En se penchant sur l’affaire, Hernan a rapidement découvert des incohérences et des signes d’incompétence.

L’enquête a été clôturée par le juge de San Carlo à peine deux mois après la disparition de Boris, alors que bien des pistes n’avaient pas été suivies. Tout semble abrupt et bâclé. Le juge du tribunal de la petite bourgade est nommé pour enquêter sur l’affaire le 24 janvier 1985. Le 31 janvier il se rend sur les lieux de la disparition de Boris près de la rivière. Le 4 février, il déclare que Boris est « présumé mort noyé», et le 6 mars l’affaire est close.

Le fait que l’on ne retrouve pas son corps ne semble pas important. L’enquête se résume au témoignage du berger avec lequel Boris a passé la nuit du 4 janvier, à la déclaration du frère du berger qui a signalé sa présence aux carabiñeros lorsqu’il l’a vu descendre la vallée en direction des rivières, et puis à celui de l’homme qui a retrouvé le sac de Boris sur le bord de la rivière deux kilomètres plus bas, le 15 janvier. Les quatre carabiñeros déposent leurs témoignages pour dire qu’ils n’ont pas vu Boris. Ils n’ont vu que des traces de pieds près de la rivière. Lorsque le sac parvient entre les mains du juge de San Fabián plusieurs semaines après sa découverte, il est vide. Alors que lors de la déclaration de la découverte du sac, il est décrit avec beaucoup de matériel à l’intérieur (déclaration des carabiñeros enregistrée au poste de police). Mais cela non plus ne dérange personne.

En 1985, lorsqu’Olga s’inquiète de ne pas avoir de nouvelles de son frère fin janvier, elle appelle son ami Victor Kac, qui vit aux États-Unis. Victor appelle l’université où Boris enseigne, ce dernier n’est pas rentré, personne n’a de nouvelles. On appelle l’ambassade américaine au Chili. Boris n’est jamais ressorti du pays.

Olga est à des milliers de kilomètres, à Moscou. Elle a deux enfants, elle est mariée, travaille, vit sa vie. Cette nouvelle vient tout ébranler. Le rapport du détective privé Oscar Duran Tapia lui parvient en été 85, traduit en russe. Elle est sous le choc et pas convaincue. Cette histoire de noyade, elle ne peut pas y croire. Elle sait son frère sportif, entraîné et sérieux.

Trois ans après, en 1988, suivant le même parcours de migration que son aîné, Olga quitte Moscou pour rejoindre les États-Unis. Il lui semble qu’il sera plus aisé de faire avancer les choses depuis là-bas. Elle est divorcée depuis peu, ses enfants l’accompagnent, elle est bien décidée à tout tenter pour retrouver son frère. Persuadée qu’il pourrait être encore en vie, retenu prisonnier quelque part.

Olga apprend l’anglais, cherche du travail, rencontre les amis de Boris et passe des années à tenter de faire avancer sa quête.

En juin 2000, le Département d’État américain rend public un troisième lot de documents relatifs au Chili (1979-1991). La déclassification de ces documents fait suite à l’arrestation de Pinochet à Londres. Pour le seul cas de Boris, ces dossiers comprennent plus de 450 câbles et mémorandums de l’ambassade des États-Unis et du département d’État. Des centaines de pages sont tout à coup disponibles pour Olga et Hernan.

Dans ces documents, Olga découvre qu’une demande officielle de réouverture du dossier Weisfeiler avait été présentée par l’ambassade il y a déjà bien longtemps, le 14 mars 1989. Le télégramme de l’ambassade disait : « Nous demandons au département d’État l’autorisation d’engager un avocat local bien informé pour rouvrir le cas ici au Chili.» La réponse arrive huit mois plus tard : «Le Département n’a aucune objection à ce que l’ambassade emploie un avocat privé local pour préparer et déposer auprès du tribunal approprié une requête qui demande au gouvernement du Chili de rouvrir l’enquête sur la disparition du citoyen américain Boris Weisfeiler, à condition que le coût des services juridiques soit payé avec les fonds du poste au Chili.»

À l’ambassade, William Barkell tente de vérifier si les fonds sont suffisants. Il met trois mois à obtenir cette réponse : « Actuellement, il n’y a pas de fonds disponibles au Poste pour ce projet. » Une année de démarches pour aboutir à ce non-lieu.

Les amis de Boris avaient signalé qu’ils avaient des fonds pour de nouvelles recherches, mais cette proposition semble avoir été oubliée par le Département d’État.

Olga tremble de rage.

OceanofPDF.com