Campus Baby : USA Today Bestseller (&H) (French Edition)
Chapitre 1
1
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Gabby
Mes doigts pianotent sur mon iPad pour retrouver le questionnaire que j’ai préparé durant le week-end. Ah, le voilà !
Ramona est d’avis que c’est une perte de temps, il me suffit d’un simple coup d’œil pour le comprendre. T’inquiète, fais-moi confiance…
J’adresse un sourire à ma coloc. Pas de réaction. Mais c’est son style. On dirait la version adulte de Mercredi Addams : habillée en noir des pieds à la tête, les yeux toujours recouverts d’une bonne dose de maquillage et vouant un amour acharné à The Cure. Elle est l’exact opposé de la fille assise en face de nous.
Notre nouvelle coloc potentielle se présente brièvement. Elle s’appelle Sienna Cruz, elle vient de Californie, elle ne fume pas et elle est en première année.
— Sienna, sur une échelle de un à dix, tu dirais que tu es bordélique à quel point ? Ramona et moi, on essaie de ne pas en mettre partout.
Sienna fait éclater son chewing-gum et hoche la tête, tout sourires.
— Je suis du genre à ranger mes affaires. Pas de souci.
La maison n’est pas immense et, pour moi, il n’y a pas pire que de trébucher dans des chaussures qui traînent quand je suis pressée. La peur de me tordre la cheville passe avant l’envie de savoir ce qui l’amène dans le coin.
Je me demande pourtant ce qui l’a conduit jusqu’à Charming. Peu de gens de la côte Ouest s’aventurent au fin fond du Texas dans le seul but de s’inscrire au Lone Star State College, notre fac. L’Université du Texas a l’avantage d’avoir ses locaux à Austin, la capitale de l’État. Alors que Charming… C’est le genre de ville qui organise des foires agricoles tous les quatre matins et où on croise des teckels en manteau promenés par leur maître. D’ailleurs, je me suis laissé dire que des étudiants achètent des modèles taille XS pour une certaine partie de leur anatomie. Comme les débiles qui habitent en face.
Enfin, bon, je veux bien admettre que l’équipe de football attire des gens…
Que les choses soient claires : Charming est une très jolie petite ville, un peu perchée sur les bords. Personnellement, j’adore, mais ça ne convient pas à tout le monde.
Je coche la case. Question suivante.
— Et en ce qui concerne les fêtes ?
Un léger frisson s’empare de moi, et je passe nerveusement le doigt sur mon sourcil, juste au-dessus de mes lunettes.
— Ramona et moi, on est en dernière année. Certains soirs, on a vraiment besoin de se concentrer. Ça ne te dérange pas qu’on reste raisonnables ?
Genre, toujours.
Car ça m’arrangerait de ne plus avoir à subir des beuveries sous mes fenêtres.
Loin de moi l’idée de jouer les rabat-joie, mais j’ai vu des étudiants parfaitement sains d’esprit péter un plomb, et même plusieurs, en découvrant les fêtes organisées sur le campus. Mais qui sait ? Sienna est en première année, elle apprécie peut-être de passer des soirées tranquilles, au calme.
Elle me répond d’un petit geste.
— Pas de problème. Je ne suis pas une grosse buveuse.
Impec.
Oh ! je ne vois pas d’inconvénient à prendre un verre de vin de temps en temps ou à m’offrir une bière en fin de semaine, mais je ne suis pas fan des gens qui picolent jusqu’à finir ivres morts, surtout si c’est pour vomir dans ma haie.
Pour la première fois, Ramona décide d’intervenir. Le doigt levé, elle demande :
— Et maintenant, la question la plus importante. Le football, tu en penses quoi ?
Mes lèvres se pincent. Ma coloc déteste ce sport autant que moi.
Sienna secoue la tête.
— Ce n’est pas mon truc. Je préfère le surf et la randonnée.
Ô joie. Les mots me manquent pour décrire mon bonheur.
Dans cette fac où les joueurs de football sont des dieux vivants devant qui la ville entière se prosterne, cette fille est une exception. Une perle rare, même.
— J’ai l’impression qu’on va bien s’entendre !
Hop, j’attrape le contrat de location.
Beaucoup trop d’étudiants deviennent colocataires sans rien formaliser. Mais si du jour au lendemain l’un d’entre eux vous claque entre les doigts, les autres doivent se démerder pour payer le loyer. Et je ne pourrais pas me le permettre en ce moment.
Sienna parcourt le formulaire. Je m’apprête à lui proposer de le lire à tête reposée, mais elle appose déjà sa signature au bas de la page. Quelques minutes plus tard, je récupère son chèque et je lui donne un trousseau de clés.
Et Ramona qui trouvait que mes questions étaient une perte de temps, ha !
Alors que je raccompagne Sienna jusqu’à sa voiture, elle se met à piailler :
— Oh ! là, là ! C’est Rider Kingston ?
Bien malgré moi, mon regard vole de l’autre côté de la rue et se pose sur le mec à l’allure de colosse, torse nu, ses abdominaux surpuissants contractés par l’effort tandis qu’il porte un meuble. À en juger par les acolytes couverts de sueur qui entrent et sortent de la maison, Rider a de nouveaux colocs, lui aussi.
