Boris, 1985
15 mars 2019
Lire tous ces documents déclassifiés, rapports, télégrammes, lettres, témoignages, c’est accepter de plonger dans l’eau opaque de ces mots qui aboutissent au vide. J’ouvre les documents. Je respire fort. Je sais que je vais manquer d’air ces jours de fouilles. Le voyage se passe sur une table. Je déballe. Je lis en anglais ces documents troués de blanc, notés confidential. Au début il y a un enthousiasme, l’espoir d’une trace, d’une preuve, d’un chemin qui deviendrait évident. Mais c’est l’ombre qui reste omniprésente. La censure.
J’essaye de mieux comprendre l’histoire de Daniel. «Daniel» est le prénom fictif donné à un témoin dont on ne connaît pas l’identité. En 1987, une lettre anonyme parvient à l’ambassade des États-Unis, la personne dit avoir des informations sur le rapt de Boris ayant eu lieu deux ans auparavant. Il est prêt à parler et donne un rendez-vous à la Plaza de Armas.
L’ambassade envoie l’avocat Maximo Pacheco au rendez-vous. «Daniel» dit avoir participé à l’arrestation de Boris près de la rivière. Avec sa patrouille militaire en mission spéciale dans la région depuis la fin de l’année 84, ils surveillaient les abords de la Colonia. C’était une période tendue, et il fallait traquer les étrangers qui tentaient de s’infiltrer dans la zone.
Ils ont trouvé l’étranger au bord de la rivière où il lavait ses habits. «Daniel» décrit ses vêtements de façon précise, sa physionomie, un homme d’un mètre quatre-vingt environ, aux cheveux noirs, il décrit le contenu de son sac à dos et la découverte de son passeport américain au fond de son sac de couchage. Il dit que son supérieur accuse l’étranger d’être un espion, sur ce il renvoie les carabiñeros et emmène Boris à la Colonia. Il décrit la violence avec laquelle le captif est traité, frappé, torturé durant les longues heures d’interrogatoire. «Daniel» parle plusieurs fois en 1987 avec l’avocat Pacheco.
C’est à la suite de ce témoignage que l’ambassadeur américain de l’époque essaye, deux ans plus tard, de faire rouvrir le cas sans succès. Mais les ambassadeurs se succèdent, chaque fois ils découvrent, oublient, redécouvrent le cas de Boris, aucun travail suivi n’est fourni. Chaque avancée est stoppée. Les allers-retours entre les ambassades des différents pays et le département d’État ralentissent les démarches.
23/07/1987 / Document déclassifié / Courrier entre ambassade américaine de Santiago et celle de Bonn, Allemagne. / 12 e page
L’HISTOIRE POSE ÉGALEMENT UN DILEMME. SI WEISFEILER EST VIVANT ET PRISONNIER DE LA COLONIA, ET QUE CELA EST CONNU DU GOC (Government of Chile), TOUTE ENQUÊTE QUE NOUS ENTREPRENDRONS SERA PORTÉE À LA CONNAISSANCE DU GOC ET ENGENDRERA LE RISQUE QU’IL SOIT TUÉ POUR COUVRIR L’AFFAIRE. D’AUTRE PART, NE PRENDRE AUCUNE MESURE POURRAIT ÊTRE ÉQUIVALENT À L’ABANDON D’UN CITOYEN AMÉRICAIN PRIS AU PIÈGE ENTRE LES MAINS DE PERSONNES PARANOÏAQUES (LE PLUS AIMABLE ADJECTIF DONT ON PUISSE QUALIFIER LES RESPONSABLES DE LA COLONIA).
COMME INDIQUÉ CI-DESSUS, NOUS AVONS DONC OPTÉ POUR MAINTENIR LE CONTACT AVEC NOTRE SOURCE (l’anonyme nommé Daniel).
La découverte du témoignage de Daniel a été un grand choc pour Olga. Et un espoir aussi d’une possible avancée, d’un renouveau. Mais aujourd’hui, avec le recul et ayant pris le temps d’examiner toutes les déclarations, Olga me dit que cela n’a servi à rien. Sa déposition est à la fois trop vraisemblable pour sortir de nulle part, et trop floue pour représenter une preuve. Les affirmations d’un inconnu jamais identifié ne servent à rien juridiquement. Cela fait simplement encore plus mal. Daniel parle du contenu du sac, de l’accent de Boris, de son physique et du lieu exact de l’arrestation. Mais sa parole n’a aucune valeur.
Une question reste. Daniel pointe la Colonia. Pourquoi ? Est-ce une stratégie ? Une façon de détourner les regards ? D’accuser la Colonia et de disculper les carabiñeros ?
Dans un des rapports il est écrit :
LA SOURCE AFFIRME QUE SON IMPLICATION DANS LA DISPARITION DE WEISFEILER PÈSE SUR SA CONSCIENCE CATHOLIQUE, ET QU’IL FOURNIT DES INFORMATIONS DANS L’ESPOIR DE SAUVER DES VIES.
Aujourd’hui Daniel est un fantôme de plus qui erre dans les documents déclassifiés et dans nos têtes obsédées par l’énigme insoluble d’une disparition.
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