Boris, 1985
Boston, 13 janvier 2019
Il fait froid, les rues sont larges.
J’ai rendez-vous avec Olga à Brookline, à l’ouest de Boston. Olga est une étrangère familière. Grandtante que je rencontre adulte pour la première fois. Elle ressemble à ma grand-mère. Ses petits yeux rieurs et remplis de mélancolie ne tardent pas à s’humidifier à l’évocation de son frère. Des lacs russes, ces yeux. Et sa langue anglaise roule comme une rivière brute. Elle nous laisse un pull en laine de plus, en bonne mère protectrice. Et des gants. C’est vrai qu’il fait froid en janvier à Boston. Nous nous reverrons dans quelques jours pour commencer les entretiens et planifier les rencontres avec les amis de Boris qui vivent à Boston. Le voyage commence là. Dans ce réel glacé qui court sur nos visages malgré le soleil. Je marche avec mes filles sur un trottoir gelé. Nous remplissons des sacs de vêtements chez Goodwill, un énorme magasin de seconde main où nous devenons folles au milieu de toutes les bonnes occasions suspendues dans les rayons. Elles nous promettent un confort bien plus adapté à l’hiver aux États-Unis que les vêtements de nos valises.
Mais un voyage, c’est toujours la remise en question totale des plans préétablis.
Les miens sont radicalement balayés par un accident à la patinoire. Tibia et péroné cassés, opération, nuits d’hôpital qui n’en finissent pas, le tout saupoudré d’une tempête de neige. Mon voyage prend soudain les allures d’un cauchemar.
Je dois le traverser, et j’y suis aidée. À ma sortie de l’hôpital, nous avons la chance d’être logées dans une incroyable maison partagée par deux amies de soixante-dix ans, leurs filles et la famille de chacune. Trois générations sous le même toit, plusieurs étages et une seule grande cuisine dans cette maison de bois de Chestnut hill.
Une semaine après mon accident, les rencontres commencent, me voilà en face de Veronika pour une première interview avec ma jambe dans le plâtre.
Boris prend de nouveaux contours. Mais il est aussi très fuyant, il est celui qui disparaît sans laisser de traces. Au début, m’avoue Veronika, après sa disparition au Chili, oui au début c’était comme d’habitude, comme cela avait toujours été, j’étais tellement habituée à ce qu’il disparaisse de ma vie brusquement et ne donne plus signe de vie, je m’attendais à le voir resurgir. Mais cette fois-ci les mois ont passé et il n’a plus refait surface. Il a bien fallu l’admettre, quelque chose n’allait pas. Quelque chose s’était passé. Veronika est une grande femme élégante, ses yeux sont vifs lorsqu’elle parle de Boris, qu’elle a aimé. Qu’elle a fréquenté plusieurs années, périodiquement car il et elle vivaient éloignés l’un de l’autre, mais intensément par leurs échanges faits de poésies, de randonnées et de passion pour les mathématiques. Il n’était cependant pas question de s’approcher trop de lui, il n’aimait pas le contact physique, ou il en avait peur, je ne sais pas, me confie-t-elle. Mais je me souviens très fort de lui.
Le lendemain de notre rencontre, Veronika m’envoie ce message : Douna,
J’espère que vous souffrez moins.
J’ai des souvenirs qui reviennent par petits morceaux. Les mathématiques, d’une manière ou d’une autre, ont souvent été un sujet de conversation. Comme exploration, comme moyen de s’engager dans le monde. Boris dirait que tout est dans ce poème de Mandelstam :
И я выхожу из пространства
В запущенный сад величин
И мнимое рву постоянство
И самосознанье причин
И твой, бесконечность, учебник,
Читаю один, без людей
Безлиственный дикий лечебник
Задачник огромных корней.
Je regarde ces mots incompréhensibles en cyrillique. Aussi fermés que des équations mathématiques. Beaux aussi dans leurs arabesques mystérieuses. Je demande une traduction minute à Google, ça reste assez obscur. Je contacte mon amie Maud, traductrice à Moscou, pour savoir si elle connaît ce poème et si elle peut m’en donner une meilleure version française.
Chère Douna,
Je suis très heureuse que tu m’écrives d’Amérique pour me poser une question sur Mandelstam ! Ton grand-oncle avait très bon goût. Je peux te faire une traduction à la va-vite et littérale, moins terrible que celle de Google :
Et je sors de l’espace
Dans le jardin négligé des grandeurs
Je déchire la permanence illusoire
Et la conscience des raisons
Et ton manuel, ô infini,
Je le lis seul, sans personne,
Tu es le seul livre de médecine, feuilles tombées, Le recueil de problèmes à racines immenses.
Espace dans le sens d’espace-temps, grandeurs dans le sens de quantités ou valeurs, c’était fait pour plaire à un mathématicien. C’est un poème très musical, ma traduction-minute ne rend ni les jeux sur le son ni les jeux sur les sens… Il passe du sens abstrait au sens « sensuel». Le mieux est que tu trouves le texte bien traduit !
Bonnes recherches,
Maud
OceanofPDF.com