Boris, 1985
Santiago, 11 mars 2019
Nuit, les rues s’animent de couleurs orangées, les voitures ne cessent de filer sur la route. La Población de la Victoire scintille de l’autre côté. Nous sommes allées contempler les fresques immenses peintes sur les murs du quartier San Miguel. Les habitants des immeubles invitent des artistes à peindre leurs façades. Nous avons passé des heures dans ce musée à cielo abierto. Un peu de cette force est entrée en moi. Cette force d’expression, cette beauté de couleurs. Elle est encore là, elle me soutient. Elle m’anime cette nuit, elle fait briller le revers de mes paupières. J’ai faim d’en apprendre plus sur ce pays qui vibre autour de nous. Et de démêler les fils de l’affaire qui m’amène ici.
Le nez sur les archives, je regarde les coupures de presse qui parlent de Boris et que la Colonia a apparemment collectionnées au fil des années pour savoir ce qui se disait d’eux et de la disparition de Boris au Chili. Elles sont vieilles et certaines annotées.
Dans un autre carton je trouve une carte postale de Pinochet, envoyée à la Colonia.
Je photographie des documents.
Je retrouve le premier rapport du détective privé Oscar Tapia Duran. J’ai déjà lu ce rapport en anglais chez Olga. Des amis mathématiciens de Boris avaient engagé un détective pour mener une enquête sur place très rapidement après sa disparition.
Ce rapport avait été transmis en mars 1985 aux amis américains, deux mois après la disparition de Boris. Ce qui est étonnant dans le document que je trouve dans les archives de la Colonia, c’est que ce rapport est annoté au crayon à papier. Il semble que ce soit le brouillon en espagnol du rapport du détective ensuite traduit en anglais et transmis aux Américains. Lorsque je parle de cette trouvaille à Margarita, nous partageons le même malaise. Que fait ce brouillon dans les papiers de la Colonia ? Est-ce que cela signifie que ce détective privé n’était qu’un pion à la solde de la Colonia ?
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RAPPORT CONFIDENTIEL SUR LE SÉJOUR ET LA DISPARITION DU DR. BORIS WEISFEILER (Document traduit de l’anglais. Rédigé par le détective privé engagé par les amis mathématiciens de Boris en 1985)
1. Le Dr. Boris Weisfeiler est entré dans le pays le 25 décembre 1984 à l’aéroport international Arturo Merino Benitez, à bord du vol 141 LAN, en provenance de New York. Il a présenté le passeport américain 40.033.331.
2. Du 25 au 26 décembre il est inscrit dans le registre de l’hôtel Alcazar à Los Angeles (à 488 km au sud de Santiago). Il prend une chambre pour la nuit et paye avec une carte de crédit. Le Dr Weisfeiler n’apparaît dans aucun autre registre d’hôtel du mois de décembre. Il peut donc être affirmé qu’il est parti dans les montagnes le 26 décembre.
3. Le 4 janvier 1985 approximativement à 20 km au sud du point où la rivière Los Sauces rencontre El Ñuble, sur la rive est de ce dernier, le Dr Weisfeiler rencontre le citoyen chilien Juan Lopez Benavides, berger des environs.
Selon Mr Lopez, ils parlent peu car le Dr Weisfeiler ne parle pas couramment l’espagnol, mais il l’informe de l’état de la zone dans laquelle ils se trouvent, très surveillée pour cause de proximité avec la frontière argentine, et de la présence d’un poste de police à quelques kilomètres de là, où il ferait bien de passer se faire enregistrer. Selon Mr Lopez, le Dr Weisfeiler porte un pantalon vert de type militaire et de grandes bottes noires.
4. L’après-midi du 5 janvier, le Dr Weisfeiler est aperçu par le frère de Mr Lopez. Ce dernier n’a pas pu être entendu car il est en voyage pour plusieurs semaines à la recherche de bétail. Mais il avait alors dit à la police avoir vu l’étranger marcher vers le nord sur le sentier longeant la rivière.
5. Pour des raisons de sécurité, les habitants de la région ont pour mission d’informer la police de la présence d’étrangers. Deux carabiñeros à cheval partent dans la direction de l’étranger signalé afin de contrôler son identité. Ils rejoignent la rivière Los Sauces et observent des traces de pas, vraisemblablement celles du Dr Weisfeiler, en direction de la rivière. Ils les suivent puis traversent la rivière mais ne retrouvent pas ses traces de l’autre côté. Ils se rendent au poste de police de San Fabián de Alico, où ils informent le capitaine Fernandez de leur recherche de l’étranger. Ce dernier part tôt le matin du 6, mais ne trouve aucune trace. Après cela il abandonne la recherche.