À nouveau, un frisson me parcourt, et je me tourne vers Sienna.
— Mais, euh… tu ne m’avais pas dit que le football n’était pas ton truc ?
— Si, si. Je n’arrive jamais à regarder un match en entier. Par contre, je suis fan des footballeurs.
D’un œil subitement gourmand, elle scrute le carré de pelouse de la maison d’en face. Ou plutôt les tablettes de chocolat luisantes qu’affiche Rider.
— Toute cette testostérone, ces muscles gonflés, ces grognements tellement virils. Je m’en ferais bien un, hé, hé !
Les gloussements de Sienna parviennent jusqu’aux oreilles de Rider.
Évidemment…
Mais à ma grande surprise, c’est à moi qu’il daigne s’adresser.
— Ohé, Gabby ! Ton été s’est bien passé ?
Je préférais quand il m’ignorait. Là, il fait comme si on était potes, or ça n’arrivera jamais.
Je ferme les yeux. Inutile que je me rappelle sa beauté si masculine. Et surtout, inutile que je voie ce petit sourire sexy, encore plus efficace que la course effrénée qui lui a permis d’envoyer son équipe aux playoffs, l’an dernier.
Non, je n’ai pas de vues sur le joueur vedette des Lone Star Broncos. Ou plus maintenant.
Pour toute réponse, je tourne les talons, mon majeur levé bien haut.
Mais alors que la porte de la maison claque derrière moi j’entends un grand éclat de rire.
Une heure après, mon moral est toujours aussi bas, mais il est trop tard pour me lamenter sur l’inutilité de mon questionnaire. Et pour cause : dans moins d’une heure, ce sera à mon tour de me faire cuisiner.
D’une main mal assurée, j’applique mon mascara. Voyons ça… Mince, on dirait que j’ai un œil plus gros que l’autre. Je suis vraiment nulle en maquillage. À l’aide d’un mouchoir, j’essaie de rectifier le tir et… génial, c’est encore pire.
Mon Dieu, au secours !
J’efface les bavures noires tout en râlant. On recommence.
J’observe fixement mon visage pâlichon, surmonté d’un chignon bancal, mon mascara appliqué et mon gloss goût vanille, mes lunettes qui m’ont toujours fait passer pour l’intello de service pendant mon enfance.
Avec un soupir, je rattache mes épais cheveux noirs. Avoir des cheveux longs au Texas, vu les températures, c’est l’horreur. Mais ça me rappelle ma mère, alors pas question de les couper, même d’un centimètre.
Les bras tremblants, je termine de me coiffer et j’interpelle Ramona.
— Tu veux bien glisser une pomme dans mon sac, s’il te plaît ? Ça me ferait gagner du temps…
C’est idiot de ma part de lui demander ça, sachant qu’il y a de grandes chances qu’elle m’ignore. Bah, pas grave. Ça la regarde. En ce qui me concerne, j’essaie d’être une coloc respectueuse. J’évite de poser trop de questions ou de me mêler des affaires des autres. La vie m’a appris à faire profil bas, travailler dur et ne pas me laisser distraire.
Tout à coup, le bourdonnement d’une tondeuse à gazon résonne tout près. Il aura bientôt terminé, parfait.
Car Rider ne peut pas se contenter d’être la star de l’équipe de football. Non, il faut aussi qu’il se mette en quatre pour le couple de petits vieux qui habitent la maison d’à côté.
Tout en me mordant la lèvre, je tourne la tête vers la fenêtre. Si je jette un coup d’œil, il n’en saura rien.
Incapable de m’en empêcher, je fonce vers les stores que j’entrouvre légèrement. Rien qu’un petit peu. Juste assez pour voir Rider exhiber fièrement ses abdos couverts de sueur. Ses muscles se contractent et miroitent sous les rayons du soleil.
Pff, c’est criminel d’être aussi beau.
Je ne sais pas ce que je déteste le plus – le fait qu’il soit si séduisant ou que je craque encore pour lui après tout ce temps ?
Ma main tremble sur l’encadrement de la fenêtre. J’ai intérêt à avaler quelque chose. Sans quoi, je risque de devoir rappeler une ambulance et de recevoir une nouvelle facture de plusieurs centaines de dollars à payer. Déjà que je n’ai pas les moyens de régler la précédente…
C’est l’une des raisons pour lesquelles je tiens autant à décrocher ce job.
Le fait que ma voiture refuse – une fois de plus – de démarrer en est une autre.
Mais c’est pas vrai ! J’attrape mon sac et je sors de ma vieille Honda, priant pour attraper le bus à temps.
Une chance, Rider a regagné son côté de la rue où, quelle surprise, une fête vient de débuter. Du coin de l’œil, j’aperçois une ribambelle de gobelets rouges. Il y a des signes qui ne trompent pas… Quelqu’un a posé une barre de son sur le rebord de la fenêtre et AC/DC attaque Back in Black. Sympa d’en faire profiter tout le quartier…
Quand je me suis installée ici, la maison victorienne sur le trottoir d’en face n’était pas encore devenue le Repaire des Étalons, où les membres de l’équipe de football invitent leurs potes fêtards et leurs innombrables conquêtes.
