Boris, 1985
Moscou – Vienne – Rome
Les années s’enchaînent. Tu as trente ans. Tu es devenu professeur de mathématiques, mais tu es restreint de toute part. Tu n’as pas le droit d’imprimer tes travaux, tu n’as pas le droit de dépasser de trop, tu restes un professeur juif et qui plus est marqué du sceau qui te colle à la peau : «Antisoviétique».
Alors tu penses à l’exil. À l’envol, ailleurs. Avoir enfin le droit de sortir des frontières. Pouvoir vivre comme quelqu’un d’autre, pas toujours comme le pourchassé, l’intrus. Aller plus loin, donner de l’amplitude à tes travaux de mathématiques et à tes excursions dans les terres sauvages du monde. Cela te déchire le coeur car ton coeur est soviétique. Dans ces premières épaisseurs de chair, n’en déplaise au gouvernement, tu te sens russe, oui, que peux-tu te sentir d’autre, c’est là que tu as grandi. Tu as beau être doué pour les langues et en apprendre juste pour le plaisir, c’est le russe qui est ta langue première, c’est elle qui a brodé ton coeur et ton monde est entièrement là, famille et amis. Avoir plus de liberté c’est quitter tous ces proches.
Pour ne rien arranger, ta mère Anna a une attaque qui la laisse impotente en 1974. Alors que tu te décidais à demander l’immigration en Israël. Tu attends encore plusieurs mois, avec Olga vous vous relayez auprès de votre mère. Mais rien n’augure une rémission et tu as trente-trois ans Boris, tu dois bien vivre. Ta mère avant cet accident a sorti tout son argent et t’a dit c’est pour toi, pour partir. Tu sais que tu as son accord. Mais immédiatement après te l’avoir donné, tout son être s’est écroulé.
C’est en janvier 1975, un an après l’accident de sa mère, que Boris fait sa demande d’immigration en Israël. C’est sa seule carte de sortie. En tant que juif il peut demander de faire son «alyah». Mais les relations sont tendues entre les deux pays et le voyage se fait par un détour. Une étape. Boris fait une demande de visa pour l’Autriche, il attend. Il veille sur sa mère. Il ne peut plus travailler. Ayant enclenché une procédure pour quitter le pays, plus personne ne peut l’employer. Il attend. Travaille des heures à la bibliothèque, passe du temps auprès de sa mère et un matin d’avril, les mains tremblantes, il déchire l’enveloppe et découvre que c’est oui, il peut partir, voler vers Vienne et faire ses adieux à Moscou.
À Vienne, la communauté juive est bien organisée pour ces expatriés en transit d’exil. Il est accueilli, nourri, conseillé pour la suite. Il doit se décider pour sa destination finale. Un poste l’attend en Hollande, mais il préfère opter pour les États-Unis. Il n’ira pas en Israël. Il transite par Rome. Là aussi la communauté juive se montre efficace, elle lui donne de l’argent pour se nourrir et se loger, et avance aux exilés le montant des vols vers leur destination finale, qui sera remboursé ensuite, dès l’obtention d’un travail dans le pays d’arrivée. Boris attend son visa. Il a assez d’argent pour se nourrir, découvrir l’Italie et même envoyer son surplus de richesse sous forme de livres d’art et de vêtements à sa famille à Moscou. Olga lui écrit de garder cet argent : construis ta nouvelle vie ! Boris lui répond, ce n’est que de l’argent. Il prend le train, dort dans les gares, se lave dans les rivières, il voit Florence, Pise, Venise, un jour à Rome il est si près du pape qu’il pourrait le toucher, là par hasard sur une place prestigieuse, et ce moment l’émeut, même s’il n’est pas croyant. Il passe deux mois en Italie. Le temps d’expérimenter autre chose que l’URSS, de vivre dans son corps une nouvelle liberté de mouvements, de respirer l’Europe par tous ses pores. Boris, l’apatride, marchant sur la piazza del Popolo, buvant un café noir, mangeant près des fontaines, goûtant au printemps italien du renouveau. Avoir simplement le droit d’exister. Boris a trente-quatre ans.
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