Lors de son témoignage, le capitaine Fernandez déclare que c’est une procédure normale, de chercher à savoir d’où vient une personne qui ne vit pas dans les environs, pour déterminer qui elle est et où elle se rend.
6. Depuis lors il n’y a plus aucune nouvelle du Dr Weisfeiler, jusqu’au 15 janvier 1985, date à laquelle le sac à dos du Dr est retrouvé. Segundo Contreras pêche dans la zone de Lagunilla, à peu près à 2 km en aval de la zone d’intersection des deux rivières. Il trouve là un sac à dos vert, immergé dans la rivière Ñuble et il va en informer la police à San Fabián.
7. Les carabiñeros fouillent le sac et trouvent des papiers au nom de Weisfeiler, comprenant une carte Visa, une carte du Chili tamponnée par l’université de Pennsylvanie et les objets suivants : un compas, un matelas gonflable, une petite tente, une paire de bottes, une paire de baskets, des pantalons (parmi lesquels le jean vert militaire) et 137 $. Il doit être noté que le passeport et le billet de retour n’ont pas été trouvés. Les objets susmentionnés ont été apportés au poste de police local de San Fabián. Ensuite les carabiñeros informent leurs supérieurs, qui informent l’ambassade américaine et sur demande du consul américain, la disparition du Dr Weisfeiler est signalée à la cour criminelle de San Fabián. Ceci est inscrit sous le numéro 3302 à la cour susmentionnée.
8. Par ordre de la cour, plusieurs opérations de recherches sont menées dans les environs de la rivière El Ñuble par les carabiñeros de San Fabián, les pompiers et les habitants de la région, mais sans résultat. Les 16, 17 et 18 février, 30 carabiñeros de Chillán, des hommes-grenouilles de la marine et un hélicoptère de police continuent la recherche avec l’aide de militaires qui sont dans la région pour un camp d’entraînement.
9. Nous nous rendons compte de la dangerosité des rivières de la région en discutant avec le personnel de la municipalité de Chillán. Il semble qu’elles soient difficiles à traverser, même si leur niveau d’eau est maintenant de 90 cm plus bas qu’au début du mois de janvier. Ces rivières ont des courants profonds circulaires, très difficiles à observer depuis la surface, le fond de la rivière a en outre des cavités cachées dans lesquelles un objet peut rester emprisonné jusqu’à ce que le niveau le plus bas de la rivière soit atteint. Mr Ricardo Garrido, un pompier de San Fabián de Alico qui a participé aux recherches, nous informe que les hommes-grenouilles ont eu de sérieuses difficultés avec les courants profonds de la rivière Ñuble.
10. Il doit être mentionné que les empreintes de pas découvertes le 5 janvier ne furent plus observées ensuite, probablement à cause du temps écoulé.
11. L’investigation de la vie privée des personnes qui furent en contact avec le Dr Weisfeiler ainsi que de la personne qui trouva le sac à dos prouve qu’elles sont bien connues dans la région et passent pour des personnes de confiance, incapables de mener des activités criminelles. Elles n’ont pas de casier judiciaire.
12. Il a également été mis en évidence qu’il n’y a pas de groupes armés, politiques ou criminels dans la région où le Dr Weisfeiler s’est perdu.
13. La possibilité que le Dr Weisfeiler soit à la Colonia Dignidad peut être écartée, puisque cette dernière se trouve à plus de 100 km de l’endroit où il a été vu pour la dernière fois.
NOTE : Mon opinion personnelle, basée sur cette investigation, est que l’on peut écarter la possibilité que le Dr Weisfeiler ait pu être victime d’un vol ou d’une agression par des voleurs de droit commun, ou qu’il ait été assassiné par des professionnels, le motif ne peut être le vol puisque des objets de valeur ont été retrouvés intacts dans son sac. Sur la base de l’investigation, on peut donc déduire que le Dr Weisfeiler a été victime d’un accident dû à son ignorance des rivières Los Sauces et Ñuble.
Oscar Tapia Duran
Santiago, 4 mars 1985.
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