J’aurais volontiers profité de l’été pour déménager loin de ces hommes de Néandertal, mais vu que les loyers ont explosé à Charming et que la vieille baraque où j’habite reste relativement abordable, j’hésite à m’en aller.
Tandis que je me dépêche de rejoindre l’arrêt de bus tout en slalomant entre les fissures du trottoir pour ne pas y coincer mes talons hauts, une Range Rover flambant neuve s’arrête à mon niveau. La vitre côté conducteur s’abaisse et je passe mon sac à main sur l’autre bras. Mais avant que j’aie le temps de dégainer ma bombe à poivre – car une fille n’est jamais trop prudente –, un visage familier apparaît. C’est Ben.
— Tu vas où, fringuée comme ça ?
C’est mon frère tout craché. Avec lui, jamais de « Bonjour », jamais de « Comment ça va ? » ni de « Qu’est-ce que tu as fait de beau, cet été ? »
Cela dit, sa question me fait douter.
— Je me rends à un entretien d’embauche, pourquoi ? C’est too much ?
Je porte une jupe crayon noire toute simple et un chemisier blanc. Rien d’extraordinaire, mais pour un boulot de secrétaire, on est dans le thème. Sauf qu’avec les chaleurs du mois d’août, je suis déjà en nage.
— Et ton job de tutrice ?
J’ajuste mes lunettes.
— Je l’ai perdu quand je suis tombée malade, au printemps. Je te l’ai dit.
C’était en mai, pour être exacte. La dernière fois que j’ai vu Rider.
Ben fronce les sourcils.
— Désolé. Ça m’est sorti de la tête. Mais entre les partiels et les vacances, je n’ai pas arrêté…
Oh ! ça ne devait pas être facile tous les jours de faire la teuf au Mexique avec ses crétins de potes. Je me mords la langue. Notre relation est déjà assez tendue, pas la peine d’en rajouter. Il s’emmêle dans les dates ? Peu importe.
J’ai un an de plus que lui, mais on ne le croirait pas. Ben respire la confiance en lui, ça crève les yeux. Il m’arrive d’avoir une grande gueule mais, lui, il attire l’attention. Et puis, il mesure plus d’un mètre quatre-vingts et, moi, une bonne tête de moins.
— C’était comment, le stage d’entraînement ?
J’imagine qu’il est à Charming depuis déjà quelques semaines, pour le football. Ça me fait de la peine qu’il n’ait même pas appelé, mais j’essaie de passer outre.
— Casse-couille. Comme d’hab.
Un long silence s’installe. Je cherche un truc à dire, en vain. Soudain, je remarque les cartons à l’intérieur de son SUV. Et ce truc qui sort par la vitre arrière, on dirait… le sommier d’un lit !
— Tu emménages dans le quartier ?
J’ai un terrible pressentiment. Dites-moi que c’est pas vrai ! Si je suis obligée de regarder les coups d’un soir de mon frère défiler devant la maison tous les week-ends, je ne vais pas tenir longtemps.
En toute sincérité, je ne juge absolument pas les filles qui craquent pour ces beaux mecs. Le temps d’une nuit ou d’un week-end, elles sont sur un petit nuage. Pas étonnant qu’elles en oublient le sens des réalités… et leurs sous-vêtements.
Seulement, la fête ne dure pas.
Elle ne dure jamais.
Et ces filles se retrouvent jetées comme des malpropres. Toujours.
Je le sais parce que j’en ai vu pleurer devant leur repaire. J’ai même offert un café à une ou deux d’entre elles, le temps que leur VTC arrive. Heureusement, ce n’étaient jamais des conquêtes de Rider, mais j’imagine très bien ce dont il est capable…
Ben affiche un large sourire.
— Ouais, dans ta rue, en fait. Avec Rider…
— Kingston.
Je secoue la tête. Une sensation de nausée me retourne l’estomac.
— Tu sais que j’habite en face de chez lui, hein ?
Il fronce les sourcils.
— Je savais que tu vivais sur Pine Avenue, mais je croyais que c’était plus près du café.
— Perdu. J’habite juste en face de chez Rider.
Et ça, Ben l’aurait su s’il avait pris la peine de me rendre visite ou de passer un peu de temps avec moi. Il a déjà dû faire la fête dans les environs, je parie. Dire qu’on était si proches quand on était gosses…
L’amertume m’envahit, et je m’écarte de son SUV.
— Il faut que j’y aille.
Si la vie m’a appris une chose, c’est bien que je ne peux compter sur personne. Pas même sur mon propre frère.
— Attends.
Ben pince les lèvres. Ce bref moment de silence fait naître en moi une lueur d’espoir. Il n’a jamais envie de parler. J’aimerais tellement qu’il fasse un pas vers moi. Et puis en quelques mots, tout s’écroule.
— Tu ne vas pas en profiter pour me fliquer en permanence, rassure-moi ?
Mon regard se durcit.
— Tu peux être tranquille, Ben. Je ne mettrai jamais les pieds dans cette baraque.
Je dis bien : jamais.
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