Boris, 1985

Douna Loup · Chapitre 43 sur 53

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Boris, 1985

22 mars 2019

 

À la gare routière de Chillán nous attendons le bus qui nous mènera à Concepción. Nous allons rouler lentement vers les vacances. Concepción est une ville côtière, nous y passerons deux nuits avant de prendre l’avion pour voler jusqu’à Punta Arenas, la Patagonie. L’enquête dans le Sud s’arrête là. Maintenant, laisser tout cela décanter dans mon esprit et me laisser faire par les montagnes, les kilomètres, le grand ciel, l’espagnol, les rues dans lesquelles me perdre. Nous avons réussi à parler au téléphone avec Diaz, le lieutenant chef avec lequel Antonio était en mission dans la vallée. Il ne voulait pas nous rencontrer, hors de question. Il répétait que jamais il n’avait vu Boris, il faut interroger les carabiñeros, ce « Daniel » et son témoignage sont un leurre, un mensonge créé pour nuire aux militaires.

Je ne sais en effet que penser de cette patrouille de militaires. Je sais que je ne crois pas Soto, il me semble assez évident que les carabiñeros ont trouvé Boris près de la rivière, ce sont eux qui le cherchaient et n’avaient aucune raison de ne pas le trouver alors qu’ils étaient à cheval et lui à pied dans une région qu’ils connaissaient parfaitement et lui non. Dans cette hypothèse, les carabiñeros l’ont interpellé, contrôlé, interrogé et ensuite il y a plusieurs possibilités. 1. Ce sont les carabiñeros qui l’ont tué et enterré dans l’immense vallée sauvage. Ils n’ont donc aucun intérêt à dire la vérité. Ils ont mis en scène la réapparition du sac de Boris dix jours après, tentative maladroite d’appuyer la version de la noyade.

2. Les carabiñeros ont emmené Boris à la Colonia pour qu’il soit interrogé par des anglophones. Une fois remis à la Colonia il a été questionné, torturé et assassiné.

3. Les carabiñeros ont arrêté Boris avec l’aide de la patrouille militaire et c’est ensemble qu’ils l’ont soit éliminé, soit emmené à la Colonia. 4. Il y avait comme le dit «Daniel» une patrouille militaire secrète dans la région et ce sont eux qui ont arrêté Boris et qui l’ont emmené à la Colonia. Et puis on peut sûrement en trouver d’autres, et mêler les hypothèses, et se poser encore mille questions.

Il est temps de prendre du recul, que le bus démarre, le soleil se couche et que je me cale dans le fauteuil confortable en écoutant de la musique. Il est temps que je regarde mes filles. Que nous achetions des empanadas au fromage, que nous descendions du bus et que nous arrivions chez Pamela qui nous accueille généreusement. Nous mangeons délicieusement, nous discutons de tout, Pamela est dentiste ici à Concepción, elle vit au sixième étage. On voit loin dans la ville, l’immeuble possède une immense terrasse sur les toits que nous découvrons en prenant l’ascenseur tout en haut et c’est beau. Dans la nuit il y a des petites lumières partout, la ville se dessine en ombres et en routes lumineuses et l’air est parfaitement doux. Demain nous découvrirons la ville au hasard.

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Peut-être dois-je dormir et me taire ?

Peut-être dois-je oublier et cesser de penser ?

Peut-être dois-je pardonner et faire table rase ? Mais mon cerveau continue de décortiquer toutes les hypothèses.

Alors nous marchons dans les rues de Concepción et la marche est un bon remède

qui ramène mon corps au présent

et nous trouvons de larges places rondes et carrées plantées de palmiers et d’immenses arbres inconnus

un artisan nous offre des petites bagues en cuivre nous traversons le campus de l’université

il y a de belles fresques murales

nous trouvons un resto chinois, nous y mangeons des nouilles dans les rues nous suivons les traces de la marche des femmes les inscriptions violettes, les affirmations-cris dans les rues il y a la foule des visages vivants et toutes ces vivantes qui sont là, qui bougent

qui respirent, qui parlent

ça me fait du bien sous les côtes, ça me soulève les pieds marcher toute la journée

se perdre en dérivations citadines.

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